Corinne Le Quéré, présidente du Haut Conseil pour le Climat : la France face à un défi « unique » au monde

Corinne Le Quéré, présidente du HCC, lors d'une conférence de presse mardi à Paris Dorothée

Corinne Le Quéré, présidente du HCC, lors d'une conférence de presse mardi à Paris Dorothée

Cela fait 25 ans qu’elle travaille dans le domaine climatique. Sa réputation internationale n’est plus à faire, et son engagement plus à démontrer. En novembre dernier, la climatologue franco-canadienne Corinne Le Quéré a accepté de présider le Haut Conseil pour le Climat, mis en place pour évaluer la politique climatique de la France. La scientifique y voit un défi « inédit ». Explication.

Alors que dans la plupart des pays l’électricité reste produite à partir d’énergies fossiles, comme le pétrole ou le charbon, la France, elle, profite de longue date d’une électricité décarbonée grâce à l’énergie nucléaire, qui assure plus de 70% de sa production électrique. Pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, elle doit donc s’atteler à des chantiers inédits, impliquant beaucoup plus intimement la société. Le Haut Conseil pour le Climat (HCC) a été créé pour la guider au mieux.

Mis en place par Emmanuel Macron en novembre dernier, le HCC n’a été officialisé par décret qu’il y a 15 jours. Sa mission : évaluer l’action du gouvernement vis-à-vis des objectifs de réductions de gaz à effet de serre qu’il s’est lui-même fixés, a rappelé mardi Corinne Le Quéré, lors d’une rencontre avec des journalistes. Elle se dit convaincue que le HCC n’est pas une simple réponse à la crise des Gilets Jaunes, la crise « a juste précipité sa naissance ».

Aussitôt nommé, aussitôt actif : le Haut Conseil rendra son premier rapport annuel dès le 25 juin, a annoncé sa présidente. Dans ce premier opus, « nous ferons le constat de l’état actuel » de la politique climatique française, il constituera un peu la « feuille de route grâce à laquelle on va évaluer l’action du gouvernement dans les années à venir ». Le gouvernement aura alors six mois pour répondre.

Le HCC s’inspire fortement du Comité britannique sur le changement climatique (Committee on Climate Change, CCC), une autorité indépendante créée il y a dix ans au Royaume-Uni et à laquelle siège toujours la scientifique. « Depuis dix ans, il est en place, et ça fonctionne bien », assure-t-elle, la Grande-Bretagne étant à ce jour « un des pays qui a eu le plus de succès » dans la réduction de ses émissions, notamment grâce à l’abandon du charbon.

Restent tout de même des différences entre les deux structures : le comité français dispose à ce jour d’un budget d’1,2 million d’euros et de 6 postes temps plein (qui s’ajoutent aux 12 experts qui travaillent quasi-bénévolement), tandis que le comité britannique dispose de 4 millions d’euros et de 24 temps plein.

Cela illustrerait-il un manque d’ambition français ? Pas obligatoirement, répond Corinne Le Quéré. En effet, explique-t-elle justement, il existe en France beaucoup d’instances qui publient déjà des analyses ou des rapports d’évaluation des politiques, comme l’ADEME, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) ou France Stratégie. Or cela n’est pas le cas en Grande-Bretagne.

Quand au budget, Corinne Le Quéré le juge « raisonnable pour commencer ». À voir pour l’avenir, car reconnaît-elle, il sera « plus difficile de fonctionner » quand dans deux ans « on explorera les politiques d’adaptation au changement climatique », et qu’il faudra alors décliner l’analyse région par région, zone par zone.

Mais surtout, la situation française n’est pas comparable avec la situation britannique. « Jusqu’à présent, la lutte contre le changement climatique ne s’est pas faite avec la société. La France est le premier pays qui fait face à des problématiques qui demandent une réponse sociale. » En effet, dans les autres pays, l’électricité est surtout produite à partir des énergies fossiles, alors qu’en France, où le nucléaire produit 70% de l’électricité, ce n’est pas le cas. Par conséquent, pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, « la France fait face à des actions qui sont plus difficiles, dans les transports ou le bâtiment », il s’agit de mesures « plus diffuses, qui impactent directement la société qui doit être partie prenante, c’est unique. La France est véritablement en première ligne. Elle ne dispose pas d’expérience sur laquelle s’appuyer. »

Alors que les militants écologistes et les ONG critiquent la frilosité du gouvernement et son manque d’engagement sérieux, la climatologue « trouve que les instruments qui ont été mis en place par la France sont des réponses intéressantes ». Parmi ces réponses, elle cite la création du HCC, mais aussi la mise en place, post grand-débat, du Conseil de défense écologique, qui oblige les différents ministres à se regrouper chaque semaine pour évoquer les questions écologiques, et l’Assemblée citoyenne, qui « à [s]a connaissance n’a pas d’équivalent dans les autres pays ».

Et si, contrairement au gouvernement britannique qui « jusqu’à maintenant a toujours suivi les recommandations du CCC », le gouvernement français se montrait sourd aux conseils du HCC, que ferait-elle ? La réponse est claire comme une lagune sans plastique : « Je n’ai pas de temps à perdre. Je travaille comme une défoncée depuis six mois. S’il ne se passe rien, j’ai autre chose à faire. » L’Élysée aura été prévenu.

Corinne Le Quéré est professeure en science du changement climatique à l’Université d’East Anglia au Royaume-Uni. Co-auteure de trois rapports du GIEC, elle a également dirigé durant 13 ans le « Budget carbone mondial » (Global carbon budget), une publication très attendue chaque année qui fait le point sur les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Elle est membre du ‘Committee on Climate Change’ britannique, ainsi que du conseil scientifique d’excellence environnementale des Jeux Olympiques 2024 de Paris.

4 commentaires

Ecrire un commentaire

    • JULIEN LA BRUYÈRE

    je vous félicite pour votre action nécessaire dans ce monde de la politique où l’urgence écologique est loin d’être comprise.
    J’ai voulu ajouter une pierre à l’édifice en publiant mon dernier roman « L’écologiste en dentelle  » un conte initiatique pour inciter la société civile à agir directement.
    Il est édité par Publibook et je serais heureux d’avoir votre avis.
    cordialement
    Dominique JULIEN LA BRUYÈRE

  • Souhaitons que les travaux du Haut Conseil pour le Climat seront pris en compte par nos gouvernants. Votre article mentionne que l’électricité d’origine nucléaire est décarbonée. C’est effectivement un fait très souvent présenté comme acquis. Cependant les études que l’on peut trouver sur le sujet sont loin d’être unanimes : l’ADEME indique en effet une émission de 6 g de CO2 par kWh d’énergie produite mais l’université de Singapour donne 66 dans la même unité et celle de Stanford avance des valeurs dans un créneau allant de 9 à 70. Le décalage est énorme et je trouve qu’il serait préférable d’être moins affirmatif sur le sujet et que des précisions devraient être apportés.

    • Claude Courty

    Pour que l’humanité perdure, par quoi commencer ?…

    … Par le réchauffement climatique, par la pollution, par les problèmes alimentaires, de santé publique, d’énergie … ? Et pour ce qui est de l’énergie et de la pollution, par exemple, faut-il commencer par réduire les transports aériens, maritimes, ou routiers ? diminuer l’activité industrielle ou du bâtiment ? réviser nos pratiques agricoles ? adapter notre habitat ? … Si tous ces aspects de la problématique à laquelle sont confrontés le vivant et la planète qui l’abrite et le nourrit sont cruciaux, ils n’en sont qu’autant de ses facettes. Ils ont la même origine globale et planétaire, de nature avant tout démographique. Toute autre considération ne peut être que d’un intérêt secondaire, quel que soit son poids écologique. Ne pas en tenir compte ne fait que distraire l’attention due à la cause de tous nos maux qu’est le nombre sans cesse croissant des premiers prédateurs de la planète, et ce n’est pas le caractère rassurant donné par l’ONU à ses dernières prévisions quant à l’évolution de la (sur)population humaine qui y changent quoi que ce soit.

    C’est parce que les hommes sont toujours plus nombreux que leurs besoins sont toujours plus grands et plus diversifiés ; nécessitant toujours plus de ressources et d’énergie, avec les atteintes à l’environnement (ressources et pollution) qui en résultent.
    C’est parce qu’il y a toujours davantage d’êtres humains que leurs besoins de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de se déplacer, etc. augmentent. Et il en est ainsi pour tout autre objet de leur consommation-production ; fonctions pour l’accomplissement desquelles ils naissent et existent.
    Le binôme économie population est indissociable et doit être traité en tant que tel, alors que nous persévérons, implicitement ou non, à reléguer sa dimension démographique à l’arrière-plan de ce qui semble essentiel à chacun, selon la perception qu’il en a lorsqu’il s’en préoccupe.

    Dit autrement, si l’humanité est en voie de consommer à mi-année le double de ce que la planète lui offre pour une année entière, le seul moyen de rétablir l’équilibre dans les délais qui s’imposent, est de réduire de moitié le nombre de consommateurs-producteurs qui la composent. La dénatalité, de préférence consentie, peut y suffire l’éducation aidant et à condition de ne plus perdre de temps dans le désordre de nos efforts.

    Ni exclusive ni obsession dans ce qui précède ; simplement la prise en considération de la priorité des priorités, faute de quoi toute manifestation d’inquiétude quant à l’avenir de l’espèce humaine et de la planète qui l’abrite est et demeurera vaine. Or nous vivons sous des pouvoirs, à commencer par le religieux, qui ont pour premier souci de voir toujours croître le nombre de ceux sur lesquels ils se fondent, pour le meilleur et pour le pire. Idem pour le politique, en quête permanente d’électeurs supplémentaires ou de substitution. Il est d’ailleurs permis de se demander s’il est des collectivités, associations, syndicats, etc. qui ne font pas passer le bien-être de leurs membres après leur nombre, considéré comme premier signe de leur propre prospérité ? Ce sont les hommes, encouragés à se multiplier par ceux qui les dirigent qui, par la conjugaison de leur nombre, de leurs besoins et de leurs activités améliorent sans cesse leur bien-être, mais en engraissant le veau d’or et sans se soucier des dommages en résultant pour l’environnement.

    La simple observation de ce qui nous entoure de près ou de loin, nous apprend que l’humanité se rapproche d’une échéance inéluctable, au moins en ce qui concerne ses rapports avec la Terre, qu’elle pourrait achever de piller avant d’aller exercer ses talents ailleurs. Mais n’est-ce pas la conséquence du désir et de la capacité démontrée de toujours améliorer sa condition qui la distingue des autres espèces connues ?

    Si les circonstances que nous traversons sont en grande partie imputables à la nature, elles sont aussi incontestablement la conséquence d’une hypertrophie de la société à laquelle a conduit une insuffisance d’éthique caractérisée de la part de pouvoirs préoccupés avant tout de leur puissance. Il appartient maintenant à ces pouvoirs d’assumer leurs responsabilités en corrigeant les erreurs passées, notamment en remettant en cause la croissance incessante des populations sur lesquelles ils se sont fondés et ont prospéré. Tout en dépend, y compris la survie de ces mêmes pouvoirs.

    • Michel

    la dénatalité consentie je n’y crois pas beaucoup , des mesures peuvent être prises ou alors il faut imposer des cotas , cela conduit au régime totalitaire .

COP26 : des scientifiques de 33 pays lancent une campagne en faveur des sciences océaniques

Lire l'article