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David Sepkoski : « l’anthropocène nous permet de transformer une histoire humaine, basée sur le capitalisme et l’impérialisme, en récit moralisateur sur les erreurs humaines »

David Sepkoski anthropocène

Yemen - Ville de Shibam , la Manhattan du désert, Wadi Hadramaout - Yémen © Yann Arthus-Bertrand

Dans un livre Catastrophic Thinking: Extinction and the Value of Diversity (Penser la catastrophe : l’extinction et la valeur de la diversité) et dans un article The Anthropocene Is Overrated (l’anthropocène est surestimée) publié cette année dans la revue Foreign Policy, l’universitaire américain David Sepkoski, qui occupe la chaire d’histoire des sciences à l’université de l’Illinois aux États-Unis affirme que l’anthropocène est une notion surévaluée. Sans nier l’ampleur des crises que nous traversons, David Sepkoski estime que la manière dont l’anthropocène nous conduit à aborder les enjeux environnementaux et climatiques se montre dangereuse en plus de témoigner d’une forme d’hubris et d’égocentrisme. En faisant porter la responsabilité du réchauffement climatique à l’espèce humaine dans son ensemble, l’idée d’anthropocène élude en partie la question des vrais responsables des émissions de gaz à effet de serre tout en négligeant le fait que de par le passé d’autres espèces vivants ont eu une influence majeure sur l’écosystème terrestre. L’anthropocène, qui signifie « ère des humains » est une notion géologique popularisée au début des années 2000 et qui reconnait la capacité de l’espèce humaine à modifier les grands équilibres planétaires. Bien que sujette à débat dans la géologie, l’idée d’anthropocène sert souvent pour désigner l’époque contemporaine confrontée à de nombreux défis environnementaux dont l’origine se trouve dans les activités humaines.

David Sepkoski anthropocène
David Sepkoski DR University of Illinois

Vous affirmez que la notion d’anthropocène est surestimée, pourquoi ?

Je ne remets pas en question la gravité du changement climatique et ses causes anthropiques, mais j’ai des réserves sur le fait que l’humanité puisse être à l’origine d’une nouvelle ère géologique. Parce que faire porter la responsabilité de l’anthropocène à l’ensemble de l’espèce humaine rend les causes du phénomène abstraites. Or, il faut plutôt se tourner vers des acteurs à l’origine du capitalisme et de l’impérialisme qui ont entrainé l’extraction des ressources fossiles. Ils ont inégalement affecté l’humanité. Ainsi, sommes-nous à l’origine d‘un changement géologique ou en sommes-nous les victimes ? Pouvons-nous être les deux en même temps ? 

« Faire porter la responsabilité de l’anthropocène à l’ensemble de l’espèce humaine rend les causes du phénomène abstraites. »

Je me montre également sceptique vis-à-vis d’arguments comme ceux de l’historien Dipesh Chakrabarty qui défend l’idée selon laquelle l’anthropocène correspond au premier moment où l’histoire humaine et celle de la nature ne font plus qu’un. Je pense qu’elles ont toujours été liées et que l’évolution de la nature a toujours été une source d’inquiétude pour les civilisations humaines. Georges Cuvier, par exemple, précurseur de la paléontologie moderne en France, décrit déjà au XVIII siècle l’histoire naturelle de la planète comme une succession de révolutions, où les espèces se succèdent et se remplacent.

Anthropocène ou Capitalocène ?

Vous avancez l’idée d’un Capitalocène. En quoi serait-elle plus pertinente pour décrire l’époque dans laquelle nous vivons ?

Le concept de Capitalocène est surtout intéressant pour décrire un moment précis de l’histoire humaine, correspondant à l’émergence d’un système politique et économique particulier qui s’inscrit dans la continuité de toutes les activités humaines antérieures. Le capitalisme peut être identifié comme une cause de l’accélération des dommages environnementaux d’origine humaine et du changement climatique. Néanmoins, puisque c’est une tendance historique de fond qui a commencé il y a longtemps, l’ériger en une époque géologique à part entière ne se révèle pas vraiment pertinent.

[Une nouvelle ère : l’anthropocène]

Avons-nous sous-estimé l’impact de la révolution néolithique et l’invention de l’agriculture, qui remontent à plus de 10 000 ans ? Ses effets ont-ils pu être plus profonds sur la planète, sur les paysages et sur la culture humaine qu’on ne le pense ?

 Je pense effectivement que la révolution agricole est un point de départ pertinent pour notre époque, car c’est à ce moment-là que les humains commencent réellement à interagir avec la nature. Certains des plus importants changements écologiques causés par l’être humain se sont produits il y a des milliers d’années, comme la transformation des espaces naturels en paysages agricoles ou l’extinction des grands mammifères, ou encore la domestication et la sélection de certaines espèces végétales et animales. Des études montrent également que les émissions de carbone sont apparues avec la coupe des arbres ou leur destruction par le feu, avant même l’agriculture. Je suis donc convaincu qu’il n’y a pas de réel intérêt à marquer le début de l’anthropocène si récemment que cela, puisque je le vois coïncider avec le début l’holocène qui a permis l’émergence de civilisations humaines.

[Vers une artificialisation de notre monde : quand la masse des objets fabriqués par l’espèce humaine dépasse la biomasse vivante ]

Dans ce cas, comment expliquer que la notion d’anthropocène connaisse un tel succès ?

L’anthropocène est une fantaisie de l’extinction, nourrie par une anxiété post-seconde guerre mondiale et une culture capitaliste et hyper globalisée. L’anthropocène nous permet de transformer une histoire humaine, basée sur le capitalisme et l’impérialisme, en récit moralisateur sur les erreurs humaines. Il est plus simple pour les Occidentaux d’imaginer un scénario apocalyptique catastrophique que de se préoccuper des populations qui souffrent actuellement de la crise climatique.

Les êtres humains, et en particulier les Occidentaux, se placent systématiquement au centre de tout.  L’anthropocène donne du corps à l’avancement complexe du capitalisme et de l’impérialisme, et place surtout les Européens et les Américains au cœur de l’Histoire.

« Il est plus simple pour les Occidentaux d’imaginer un scénario apocalyptique catastrophique que de se préoccuper des populations qui souffrent actuellement de la crise climatique. »

Dans le même temps, l’anthropocène poursuit une tendance caractéristique de la culture occidentale moderne qui est de projeter leurs angoisses passées et actuelles vis-à-vis du futur. Dans les années 1980, on imaginait la guerre nucléaire et l’hiver nucléaire comme un scénario catastrophe similaire à celui de l’extinction des dinosaures.

Le succès de l’idée d’anthropocène ne s’appuie-t-il pas en partie sur sa base scientifique ?

Ce qui est paradoxal est que cela fait des décennies que l’on sonne l’alarme du changement climatique. Pourtant, ce n’est que depuis peu que ce dernier inquiète. Ce n’est pas parce que nous en savons plus, mais surtout parce que la Chine s’est érigée en pouvoir économique et industriel, et est donc devenue émettrice d’émissions de gaz à effet de serre. Les Occidentaux ne sont donc plus seuls sur ce terrain.  

C’est le propre de l’Homme de vouloir mettre son nom partout : c’est la vanité de l’exceptionnalisme de l’Homme.

Le fait que l’idée d’anthropocène a été portée par le Prix Nobel Paul J. Crutzen, qui a joué un rôle clef dans la lutte contre la dégradation de la couche d’ozone, lui donne-t-il une forme de légitimité qui explique en partie son succès ?

Un scientifique qui remporte un prix Nobel gagne évidemment en crédibilité. L’idée que les scientifiques parlent objectivement et disent la vérité reste forte. Néanmoins, je pense que le succès de l’anthropocène trouve ses racines dans le monde en soi. C’est le propre de l’Homme de vouloir mettre son nom partout : c’est la vanité de l’exceptionnalisme de l’Homme.

Pourquoi est-ce important de reconnaître que l’humain n’est pas la seule espèce en mesure de changer la face de la planète ?

Les organismes vivants, humains ou pas, interagissent constamment avec leur environnement qu’ils affectent. Nous faisons intégralement partie de la nature, les actions humaines doivent être comprises dans le cadre d’une dynamique écologique complexe. Ce n’est pas juste la capacité d’agir d’une seule espèce. D’ailleurs, beaucoup des faits anthropogéniques ne sont pas le fait seulement des humains. Les flatulences des vaches participent par exemple au réchauffement climatique, ou encore les espèces dites invasives (mauvaises herbes, cafards, rats…) ont leur rôle dans l’équilibre environnemental. Or les écologistes sont conscients de tout cela, et la science devrait soutenir l’idée que l’être humain est partie intégrante de ces relations de cause à effet au lieu de blâmer l’espèce.

La science alimente le concept d’anthropocène, n’est-ce pas là une différence majeure avec d’autres visions catastrophistes ?

Je ne l’affirmerais pas ainsi car les autres visions catastrophistes étaient aussi influencées par les connaissances scientifiques de leur époque. En effet, la science est influencée par la culture dominante et les préoccupations de son temps. La science demeure une production culturelle.

Par contre, ce qui a changé est l’immédiateté et l’ampleur de la catastrophe. Avec le changement climatique, nous faisons face à une catastrophe en cours alors qu’auparavant on essayait de l’éviter.

Nous vivons et expérimentons les répercussions de la catastrophe climatique. Notre imaginaire a aussi changé : la catastrophe semble déjà amorcée et il est trop tard pour y faire quoi que ce soit. Nous avons l’intuition d’avoir franchi une ligne rouge. Aujourd’hui, par exemple, Delhi ou Mumbai sont des endroits terriblement touchés par le réchauffement.

La pensée catastrophiste se révèle-t-elle une incitation à l’action ou au contraire une force paralysante ?

Ça reste une grande question. Nous verrons si l’anthropocène paralyse les gens ou au contraire les pousse à agir et à changer. Mon inquiétude est que la situation amène les gens à lever les mains au ciel en se lamentant « à quoi bon agir si tout est foutu ? ». Je pense malgré tout que nous agirons. L’Histoire a déjà montré que nous étions capables d’agir effectivement.

« Nous devrions déjà prendre soin des personnes qui souffrent maintenant avant de s’inquiéter de ce qui pourrait advenir dans 50 ou 100 ans. »

Ce sentiment d’appartenir à la communauté des êtres humains et l’avenir de nos enfants peuvent nous motiver. Nous nous préoccupons de leur avenir, mais nous devrions concentrer nos efforts sur ce qui se passe maintenant. En Inde, il devient de plus en plus difficile de respirer à cause des pics de chaleur plus fréquents dans de nombreuses villes, qui risquent de devenir invivables. Nous devrions déjà prendre soin des personnes qui souffrent maintenant avant de s’inquiéter de ce qui pourrait advenir dans 50 ou 100 ans. Si nous prenons soin les uns des autres dès maintenant, nous répondons en partie aux problèmes futurs auxquels nous devrons tous faire face.

L’anthropocène, une manière de diluer les responsabilités ?

Est-ce pertinent de désigner des responsables spécifiques à l’anthropocène comme les compagnies pétrolières ou l’industrie ?

Oui. Toutefois, avec du recul sur le problème, les énergies fossiles ne sont que les responsables les plus récents. Il faudrait aussi se demander pourquoi le secteur des énergies fossiles possède autant de pouvoir. Pourquoi nous sommes devenus si dépendants des énergies fossiles ? Une partie de la réponse se trouve dans l’impérialisme et le colonialisme qui ont donné aux puissances occidentales l’accès à ces ressources. Elles ont nourri de nombreux conflits géopolitiques du XXe siècle. Or, les énergies fossiles ont permis l’extraction d’autres ressources énergétiques débouchant sur l’extractivisme.

Même si la transition vers les énergies renouvelables s’accomplissait en un coup, la question de l’extraction des ressources demeurerait. Elle détruit les paysages, les autorités et les compagnies minières tendent à minimiser ses impacts locaux pourtant lourdes.

Je reste persuadé qu’avec les énergies vertes, on continuera de trouver des moyens d’exploiter les gens et l’environnement de manière similaire à ce qui s’est fait pour les énergies fossiles. Par conséquence, il faut changer de système économique :passer d’une source d’énergie à l’autre ne suffira pas pour résoudre les problèmes les plus profonds. 

En France, la collapsologie est peut-être plus connue et populaire que la notion d’anthropocène, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Il est fascinant d’observer à quel point l’imaginaire de l’apocalypse est présent dans la culture occidentale et dans sa psyché depuis 2 siècle. C’est une manière de se sentir important. De plus, les gens aiment les histoires de fin du monde car elles parlent de leurs craintes du moment. Elles les obsèdent et révèlent leurs craintes de perdre le pouvoir et la richesse. Car, en réalité, quand les gens parlent de la fin du monde, il s’agit avant tout de celle de leur petit monde personnel qui les sécurise et les fait se sentir important et puissant. Cette peur motive de nombreuses forces réactionnaires.

[Les collapsologues Pablo Servigne et Raphaël Stevens : « c’est un sevrage très dur qui nous attend car tout le monde est drogué aux énergies fossiles » ]

Finalement, est-ce que le fait de reconnaître au travers de l’anthropocène le pouvoir de l’être humain sur la nature ne risque-t-il pas notre espèce à ouvrir la boite de Pandore en misant sur la technologie, notamment la géo-ingénierie, pour résoudre les problèmes environnementaux plutôt que de changer nos modes de vie ?

Je pense qu’envoyer des personnes sur mars ne soit pas réaliste. Malheureusement, il est peut-être plus facile d’envoyer des colons sur Mars que de vraiment remettre en cause le système contemporain fondé sur la pensée occidentale de domination du monde et des autres.  

En effet, imaginer un plan B relève de l’escapisme, qui nous empêche de penser sérieusement aux milliards de personnes qui actuellement souffrent du réchauffement et des inégalités.  Il faudrait concentrer nos efforts sur eux plutôt que de bâtir des vaisseaux ou des miroirs spatiaux pour renvoyer une partie des rayons solaires.

Trop miser sur les technologies au lieu de nous remettre en cause figure parmi mes grandes craintes. Evidemment que la technologie jouera un rôle dans la lutte contre le réchauffement qui conditionne la survie de l’espèce et de nos civilisations actuelles.

Je souhaiterais qu’on recourt à la technologie pour repenser l’impérialisme et le capitalisme. Mais voulons-nous faire perdurer cette civilisation ? Avons-nous envie de répéter les inégalités et la cruauté dont nous faisons preuve les uns envers les autres ? Ne pouvons-nous pas imaginer quelque chose d’autre? De nouveau ? 
 
Propos recueillis par Julien Leprovost et Louise Thiers

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2 commentaires

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    • Guy J.J.P. Lafond

    Bonne discussion. Merci!

    @GuyLafond @FamilleLafond
    À tous les grands centres urbains dont font partie Mumbai et New Delhi: à nos vélos, à nos espadrilles de course, à nos équipements de plein air! Car les enfants comptent. Car la qualité de l’air compte.

    • Claude Courty

    La recherche de sa propre immortalité a fait tomber l’être humain dans le piège de l’exonération de la loi de sélection naturelle.
    De plus, parce qu’il doit impérativement ne serait-ce que se nourrir, se vêtir, se loger et se soigner, l’être humain plus que tout autre est un consommateur. Il l’est depuis sa conception jusqu’après sa mort – les marchés du prénatal et du funéraire en attesteraient s’il en était besoin – et il se double d’un producteur dès qu’il est en âge de travailler. Il est ainsi, avant toute autre opinion ou considération, un agent économique au service de la société et aux dépens de son environnement. Et plus le nombre de ces agents augmente, plus leurs besoins s’accroissent – outre ceux qu’ils s’inventent toujours plus nombreux –, plus ils produisent, consomment, échangent et s’enrichissent, avec l’aide du progrès scientifique et technique, quelles que soient les conditions du partage de leurs richesses. Qu’il s’agisse de ressources non renouvelables ou de pollution, les atteintes à l’environnement augmentent d’autant et s’ajoutent à celles d’une nature jamais avare de catastrophes inopinées ou cycliques.