La climatologue Corinne Le Quéré : « ce n’est pas parce qu’on n’a pas tout ce qui est nécessaire dans le Pacte de Glasgow qu’on n’avance pas »

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La climatologue Corinne Le Quere © Steve FORREST/PANOS-REA/ Caisse des Dépôts

La climatologue franco-canadienne Corinne Le Quéré, également coauteure pour le GIEC, préside le Haut-Conseil pour le Climat français. Elle revient dans cette interview sur le bilan de la COP26 de Glasgow. Corinne le Quéré estime que bien qu’imparfait, le Pacte Glasgow s’inscrit dans une dynamique d’avancée dans l’action climatique.

Quel bilan dressez-vous de la COP26 ?

Cette COP26 constituait le premier test de l’Accord de Paris qui incite les pays à revenir négocier l’ambition climatique. De ce point de vue là, ça a marché puisque les pays sont revenus et qu’il y a eu un accord : le Pacte de Glasgow. Le Pacte conserve les objectifs climatiques de l’Accord de Paris de limiter le réchauffement à 2°C. Les objectifs n’ont pas changé, ce qui est extrêmement positif.

Par contre, les engagements 2030 soumis ne sont pas suffisants pour respecter les objectifs fixés. Il y a donc un fossé entre les moyens et les ambitions. Néanmoins, le Pacte de Glasgow met en place une trajectoire accélérée afin que les pays reviennent à la table des négociations pour reposer leurs engagements dès l’année prochaine. Il propose donc un plan d’action pour aller de l’avant.

« La France n’est pas sur la trajectoire qu’elle s’est donnée pour atteindre la neutralité. »

La COP de Glasgow a permis à un grand nombre d’acteurs de se regrouper en coalition et d’annoncer des engagements forts pour arrêter la déforestation, pour réduire le méthane et mettre fin aux subventions aux énergies fossiles. Tout cela permet de renforcer l’appareil global des mesures qui répondent au réchauffement climatique.

La France a-t-elle été à la hauteur du rendez-vous ?

 Je ne peux pas encore répondre à cette question. Au Haut-Conseil pour le Climat, nous n’avons pas encore fait d’évaluation pour la France.

Le dernier rapport du Haut-Conseil pour le climat pointe les insuffisances de la France en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, des progrès ont-ils eu lieu ?

La situation de la France est la suivante : le pays a un bon objectif qui est d’atteindre la neutralité en 2050. Cet objectif est bien parce qu’il inclut tous les gaz à effet de serre et pas uniquement le CO2. Il va au-delà de ce qui se fait au niveau international où seule la neutralité carbone est jugée nécessaire.

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Par contre, la France n’est pas sur la trajectoire qu’elle s’est donnée pour atteindre la neutralité. Les émissions de gaz à effet de serre diminuent trop lentement. Il y a eu des progrès ces deux dernières années, mais les efforts de réduction des émissions françaises doivent encore se poursuivre. Elles doivent diminuer très rapidement pour respecter les objectifs nationaux. Certains secteurs avancent dans leurs efforts comme le bâtiment, l’industrie et la production d’énergies, tandis que d’autres avancent peu, comme les transports et l’agriculture dont les ambitions doivent être revues à la hausse pour répondre au défi climatique.

« Valoriser la science pour que tous les pays disposent d’une bonne gouvernance climatique. »

On observe donc en France des progrès, mais ils ne vont pas assez vite pour s’inscrire dans une trajectoire ambitieuse.

Que peut justement apporter le Haut-Conseil pour le Climat à la France dans la rectification de sa trajectoire ?

Le Haut-Conseil pour le Climat rend tous les ans un rapport pour évaluer la trajectoire et les politiques mises en place dans l’année. Le gouvernement doit y répondre dans les 6 mois, c’est inscrit dans la loi. Du coup, le gouvernement doit spécifier ses actions pour rentrer dans la trajectoire de réduction s’il n’y est pas, comme cela est le cas à l’heure actuelle. Cela permet de mettre en place une dynamique dans laquelle, tous les ans, les objectifs climatiques sont réévalués. Le gouvernement répond alors en réajustant son approche.

La COP a aussi vu l’annonce d’un réseau des Haut-Conseils pour le Climat, que peuvent-ils faire ?

Il s’agit pour nous de partager des informations, les méthodologies et les bonnes pratiques entre les pays afin d’aller plus vite et de s’appuyer sur les expériences des uns et des autres. Il s’agit de valoriser la science pour que tous les pays disposent d’une bonne gouvernance climatique.

Peut-on envisager que les Haut-conseils pour le climat puissent rappeler les États à leurs engagements, voire sanctionner à terme les États pour leurs manquements aux objectifs de réduction qu’ils se sont fixés, alors même que l’Accord de Paris ne prévoit pas de sanctions en cas de non-respect des engagements ?

Très certainement que les Haut-Conseils pour le Climat ont une mission de rappel à l’ordre à jouer si les États ne respectent pas leurs engagements. Quant à les sanctionner, sous leur forme actuelle, ils ne peuvent pas le faire car ce ne sont pas des entités juridiques. Néanmoins, le gouvernement doit adresser devant le Parlement une réponse à nos rapports, le Parlement doit donc veiller à ce que le gouvernement reste garant des engagements du pays.

« Pour la prochaine COP, les pays devront présenter leurs stratégies pour la neutralité carbone avec un point de passage obligé pour 2030 qui soit le plus ambitieux possible. »

Quelles priorités pour les prochaines COP ?

Les engagements à court-terme, c’est-à-dire pour 2030, se montrent trop faibles. C’est pourquoi les pays doivent revoir leurs objectifs. Lors de la COP26, il y a eu beaucoup d’engagements sur la neutralité carbone en 2050. Ces engagements s’avèrent utiles, mais ils ne sont pas accompagnés d’engagements pour 2030 permettant aux pays de disposer d’une trajectoire de réduction crédible. Par conséquence, pour la prochaine COP, les pays devront présenter leurs stratégies pour la neutralité carbone avec un point de passage obligé pour 2030 qui soit le plus ambitieux possible.

D’ici là, est-ce que les 6e rapports du groupe 2 puis du groupe 3 du GIEC prévus en 2022 peuvent apporter des éléments nouveaux à l’action et aux négociations climatiques ?

Absolument, le rapport du groupe 2 va donner plus de détails sur les impacts du réchauffement et surtout sur les besoins d’adaptation qui seront très importants, même en atteignant la neutralité carbone en 2050.

« Réitérer la nécessité d’une approche ambitieuse dans tous les grands domaines : efficacité, sobriété et technologie. »

Le groupe 3 regarde les options pour réduire les émissions. Je pense qu’on aura des informations supplémentaires sur l’utilisation des terres et sur le potentiel des différentes technologies, à savoir le captage et le stockage du carbone dans les sols ou hors-sol, dans les réservoirs géologiques, le potentiel de l’hydrogène vert ou encore le potentiel des mesures de sobriété. Il devrait réitérer la nécessité d’une approche ambitieuse dans tous les grands domaines : efficacité, sobriété et technologie.

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 En parlant d’ambition, une des difficultés des négociations climatiques et de la lutte contre le réchauffement dans son ensemble ne provient-elle pas du fait que, prises séparément, aucune des avancées sur un sujet se montre décisive et, qu’au final, ce sera la somme de toutes les avancées dans la réduction des émissions de gaz à effet de serre qui fera la différence ?

Tout à fait. Toute la teneur de l’enjeu réside dans le fait qu’il n’y a pas une seule chose à faire mais plein de gestes ambitieux pratiquement dans tous les domaines. Les émissions de gaz à effet de serre viennent de partout, du transport, du chauffage, des logements, de la façon dont on s’alimente. Il y a un nombre considérable d’actions à entreprendre dans tous les domaines, ce n’est pas forcément évident à comprendre, cependant je crois que le message commence à être perçu et accepté.

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Avez-vous un dernier mot ?

Il y a eu des évolutions très marquées dans la lutte contre le réchauffement climatique ces 6 dernières années depuis l’Accord de Paris. On a beaucoup progressé dans l’action climatique, certes pas assez vite. On sait ce qu’il faut faire. Et, ce n’est pas parce qu’on n’a pas tout ce qui est nécessaire dans le Pacte de Glasgow qu’on n’avance pas. Il faut maintenant parvenir à accélérer les efforts.

« Il y a un nombre considérable d’actions à entreprendre dans tous les domaines, ce n’est pas forcément évident à comprendre. »

Enfin, il est aussi important de rappeler l’importance d’un esprit de transition juste pour faire face aux défis climatiques. Il faut faire particulièrement attention aux ménages les plus modestes, au coût des solutions et à leurs impacts. Ces derniers doivent être anticipés à tous les niveaux de l’individu aux pays les plus pauvres, en passant par les entreprises.   

Propos recueillis par Julien Leprovost

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3 commentaires

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    • Guy J.J.P. Lafond

    Excellente entrevue. Merci!
    Au Canada et pour nos 10 provinces et trois territoires, nous avons aussi un genre de Haut-Conseil. Il s’agit du Conseil de la fédération:
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Conseil_de_la_fédération_(Canada)

    J’imagine que ce Conseil de la fédération canadienne pourrait aussi mettre à son agenda une telle composante, c’est-à-dire se donner une mission semblable au Haut-Conseil pour le Climat de la France ou de d’autres pays sérieux et déterminés à prendre le taureau par les cornes.
    Car j’ai moi-même observé beaucoup de laxisme de la part du gouvernement fédéral canadien quand il s’agit de respecter ses promesses sur la réduction de ses émissions de GES . Et je ne suis certes pas le seul à avoir remarqué cela.

    À suivre,

    t: @GuyLafond – @FamilleLafond
    Un bon papa pour la vie;
    Un bon serviteur de l’État canadien qui fait du bénévolat en collaboration avec l’ONU en attendant de retourner à son poste de travail à Ottawa.
    https://twitter.com/UNBiodiversity/status/1395129126814691329
    À nos vélos, à nos espadrilles de marche, à nos vêtements de plein-air! Car le temps file et car les enfants comptent.

    • Balendard

    Le problème Corinne est que l’on avance trop lentement et que  » le temps qui passe » joue contre nous.

    S’il y a effectivement comme vous le pensez un fossé entre les moyens et les ambitions, cela pourrait bien venir du fait que nous mettons trop de temps à comprendre ce qu’est l’enthalpie des corps et leur capacité à satisfaire nos besoins thermiques avec efficacité. A l’appui de cela le fait qu’à l’heure du réchauffement climatique, les chaînes énergétiques actuelles qui passent par les hautes températures pour produire l’électricité sont à l’évidence inadaptées. Ceci dans la mesure où elles dissipent en pure perte une importante quantité d’énergie thermique dans l’environnement et cela qu’il s’agisse de la combustion des produits fossiles ou du nucléaire

    voir la page 40
    du fichier http://infoenergie.eu/riv+ener/5urgence-changement.pdf
    concernant l’enthalpie

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