Produits culturels physiques ou consommation culturelle numérique, quel est le meilleur choix pour l’environnement ?


Une librairie en Suède où se trouve en rayon le livre sur le climat de Greta Thunberg © JUSTIN TALLIS / AFP

A quelques semaines de Noël, l’ADEME (l’agence de la transition écologique)  propose d’éclairer chacun d’entre nous sur l’impact des produits culturels selon qu’ils soient physiques (CD, DVD, livre…) ou numériques (streaming, cloud gaming, ebook…). Le sujet fait débat depuis des années pour déterminer si écouter de la musique ou regarder un film au format numérique pollue plus ou moins que de le faire depuis un support physique dédié à son seul stockage. Les réponses à cette question se montrent complexes puisqu’elles dépendent en partie du type de bien culturel et de l’intensité de l’utilisation. L’ADEME résume ainsi le travail de décryptage conduit dans son Évaluation de l’impact environnemental de la digitalisation des services culturels (elle fait 174 pages et est téléchargeable gratuitement) : « cette étude ne permet pas de conclure de façon globale que les services culturels numériques sont meilleurs que leurs alternatives physiques. L’impact environnemental d’un service culturel, qu’il soit digital ou physique dépend en partie de l’intensité d’usage qui en sera fait ».

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La dématérialisation des biens culturels, une tendance acceptée et bénéfique pour l’environnement

De fait, en une vingtaine d’années, la consommation d’une partie des biens culturels a fortement évolué avec un report massif des consommateurs vers le dématérialisé dont l’offre s’est démultipliée (téléchargement, plateforme de streaming vidéo et audio…) et un attachement moindre à l’objet. Par exemple, entre 2002 et 2018, les ventes de CD ont été divisées par 6 passant de 150 millions d’exemplaires à 24 millions. Dès lors, la question de l’impact de ces consommations est soulevée. L’ADEME affirme clairement que « de manière générale, acheter un CD ou un DVD pour un seul visionnage n’est pas pertinent d’un point de vue environnemental ». En effet, une grande partie de l’empreinte écologique d’un bien provient de sa fabrication. L’analyse de l’ADEME porte sur l’ensemble du cycle de vie du produit. Pour un support physique comme le CD ou le DVD, l’impact s’atténue au fur et à mesure des utilisations. L’ADEME de résumer ainsi la comparaison : « si écouter de la musique avec un CD a un impact environnemental plus important (sur l’ensemble de son cycle de vie) en comparaison avec les formats digitaux, celui-ci va s’amoindrir à mesure des écoutes. Il s’agit en effet d’un support qui va avoir une durée de vie importante : on peut l’écouter de nouveau pendant des dizaines d’années, le prêter ou le vendre lorsqu’on s’en lasse. C’est également le cas pour un DVD, qui est toutefois globalement moins réutilisé que le CD. [NDLR de GoodPlanet Mag’ : sauf dans le cas des films destinés aux enfants qui sont parfois regardés en boucle]»

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En revanche, avec un produit pour lequel le numérique peine à s’imposer, le livre, l’équation est plus contrastée. L’ADEME souligne les avantages du livre papier, cependant ceux-ci  s’atténuent avec le nombre d’exemplaires consommés. L’agence écrit ainsi que : « pour le service culturel ‘’lire un livre’’, la lecture d’un roman de 300 pages format papier a, de prime abord, l’impact environnemental le plus faible sur l’ensemble des indicateurs pris en compte (ressources, émissions de CO2…). Toutefois, pour un usage de plus de 10 lectures par an, utiliser une liseuse numérique a des impacts sur le changement climatique plus faibles que de lire sur format papier (dans l’hypothèse où les livres papiers sont neufs et jamais réutilisés). Dans l’hypothèse où chaque livre est réutilisé au moins 2 fois, la liseuse n’a un impact environnemental moindre qu’au-delà de 20 lectures par an. » En France, une personne qui lit plus de 20 livres par an est considérée comme « grand lecteur/grande lectrice », on estime qu’ils et elles représentent un tiers (31 % en 2019 d’après un sondage Ipsos pour le Centre National du Livre) de la population. Ainsi, même si cela risque de déplaire aux adeptes du papier et du toucher de la page, la liseuse semble plus écolo pour les grands lecteurs : « ces résultats peuvent aussi s’exprimer sans faire d’hypothèse sur le nombre d’années d’utilisation de la liseuse : il faut atteindre 50 livres pour que chaque livre supplémentaire ait moins d’impact carbone que le format papier neuf, et davantage encore si l’on prend pour comparaison la lecture d’un livre d’occasion. »

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Pour le jeu vidéo, c’est encore plus complexe étant donné qu’il est possible de jouer soit avec des DVD ou des cartouches, soit en téléchargement, soit en streaming et en cloud.  Selon l’ADEME, jouer avec une machine dédiée comme une console en téléchargement ou avec un support physique pour le jeu a des impacts similaires. L’agence note toutefois que le cloud gaming permettrait de réduire les impacts environnementaux du jeu s’il offrait la possibilité de se passer d’une machine dédiée uniquement au jeu et à condition de conserver des résolutions d’image peu élevées… Or, l’industrie du jeu vidéo ayant tendance à miser sur l’esbroufe visuelle pour attirer et séduire les consommateurs, cette hypothèse requerrait un engagement de la part des joueurs à modifier les paramètres de réglage de leurs jeux.

Avant tout des questions d’usage et de pratiques

« Nous pouvons, d’une part, profiter aujourd’hui quasi-instantanément d’une multitude de contenus médias, jeux, musiques, lectures que nous téléchargeons ou « streamons » sur nos smartphone, tablette ou écran et se passer d’une collection de supports physiques. D’autre part, ces services numériques nécessitent également des équipements – en grande partie invisibles pour l’utilisateur final – pour fonctionner. Il s’agit notamment d’équipements multi-usages qui nécessitent d’être connectés aux réseaux de télécommunication et Internet pour le transit continu des données vers les centres de stockage et de calcul », déclare Raphaël Guastavi, directeur adjoint de la direction Economie Circulaire de l’ADEME. Près de 80 % de l’impact du numérique provient de la production des équipements. C’est pourquoi prolonger leur durée de vie s’avère primordiale. De plus, l’agence suggère de « limiter le nombre d’équipements achetés pour un service ».

Eve Verdot, en charge de l’accompagnement de l’entreprise et des collectivités au sein de la Fondation GoodPlanet : « cette étude de l’ADEME montre qu’il y a deux dimensions à la consommation de produits culturels : l’usage du produit culturel et celui du matériel qu’on utilise pour lire, écouter, regarder ou jouer. Les équipements ne sont pas du jetable, il faut prolonger leur durée de vie en les réparant ou en les revendant. Il est maintenant possible de connaitre la possibilité de réparer un appareil grâce à l’indice de réparabilité ».

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Enfin, même si cette étude plaide en faveur du numérique, sous certaines conditions, et sur la base de son analyse de cycle de vie, elle n’omet pas de préciser que les supports physiques peuvent avoir une durée de vie plus longue, circuler, être échangés, prêtés, vendus d’occasion…. La question de l’impact des produits culturels dépasse le simple cadre d’une analyse cycle de vie puisqu’ils jouent aussi un rôle dans l’éducation, la transmission, la construction de soi, le divertissement, les interactions avec les autres. Bref, ils sont vecteurs d’identité, de partage et d’animation des villes avec les magasins ou les médiathèques et bibliothèques. Or, un des écueils de la numérisation de la culture est qu’elle repose grandement sur un système marchand (sauf pour les œuvres libres de droits ou tombées dans le domaine publique), ce quiil peut être un frein à l’existence d’alternatives pour diffuser et faire durer des biens culturels autrement.

Julien Leprovost

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