Alain Damasio : « aujourd’hui, on est dans l’orgie numérique »

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L'auteur Alain Damasio, 2014 © SEBASTIEN BOZON (Photo by SEBASTIEN BOZON / AFP

Depuis plus de 20 ans, Alain Damasio donne à la science-fiction française une nouvelle portée politique et engagée en amenant le lecteur à réfléchir à la place de la technologie dans notre quotidien ainsi qu’aux crises sociales et écologiques. De La Zone du Dehors en 1999 en passant par La Horde du Contrevent et Les Furtifs (tous réédités en poche chez Folio début 2021) à sa dernière nouvelle Scarlet et Novak, sortie en mars 2021, son travail est traversé par une réflexion sur ce que constitue la vitalité de l’existence et la manière de faire un pas de côté dans un monde déshumanisé. Alain Damasio a également pris la plume dans Reporterre, le média écologiste fondé par Hervé Kempf et dans le dernier ouvrage des collapsologues Pablo Servigne et Raphael Stevens où il développe la notion de techococon. Rencontre avec l’auteur culte Alain Damasio.

Votre dernière nouvelle Scarlet et Novak revient sur le rapport quasi-intime que nous entretenons avec nos smartphones. Sommes-nous tous devenus trop assujettis à la technologie et au numérique ?

C’est ma conviction. Surtout, nous sommes tous devenus assujettis en essayant de se cacher la vérité, c’est-à-dire en essayant de se faire croire que nous avons gardé beaucoup de libre-arbitre face à ces technologies. Or, nous sommes entrés dans des boucles d’addictions qui relèvent presque du domaine de la drogue. On sait aujourd’hui que ces mécanismes activent des boucles de dopamine. Ainsi, les neurotransmetteurs de la récompense sont régulièrement activés et créent alors de la dépendance. Sans ces injections de dopamine, on se sent malheureux. Les GAFAM (Google Amazon Facebook Apple et Microsoft) ont mis en place toute une construction basée sur cette dépendance depuis 25 ans. Ils ont affiné, déployé et raffiné des techniques basées sur le comportementalisme et de nombreux biais cognitifs présents en nous. Tour ça afin que nous passions le maximum de temps sur leurs réseaux, leurs plateformes et leurs applis. Donc, nous sommes libres de ne pas utiliser leurs technologies, on peut ne pas les utiliser. Mais, à partir du moment où on met le doigt dedans, il devient très difficile de s’en défaire et de sortir de l’aliénation consentie que leur usage génère.

Dans Aux origines de la catastrophe, vous avancez la notion de technococon, qu’est-ce précisément ?

La notion de technococon est imagée. J’ai le sentiment qu’on s’est lentement inséré dans une espèce de chrysalide de fibre optique et qu’on interface le monde essentiellement par le smartphone, les écrans et les laptops. On dispose de tout un ensemble de services, d’applis et de technologies qui conjurent le rapport direct au monde. Désormais, nous n’avons plus besoin d’être confrontés directement à autrui. On peut passer par la visio, par des messageries ou encore par l’écrit au lieu d’être à la voix. Il existe aujourd’hui plein de stratégies de contournement du rapport humain rendues possibles par ces technos. C’est pareil pour le rapport au monde et dans la construction du rapport à soi.

Le technococon est une sphère cajolante qui nous choit et qui parfois nous fait du bien. Le technococon nous protège et nous abrite, mais sa sphère nous enferme aussi. Le fait d’éclipser par la technologie le rapport aux autres peut être agréable. C’est sans doute ce qui explique le succès du technococon chez les ados, à un âge où se confronter à autrui s’avère difficile. Le technococon est un piège doux et serein. On ne sent pas de suite ce qu’il a d’aliénant, c’est ce qui me frappe.

En quoi le sentiment de confort que le technococon procure participe aux crises écologiques ?

À partir du moment où le monde réel est doublé d’un monde numérique alimenté par des datas centers fonctionnant grâce aux énergies fossiles ou au nucléaire, l’impact sur l’environnement se révèle problématique. Aujourd’hui, à peu près 20 % de l’électricité est dépensée pour faire tourner les réseaux. C’est fou de se dire que 20 % de l’énergie sert à faire fonctionner un second monde virtuel dans lequel on passe maintenant la plupart de notre temps.

[À lire aussi Le numérique : comprendre son impact sur le climat, repenser son usage]

Depuis La Zone du Dehors, votre œuvre est traversée par l’idée de faire un pas de côté pour sortir d’un système qui prive de liberté et dévitalise. Aujourd’hui, bifurquer, est-ce d’abord renoncer aux technologies du numérique ?

Il s’agit plutôt d’un problème d’art de vivre. Nous n’avons pas encore trouvé de savoir-vivre optimal et intelligent avec la technologie numérique depuis l’apparition du web en 1995 puis du téléphone portable. Ces deux outils sont extraordinaires et porteurs d’émancipation. Ils ont cependant créé une fausse ouverture. Il ne fait pas tout couper, tout déconnecter, nous n’avons pas envie de nous couper de tout ce qu’ils apportent de formidable.

Le fait d’accéder via son smartphone à toutes les musiques du monde est fabuleux, idem pour les films ou l’accès à Wikipédia. Le numérique offre des opportunités pour accéder à des connaissances pointues qui auparavant auraient nécessité de passer un temps fou de recherche en bibliothèque.

« Le technococon nous protège et nous abrite, mais sa sphère nous enferme aussi. »

Tout en gardant ce pouvoir émancipateur de la technologie, il faut parvenir à réduire tout ce qui est superflu, superfétatoire et tout ce qui est proprement addictif. Dans le purement addictif, on trouve certains jeux vidéo, pas tous évidemment. On trouve aussi de nombreuses choses qui détournent notre attention comme les putaclics, c’est-à-dire certaines informations fondées sur le people ou le ragot. À cela s’ajoute le temps perdu à cliquer sur des tweets, à répondre, à rediffuser ou à s’arrêter sur des conneries sans aucun intérêt ou les moments consacrés le soir par ennui et fatigue sur Facebook dans l’attente d’une prochaine notification. Pour sortir de ces écueils, il faut faire, cela n’a pas encore été entrepris, un véritable travail d’éducation au numérique. L’Éducation Nationale devrait faire des vrais cours sur le sujet au même niveau que le français, les sciences naturelles ou les mathématiques afin d’apprendre comment utiliser au mieux les réseaux, les jeux vidéo et même le smartphone dans son quotidien pour parvenir à une sobriété maximale dans l’utilisation de ces outils.

Aujourd’hui, on est dans l’orgie numérique. Même avec un dictionnaire à côté de soi, plutôt que de l’ouvrir chercher la définition, on va envoyer, juste par flemme, une requête Google qui ira dans un data center aux États-Unis et qui consommera l’équivalent d’une ampoule allumée une heure. Cette orgie numérique est la même chose quand on se brossait les dents en laissant le robinet ouvert ou quand on tire la chasse pour un petit pipi. Ces règles de vie, on commence à les intégrer, mais sur le numérique on a encore rien compris. Dans ce domaine, on est encore dans la gabegie. On stocke des tonnes de vidéos ou de photos dans trois clouds à la fois, alors qu’on aurait pu trier une grande partie de ces photos débiles. Cette absence d’éducation et de sobriété aboutit à une forme de cassure écologique basée sur une forme d’épicurisme intelligent.

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Qu’est-ce que l’auteur de science-fiction que vous êtes ferait dire à une personne du futur qui s’adresserait à un Français de ce début du XXIe siècle ?

Je pense qu’il lui dirait : « écoute gars, tu es au climax de la technologie, tu es au firmament de la technocène. Ce que tu es en train de vivre, aucune autre époque de l’Histoire ne l’a vécu et aucune autre époque ne le vivra. Tu es dans l’orgie technologique, profites-en si tu as envie d’en profiter. Car ça ne va pas durer et on va revenir, tant mieux, à des low-tech et des technologies plus sobres, plus résilientes et plus robustes. Là, tu es dans le moment d’hyper conscience, de no limits, de délire où tu crois que tu peux tout stocker indéfiniment y compris tes vidéos toutes pourries. Profites-en, pourquoi pas, mais sache que tu es dans un moment extrêmement privilégié et bizarre de l’espèce humaine. »

[À lire aussi Le récit d’une détox numérique par la marche]

À l’ère de l’anthropocène et alors que les théories de l’effondrement, le genre de la dystopie semble omniprésent, comment rendre les alternatives désirables ? Lesquelles d’ailleurs ?

Même si Pablo Servigne est un copain, je suis très critique sur la collapsologie ou sur le fait d’insister sur la dimension effondriste parce que j’y vois des dimensions enviables. Je trouve, par exemple, que le fait de ne pas avoir assez de terres rares pour fabriquer 1 smartphone par personne n’est pas un effondrement mais m’apparait comme quelque chose de positif. Le fait de ne pas avoir assez de bagnoles, d’avions ou de pétrole va redonner une valeur et un caractère précieux au moindre déplacement. Voyager nous rendra heureux quand on le pourra. Aujourd’hui, on fait n’importe quoi, on prend l’avion pour aller en Malaisie ou à Bali et en revenir. Je trouve très bien qu’on perde quelque chose de l’ordre du luxe et surtout de l’excès, qui est mal vécu et pas bien compris. Je n’appelle pas ça un effondrement. Je pense qu’on a été trop loin dans l’hyper-technologie et je pense que revenir à quelque chose d’équivalent aux années 1950-1960 suffira très bien.

Les alternatives sont là. Elles se montrent désirables car ce qui manque est le rapport au corps qui s’est effacé au profit d’un monde très dématérialisé et désincarné. Le retour au corps rendu possible avec le décrochage technologique se traduira par un plaisir de vivre beaucoup plus intense.

Ensuite, l’autre horizon, selon moi, est de renouer avec le vivant. Notre société s’est coupée au maximum de la nature depuis deux siècles. Elle s’est trompée en habitant dans l’urbain et en considérant à tort que l’urbain représentait le sommet de la vie sociale et humaine. En renouant avec les forêts, les massifs, la garrigue, les landes, les océans et les espèces animales, en comprenant à quel point vivre avec elles, parmi elles et au milieu d’elles sans vouloir les écraser ni devenir les maitres du monde, va nous rendre beaucoup plus riches, éveillés et vivants que nous ne le sommes actuellement. Cette conscience, cette expérience et ce vécu là nous manquent aujourd’hui. Les alternatives sont à trouver autour de ce renouement-là.

[À lire aussi Les collapsologues Pablo Servigne et Raphaël Stevens : « c’est un sevrage très dur qui nous attend car tout le monde est drogué aux énergies fossiles »]

Enfin, aurez-vous un conseil pour s’affranchir de notre dépendance au numérique et faire un pas de côté ?

Allez dans des endroits où des poches de liberté sont encore ouvertes, c’est-à-dire loin des villes, à la campagne ou en montagne. Les communautés ou les ZAD offrent de vraies alternatives pour vivre autrement, des endroits où il est possible de vagabonder, de parler, d’imaginer, de randonner, de ne pas croiser sans cesse des représentantes de l’autorité et des rappels à l’ordre.

[À lire aussi Le géographe Guillaume Faburel, auteur de Pour en finir avec les grandes villes : « vivre en ville encastre en nous des manières d’être et des modes de vie anti-écologiques »]

Propos recueillis par Julien Leprovost

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3 commentaires

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    • michel CERF

    Excellent document , merci Julien !

    • Jean Grossmann

    Décidément Michel vous êtes toujours là lorsque le message transmis par GoodPlanet est important

    Il semble maintenant clair que pour arriver à survivre homo sapiens va devoir assurer ses besoins en énergie différemment en cherchant à dominer le gâchis actuel. Voir à ce sujet

    http://www.infoenergie.eu/riv+ener/Sources%20potentielles.htm

    Mon ami Louis a raison d’estimer que les opinions sont faites pour être discutées, sinon comment pourrions-nous améliorer « la vérité?
    Au moment où le monde se voit, j’allais dire heureusement, contraint pour des raisons sanitaires de cesser le contact direct procuré par les liaisons long-courrier, « l’orgie numérique actuelle » pour reprendre les termes de Alain Damasio me semble être un mal nécessaire. Un mal d’autant plus nécessaire qu’à l’exception peut-être de la 21 toutes ces « COP » et les contacts directs qui leur sont associées ont bien prouvé leur inefficacité.

    Même si la quantité d’énergie requise pour alimenter la « toile mondiale internet  » represente 20% du total de l’énergie consommée dans le monde l’opportunité qu’elle nous offre de communiquer très rapidement est assurément à prendre en compte. Ceci vu qu’elle devrait elle nous permettre de se convaincre
    que la « Solar Water Economy de l’enthalpie » permet de supprimer la combustion et de diviser à minima par 2
    . la consommation électrique . Cela pour assurer le chauffage de l’habitat, un poste qui-lui consonne sensiblement la moitié du total et non pas 20% voir

    https://www.dropbox.com/s/1dzaorjsnsdh255/4nombres.pdf?dl=0

    Quoiqu’il en soit le Shift project a raison de considérer que notre notre princioale préoccupation devrait être de chercher
    à réduire le gâchis actuel

    • Jean Grossmann

    Dommage que mon message ne soit pas passé

    toujours est-il que 20 % de l’énergie consommée dans le monde pour alimenter la « toile internet » cela me semble intuitivement supérieur à la réalité

Gilles Vernet, le financier devenu instituteur, questionne la prépondérance de l’argent dans nos vies dans son dernier livre Tout l’or du monde : « plus on consacrera de temps à l’argent, moins on disposera de temps pour ce qui est essentiel »

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