Emmanuel Cappellin, réalisateur du documentaire Une fois que tu sais : « comment limiter collectivement ce qu’on ne sait plus s’interdire soi-même ? »

Emmanuel Cappellin une fois que tu sais

Emmanuel Cappellinn réalisateur du film documentaire Une fois que tu sais © Marcelina Cravat

Le documentaire Une fois que tu sais, réalisé par Emmanuel Cappellin en collaboration avec Anne-Marie Sangla, sortira  le mercredi 22 septembre 2021. Le jeune réalisateur a passé une partie de sa vie à voyager à l’étranger, et ce sont ses réflexions sur la transformation du monde qui l’ont conduit à réaliser son premier long-métrage. Emmanuel Cappellin décide d’aborder le changement climatique sous un jour personnel et intime, mais aussi à travers les regards de personnalités et experts du climat comme l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, l’écrivain conférencier Richard Heinberg ou encore la chercheuse allemande Susanne Moser. Rencontre avec le réalisateur pour y aborder sa perception personnelle de la crise écologique.

Vous déplorez que les précédents films sur le changement climatique « n’aient rien changé » à la situation. Malgré ce constat, vous en réalisez un nouveau. Pourquoi ?

Les films ne changent pas le monde, on ne se sauve jamais que soi-même. Il subsiste surtout une démarche artistique.
C’est effectivement un film de plus qui ne changera pas grand-chose. Toutefois, je voulais sortir d’une posture purement objective pour basculer dans le subjectif et le ressenti, pour permettre au spectateur de s’identifier à un parcours.

Quel est le point de départ de votre démarche ?

En fait, il faut comprendre qu’on est sur une fin de cycle civilisationnel qui nous dépasse très largement. On doit accepter cette dimension. La question est donc de savoir comment est-ce qu’on gère « l’optimisation sous contrainte », comme dirait Jean-Marc Jancovici.

Vous dites dans le film qu’il est important d’au moins essayer de lutter pour l‘action climatique et de s’impliquer, même avec de l’incertitude sur les résultats des efforts. Comment rester optimiste et vouloir aller de l’avant sans être découragé par la pensée que cet engagement peut être vain ?

Ça dépend de l’objectif : si l’objectif est de rester sous les deux degrés, c’est effectivement vain. Si l’objectif est de se positionner par rapport à une société injuste et inégale, de faire sa part et s’engager pour que les valeurs de solidarité et d’entraide restent vivantes, alors je pense que lutter n’est pas vain.

L’engagement constitue alors une manière de soutenir ce qui pourra émerger ensuite, au-delà de la période qu’on va traverser. Les marqueurs de l’engagement politique vont changer : l’engagement pour le vivant et pour le climat en seront de nouveaux. On va quitter le clivage gauche/droite peu à peu pour celui de « Modernes »/ »terrestres ». Les « Modernes », fidèles à la tradition moderniste des derniers siècles, pensent que le progrès (Moral, matériel) est irréversible. C’est en opposition à ces imaginaires « hors-sol » que les « Terrestres » se positionnent, cherchant à recréer des liens d’interdépendance plus résiliants avec leur environnement (social, naturel…) et à comprendre le territoire dans lequel ils s’ancrent pour l’utiliser sans l’épuiser.

Evidemment, le changement climatique aura des répercussions sur des centaines et des milliers d’années. On ne sait pas de quoi ce nouveau monde sera fait. C’est à nous de nous assurer que la solidarité, l’entraide et la justice en feront partie.

Justement, vous parlez de politique, et vous insistez dans le film sur les bienfaits de la façon dont la vie politique s’organise, chez vous, à Saillans, collectivement et à une échelle humaine. Qu’est-ce qu’une organisation politique locale apporte ? Pensez-vous que la meilleure façon d’aborder le changement soit par les décisions prises à échelle locale, humaine ?

L’avantage d’avoir ces discussions au niveau le plus proche de la vie des habitants est de leur permettre de se rendre compte de la complexité pour mettre en place des mesures. De plus, cela autorise une discussion beaucoup plus franche et honnête sur ce dont on est vraiment capable. Comme je le dis dans le film « j’ai cette idée un peu folle que la démocratie locale pourrait nous aider à absorber les chocs à venir. Comme d’autres peut-être, je nous imagine comme dans une grande répétition générale avant la tempête ». Discuter favorise la tolérance, responsabilise et surtout développe des réflexes dans la manière de mieux gérer les conflits.

Il y avait par exemple eu à Saillans une altercation entre des jeunes du village qui faisaient trop de bruits dehors et des voisins. Les jeunes ont pris l’initiative d’organiser une réunion publique avec les habitants pour discuter. Ils ont complètement intégré ce qu’on essayait de faire vivre au niveau de la commune sur des décisions municipales. Est-ce que ça se reproduira à chaque fois ? Je ne sais pas, mais l’important est d’essayer de résoudre les problèmes de la cité par le dialogue.

Ainsi, au-delà de l’anecdote précédente et en se recentrant sur la durabilité, l’exemple de Saillans est une manière de tester une solution porteuse d’espoir et enviable. Face au défi climatique, la nécessité profonde d’une action laisse beaucoup de personnes penser qu’il n’y a pas qu’une solution autoritaire de possible. Dans le cadre spécifique du changement climatique, c’est se demander comment mettre en place un changement drastique sans tomber dans les fameuses « écotyrannies » ou « dictatures vertes ».

Vous dites dans le film qu’il faut renoncer collectivement à ce que l‘on continue de s’autoriser individuellement, quel est le sens derrière cela, et comment le mettre en pratique ?

C’est la phrase qui résume tous les enjeux dont on parle : comment limiter collectivement ce qu’on ne sait plus s’interdire soi-même ? C’est le fait de s’interroger sur les règles communes et sur la manière dont les choix individuels ont un impact sur la vie d’autres.

Le changement climatique remet totalement en question le célèbre adage « ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». En réalité, aujourd’hui, l’impact de notre style de vie se montre tellement puissant qu’il arrive à toucher des gens à l’autre bout de la Terre. Cette puissance, il faut donc la gérer collectivement. C’est toujours par rapport aux autres qu’on se situe sur ce qu’on est prêt à accepter. On le voit avec la crise du Covid : les gens sont prêts à aller beaucoup plus loin dans l’action collective quand ils ont l’impression de ne pas être seuls à faire des efforts. L’intérêt du débat participatif est de voir ce qu’il est possible de demander à chacun. Si on a des lois qui sont complètement à côté de la plaque en termes d’acceptabilité sociale, elles ne seront jamais efficaces et auront besoin d’être réécrites pour s’inscrire dans la réalité.

C’est une question de vie ou de mort pour notre société. La cohésion sociale va être extrêmement mise à mal dans les décennies à venir par des changements structurels. La pénurie énergétique, le recours à de très hauts niveaux de dettes pour porter une croissance qui peine … ce qui démontre qu’on est dans une société qui peine à croitre. En effet, elle tend vers une sorte de plateau de croissance nulle avant d’aller vers une décroissance, non pas souhaitée mais forcée. L’ensemble de nos acquis matériels et sociaux vont être questionnés. Qu’est-ce qu’on ne pourra plus du tout assurer, mais qu’est-ce qu’on pourra a contrario assurer pour tout le monde ? Décider collectivement doit servir à refonder le contrat social dans une société qui va être très bousculée.

Qu’est-ce que vous conseilleriez à quelqu’un qui veut agir et ne sait pas par où commencer ?

Un guide d’action sera disponible en même temps que le film dans les salles. En attendant, il y a des façons très diverses d’agir, et le plus important est surtout de trouver ce qui correspond à sa sensibilité. Joanna Macy, une éco-psychologue américaine sur laquelle je me suis beaucoup basée pour penser le film, explique qu’une société qui soit au service de la vie doit être fondée sur des piliers complémentaires.

Le premier pilier est celui de l’activisme, du militantisme en faveur de la conservation des processus écosystémiques naturels qui rendent la vie possible. C’est l’action d’interposition.

Le deuxième est la construction d’alternatives. Cette dynamique positive et constructive cherche plutôt à repenser le système. C’est important de savoir dire non, certes, mais pour pouvoir aussi dire oui à autre chose.

Un autre pilier est celui de la régénération, en reconstruisant un mythe commun dans lequel se projeter et croire. L’actuel mythe du progrès et de la croissance infinie est en train de s’effondrer. Cependant, il reste encore très puissant, car il porte en avant la plupart des pays industrialisés. Mais, il a besoin d’être remplacé. Il faut donc repenser notre rapport au vivant, à nos institutions.

Ces trois piliers constituent un travail de fond qui peut être porté par n’importe qui.

Propos recueillis par Louise Thiers

Article édité et modifié le 4 mars 2021 afin d’y corriger des erreurs sur la qualification des personnalités et des précisions de l’interviewé dans certaines de ses réponses.
Article modifié le 26 aout 2021 afin d’ajouter la date de sortie en salle qui est le 22 septembre 2021.

Retrouvez la bande annonce du film en cliquant ici.


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4 commentaires

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    • Lozahic Michel

    Bjr a tous et toi Yann
    Je fais partie d’un festival en Savoie « Festival Cinéma et Ruralité »
    Je pense qu’il peux s’intégrer.
    Auriez vous les coordonnées du Réalisateur pour le proposer pour la prochaine édition de Novembre 2021
    Merci a vous
    Michel

    • Valentini

    Bonjour, c’est Johanna Macy et non Johanna Massy. Merci pour cet article.

    • Jean Grossmann

    Cette notion collectif-privatif est l’opportunite d’attirer l’attention de Goodplanet sur le fait que l’intérêt de l’État français est de raisonner collectivement en prenant comme modèle la « Solar Water Economy » de l’enthalpie. Ceci pour assurer le chauffage de l’habitat urbain. Au lieu de laisser les individus se débrouiller individuellement cette façon de satisfaire nos besoins thermiques permettrait à relativement court terme de supprimant la combustion et deconsommer à minima 2 fois moins d’électricité. Cette façon de penser est d’autant plus importante pour nous que la régulation de température à l’intérieur de l’habitat représente à lui seul avec les chaînes énergétiques actuelles sensiblement la moitié du besoin global tout besoins énergétiques confondus

    • Jean Grossmann

    Excuse. Lire

    Cette notion collectif-privatif est l’opportunite d’attirer l’attention de Goodplanet sur le fait que l’intérêt de l’État français est de raisonner collectivement en prenant comme modèle la « Solar Water Economy » de l’enthalpie. Ceci pour assurer le chauffage de l’habitat urbain. Au lieu de laisser les individus se débrouiller individuellement cette façon de satisfaire nos besoins thermiques permettrait à relativement court terme de supprimer la combustion et de consommer à minima 2 fois moins d’électricité. Cette façon de penser est d’autant plus importante pour nous que la régulation de température à l’intérieur de l’habitat représente à lui seul avec les chaînes énergétiques actuelles sensiblement la moitié de la CONSOMMATION globale tous besoins énergétiques confondus

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