Antoine Hubert, fondateur d’Ynsect, l’entreprise qui veut vous proposer de manger des insectes : « un burger fait avec des insectes émet 200 fois moins de gaz à effet de serre qu’un burger fait avec du bœuf »


Antoine Hubert , le président fondateur d'Ynsect. © Yneect

Antoine Hubert est à la tête d’Ynsect, une entreprise qui élève des insectes. Cette start-up française a levé 372 millions de dollars pour se lancer dans la production d’insectes à grande échelle et bâtir une ferme verticale robotisée destinée à élever des insectes près d’Amiens. Le parcours de cet ingénieur agronome a de quoi surprendre tant l’entrepreneur tente de bousculer les idées reçues en voulant faire des insectes un aliment comme les autres. Il est l’un des fondateurs de l’entreprise Ynsect, qu’il préside aujourd’hui. Du milieu associatif à la start-up devenu licorne, son entreprise produit des aliments à base d’insectes destinés aux animaux et aux humains. L’élevage d’Amiens situé dans une ferme verticale de 35 mètres de haut devrait démarrer à l’automne 2022. Antoine Hubert sort le 2février 2022 un livre Pour une écologie positive, manifeste d’un producteur d’insectes (édition Autrement) dans lequel il expose sa vision d’une écologie conciliant sobriété et technologie et sa vision de l’entreprenariat citoyen. Entretien avec Hubert Antoine pour parler de la place des insectes dans l’alimentation et la transition.

Pourquoi écrire ce livre Pour une écologie positive, manifeste d’un producteur d’insectes ?

En créant l’entreprise Ynsect, je voulais montrer qu’il était possible de concilier écologie et économie et d’apporter des réponses aux deux grands défis que sont le changement climatique et l’érosion de la biodiversité. L’objet de ce livre et de mon entreprise est également de prouver qu’il est possible de réindustrialiser et de produire localement.

Aujourd’hui, les produits à base d’insectes destinés à l’alimentation humaine représentent quelle proportion de votre chiffre d’affaires ?

Les produits à base d’insectes destinés à l’alimentation humaine représentent actuellement 5 % de notre chiffre d’affaires. Nous espérons que d’ici 4 ans, ce sera 10 % et bien plus à la fin de la décennie si le marché décolle, notamment grâce à la prise de conscience environnementale.

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« Montrer qu’il était possible de concilier écologie et économie. »

Les raisons de consommer des insectes

Quels sont les bénéfices environnementaux d’une alimentation à base d’insectes ?

Se nourrir avec des insectes rejette moins de gaz à effet de serre (GES) que si on consomme du bœuf ou de la volaille. L’élevage d’insectes émet moins de méthane et de protoxyde d’azote. Un burger fait avec des insectes émet 200 fois de GES moins qu’un burger fait avec du bœuf et 20 fois moins qu’un à base de volaille.

« Un burger fait avec des insectes émet 200 fois de GES moins qu’un burger fait avec du bœuf et 20 fois moins qu’un à base de volaille. »

De plus, les déjections des insectes que nous élevons fournissent de l’engrais bio, ce qui permet de ne plus dépendre d’engrais chimiques à base d’azote ou de phosphate. C’est un vrai puits de carbone.

Mais, comment convaincre les consommateurs ?

Pour démarrer, nos produits visent d’abord les sportifs afin de démontrer leurs qualités sur le plan nutritionnel et sanitaire. En plus de leurs qualités nutritives avérées, les insectes ont aussi de réelles qualités gustatives. Maintenant, on sait très bien que le monde entier ne va pas se mettre à manger des insectes du jour au lendemain. Par contre, ce qui est intéressant c’est de manger moins d’animaux et plus de végétaux afin de parvenir à une forme de sobriété de consommation. En termes d’impact environnemental, les insectes sont le meilleur des 2 mondes. D’un côté, les insectes sont une protéine très digestible donnant l’opportunité de fabriquer une nourriture saine destinée à l’alimentation humaine. De l’autre, recourir aux insectes pour remplacer le soja ou les farines animales à base de poisson dans l’alimentation des animaux réduit l’impact environnemental de l’élevage en limitant la déforestation et la surpêche.

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Est-ce que remplacer la viande par des protéines à base d’insectes est une finalité pour vous ? N’existe-t-il pas un risque que mes protéines à base d’insectes s’ajoutent à la viande plutôt que de remplacer les protéines carnées ? et donc qu’au final la consommation et l’impact de la viande ne diminuent pas ?

Bien sûr, il faut en effet faire attention à l’effet rebond. C’est pourquoi il est essentiel de changer la façon dont nous produisons et aussi de veiller à une sobriété dans la consommation. Les politiques publiques et fiscales doivent aider à manger moins et mieux. Cela signifie manger moins de calories, plus frais et des produits moins transformés.

Nous allons augmenter la diversité de l’offre pour permettre aux consommateurs de privilégier des alternatives à la viande. Nous voulons donner aux consommateurs les bons produits au bon moment. Je m’explique : je pense qu’on peut garder la viande rouge pour les grandes occasions comme les repas festifs durant lesquels on prend le temps de savourer, mais, à mes yeux, la viande ne se justifie pas quand on est pressé. Dans les moments où le temps pour manger ou préparer à manger manque, on tend à aller vers le fast-food ou le transformé. Là, nos produits à base d’insectes jouent un rôle.

« Dans les moments où le temps pour manger ou préparer à manger manque, on tend à aller vers le fast-food ou le transformé. Là, nos produits à base d’insectes jouent un rôle.« 

La réduction de la viande rouge est un objectif important, mais il convient de garder en tête que l’élevage extensif, avec des animaux qui broutent de l’herbe en plein-air, joue un rôle capital dans l’entretien des paysages comme les prairies ou les pâtures en montagne par exemple.

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La ferme verticale

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La production d’insectes dans des bacs dans la ferme verticale d’Ynsect © Ynsect-

Quelle démonstration souhaitez-vous faire avec le projet de ferme verticale pour l’élevage d’insectes qui repose beaucoup sur la robotisation ?

Nous voulons montrer avec notre ferme verticale que technologie et nature ne sont pas antagonistes mais alliées. La technologie a un rôle à jouer pour répondre aux enjeux environnementaux. L’élevage d’insectes existe depuis des millénaires, mais c’est une activité intensive en main d’œuvre, il faut porter les bacs, nourrir les insectes…  Nous avons automatisé toutes les opérations de manutention pour permettre aux éleveurs et aux opérateurs de se concentrer sur le suivi de la qualité de l’élevage plutôt que sur le déplacement de lourdes charges.

« Nous voulons montrer avec notre ferme verticale que technologie et nature ne sont pas antagonistes mais alliées.« 

De plus, la robotique permet de créer de l’emploi qualifié et de la valeur, de regagner en souveraineté en produisant localement et par conséquence de réduire la dépendance aux importations pour les protéines utilisées dans l’élevage. Il faut savoir qu’actuellement la France importe 50 % des protéines végétales employées dans l’élevage et l’Europe 80 % en grande partie d’Amérique du Sud ou Nord.

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Que répondez-vous aux critiques qui jugent ce modèle de ferme verticale basé sur la technologie éloigné de l’agriculture paysanne et de la terre ?

C’est vrai que la production d’insectes comme celle de levures, de micro-algues repose sur des sociétés plus technologiques et industrielles. L’objectif demeure de proposer au plus grand nombre des produits de qualité.

Nous avons besoin de toutes les agricultures. Nous avons besoin de petites fermes locales et paysannes qui élèvent en plein air du bétail ou de la volaille de qualité. Mais il faut aussi, dans le même temps, pouvoir toucher le plus grand nombre. Le risque de l’agriculture paysanne est qu’elle soit élitiste car elle est intensive en main d’œuvre, donc chère. Ses produits s’adresseront alors avant tout aux personnes ayant de hauts revenus.

Je pense que les deux modèles sont complémentaires. Je crois qu’il y aura de plus en plus d’agriculture paysanne et une agriculture plus technologique qui aidera l’agriculture paysanne à fonctionner. Par exemple, nous proposons aux agriculteurs des engrais bio issus des déjections des insectes que nous élevons.

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Des vers de farine élevés par Ynsect © SEBASTIEN BOZON / AFP

Pourquoi avoir choisi d’élever le ver de farine ?

Le ver de farine présente des caractéristiques que nous n’avons pas trouvées chez la mouche ou le grillon. Le ver de faine possède une densité nutritionnelle très élevée proche de celle du lait et un impact environnemental limité.  De plus, c’est une espèce stable pour laquelle les techniques d’élevage sont bien connues depuis des décennies puisque ce ver sert d’appât de pêche ou encore dans l’alimentation des animaux.

« Le ver de farine présente des caractéristiques que nous n’avons pas trouvées chez la mouche ou le grillon. »

Travaillez-vous sur une sélection au sein de l’espèce ?

Nous allons travailler au développement d’une filière agronomique de sélection des insectes, comme cela se fait depuis toujours dans l’agriculture. Nous allons étudier les variétés, les croiser et les sélectionner pour qu’ils aient de meilleures qualités nutritionnelles, des goûts plus intéressants ou une croissance plus rapide. Néanmoins, nous tenons à préserver la résistance de la souche actuelle aux maladies et nous voulons éviter certains travers observés dans l’histoire de la domestication et de la sélection.

Qu’en est-il de la question de la souffrance animale ?

Les insectes ne sont pas des vertébrés, ils n’ont pas de cerveau ni de mécanisme de réception de la sensation de la douleur. Ils possèdent pourtant une forme d’intelligence et ils ressentent des choses. Il faut être très clair, et là-dessus je pense que le mouvement vegan est très partial, l’intelligence se retrouve dans tout le vivant. On sait désormais que les arbres et les champignons ressentent, échangent des informations, bref ils communiquent entre eux. La question à se poser est de savoir comment on respecte le vivant sachant qu’on a besoin d’en consommer une partie pour vivre. Il faut donc élever et manger en pleine conscience.

Justement, les insectes font partie des grands oubliés de la sixième extinction de masse qui touche actuellement la biodiversité. Un mot là-dessus ?

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Tout à fait. L’entreprise Ynsect est née des suites d’un projet associatif visant à sensibiliser les jeunes à l’origine et au devenir du contenu de leur assiette. On parle actuellement d’apocalypse des insectes, victimes de l’agriculture intensive et des intrants chimiques, ainsi que de l’urbanisation. Les insectes sont la base de la chaîne alimentaire, leur disparition déstabiliserait l’équilibre du vivant et des écosystèmes. Il faut restaurer un équilibre dans le vivant et préserver le climat.

« Les insectes sont la base de la chaîne alimentaire, leur disparition déstabiliserait l’équilibre du vivant et des écosystèmes. »

Vous misez à la fois sur l’innovation technologique et le changement des comportements pour aller vers plus de durabilité. Double défi. Quels enseignements en tirer pour faire face aux défis environnementaux actuels ?

C’est un plaidoyer permanent pour le changement. Il faut investir beaucoup de temps et de moyens dans la communication et dans le marketing pour expliquer ce qu’on fait et pourquoi cela a du sens et montrer par l’exemple. Dans notre cas, montrer et faire savoir que manger des insectes, c’est bon pour la santé et l’environnement.  Pour la consommation d’insectes comme la préservation de l’environnement, il est intéressant de convaincre la jeunesse de la pertinence des changements surtout car elle n’a pas encore de blocages culturels qui freinent les changements d’habitudes.

« On a besoin de beaucoup d’entrepreneurs engagés porteurs de solutions. »

Avez-vous un dernier mot ?

Il faut agir maintenant pour transformer la manière dont on produit et consomme pour se diriger vers plus de sobriété. Et je crois qu’on a besoin de beaucoup d’entrepreneurs engagés porteurs de solutions. Je n’étais pas entrepreneur à la base. Si vous avez des idées utiles pour répondre aux enjeux du monde et à l’intérêt général, alors il faut vous lancer en étant bien entouré.

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Propos recueillis par Julien Leprovost

Pour aller plus loin

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Pour une écologie positive, Manifeste d’un producteur d’insectes, Antoine Hubert et Laurent Vaultier, éditions autrement

3 commentaires

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    • Courteau Christophe

    J’aimerais être une petite souris et ouvrir son frigo à l’improviste.
    Ensuite on peut produire de la viande sans nécessairement polluer.
    Et c’est même nécessaire d’avoir des élevages extensifs bio si possible pour maintenir les espaces, créer de la biodiversité et notamment dans les sols, lutter contre l’érosion etc.
    Et éventuellement créer de l’emploi local du commerce local, juste au passage.
    Cette image du bœuf responsable de tous les maux est vraie mais elle ne concerne que les immenses élevages industriels, pas notre agriculture extensive bio traditionnelle.
    Faut arrêter de mentir…

    • Delia Bremond

    Il faut arrêter d’assassiner la vie animale en tenant des discours qui ne prouvent rien. Une alimentation fondée sur les proteines vegetales.est sûre, suffisante et bonne pour la planète
    . Des millions d’humains vivent ainsi et vivent bien

    • Estelle

    En lisant cet article j’aimerais avoir un comparatif des avantages et inconvénients des protéines d’insectes versus végétales.

Tony Rinaudo, l’agronome « faiseur de forêts » qui a restauré plus de 5 millions d’hectares de végétation en Afrique grâce à la régénération naturelle assistée : « une des premières choses que nous avons demandée aux gens était de croire dans la valeur des arbres »

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