Sciences, carrières professionnelles et urgence climatique : les scientifiques face aux défis environnementaux

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Oxfordshire - Radcliffe Camera et All Souls College OXford et ses édifices universitaires © Yann Arthus-Bertrand

La revue scientifique Nature propose un article qui explore la manière dont plusieurs scientifiques font face dans leurs parcours professionnels à la réalité du changement climatique. Titré The scientists who switched focus to fight climate change (les scientifiques qui ont changé d’approche pour combattre le réchauffement climatique), ce papier de la rubrique consacrée à la « carrière des chercheurs », se montre plutôt atypique dans le cadre de la prestigieuse revue scientifique de référence. Il retrace le parcours de 4 chercheurs anglo-saxons qui, à un moment donné, se sont retrouvés confrontés aux limites de leurs métiers respectifs dans la recherche et l’enseignement supérieur. Deux d’entre eux ont décidé de quitter le milieu universitaire tandis que deux autres ont choisi de rester enseignants-chercheurs pour changer les choses de l’intérieur. Leurs parcours commencent tous un peu de la même manière : face à l’urgence écologique, ils expliquent tous qu’ils ont eu l’impression de ne pas faire assez ou de ne pas répondre concrètement aux enjeux. Ce qui les a conduits à revoir leur carrière et à donner un nouveau sens à leurs métiers.

Quitter l’université pour agir

Brian Owens, l’auteur de l’article de Nature résume ainsi la situation pour les scientifiques qui se questionnent sur leurs actions concrètes en faveur du climat : « il existe beaucoup d’options pour les universitaires voulant prendre une plus grande part à la lutte contre le changement climatique. Ces options peuvent aller de trouver ou de créer son propre poste au sein de l’université, de la quitter pour une entreprise ou une association qui met plus directement les mains dans la terre. Mais, la première étape est déjà de travailler là où vous aurez le plus d’impact et de voir ce que vous pouvez amener sur la table. “Beaucoup de personnes auront beaucoup d’impact au travers des cours donnés à leurs étudiants. Si vous pouvez vous concentrer là-dessus et que vous en êtes satisfait, c’est génial”, affirme Sophie Gilbert. »

Sophie Gilbert a décidé de quitter son poste d’écologue spécialiste de la faune et de la flore sauvage à l’Université de l’Idaho aux États-Unis après avoir assisté à un feu de forêt lors d’un trajet en voiture en Californie. Elle a alors été gagnée par l’impression de ne pas parvenir à faire la différence bien qu’elle étudiait depuis une quinzaine d’années la manière dont les écosystèmes répondent aux feux de forêt et comment les préserver. Sophie Gilbert affirme ainsi que même en travaillant avec les agences spécialisées dans la protection de l’environnement : « le système n’est pas conçu pour répondre aux challenges urgents auxquels nous devons faire face ». Elle a reconsidéré son rôle au sein de l’université et a estimé que celui-ci ne permettait pas d’agir assez vite, ni de pouvoir conseiller les décideurs. C’est pourquoi elle a rejoint il y a quelques mois de cela une start-up qui propose aux petits propriétaires forestiers de faire de la compensation carbone afin de favoriser la préservation de ce milieu ainsi que le stockage du carbone. Elle y trouve une rapidité dans les décisions et l’action, toutefois elle admet qu’abandonner l’enseignement a été difficile et pas toujours bien compris.

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En 2015, Alice Bell, quant à elle, a cessé de travailler à l’Imperial College de Londres où elle avait mis en place un parcours d’études interdisciplinaires consacré au changement climatique pour rejoindre la communication d’une association et d’une campagne en faveur de la défense du climat en Angleterre. Ce choix fait suite à des réductions des effectifs, cependant Alice Bell pense aussi que c’était une opportunité : « je ressentais une plus grande urgence à mettre mes compétences quelque part où elles seraient mieux employées ».  Elle conseille à celles et ceux tentés de suivre son exemple mais qui sont freinés par la crainte de vivre leur départ du monde académique redoutant d’être jugés « pas assez bons pour rester » d’ignorer ces jugements. Car, « renoncer à une carrière académique peut se révéler pour certaines personnes la meilleure décision ». Elle déplore néanmoins que, malgré ses compétences et son parcours, travailler pour une petite association peu connue signifie parfois « ne pas être connue. J’étais prise plus au sérieux quand je pouvais dire que je travaillais à l’Imperial College. »

Les scientifiques qui décident de rester dans le milieu universitaire pour agir en faveur du climat

L’article de Brian Owens évoque aussi la difficulté de quitter une carrière qui a demandé des années d’efforts. Certains chercheurs préfèrent demeurer dans la sphère universitaire. Deux scientifiques qui ont décidé de rester tout en faisant évoluer leurs enseignements et leurs recherches sont ainsi présentées. Meade Krosby travaille sur l’impact du changement climatique à l’université de Washington où elle forme de futurs décideurs à ces sujets. Entre 2016 et 2018, elle a tenté une autre approche en travaillant sur les savoirs-faires indigènes avec des étudiants et des membres issus des communautés amérindiennes afin de disposer de meilleures connaissances tant sur l’évolution du climat que sur les stratégies d’actions climatiques. Ensemble, ils ont pu élaborer une série de ressources en ligne, le Tribal Climate Tool (la boîte à outils climatiques des tribus) afin que les communautés amérindiennes disposent d’une information de qualité sur l’évolution du climat. Elle note que sa démarche, qui a depuis trouvé des usages pratiques et concrets au seins des nations indiennes, sort des sentiers battus : « il est possible de réaliser des travaux vraiment utiles qui ne ressemblent pas à de la science basique, ce qui ne résulte pas toujours d’un compromis entre de la science cool et de la science utile ». Elle a pu concrétiser son souhait de trouver des applications concrètes à ses travaux. Dans le même temps, Meade Krosby affirme que travailler hors des murs de l’université n’a pas été aisé : « c’était choquant de constater à quel point j’étais mal préparée au travail interdisciplinaire. »

« Je veux faire plus que juste documenter le naufrage d’un navire, je veux vraiment aider », proclame la biologiste marine canadienne, Julia Baum, qui travaille pour l’université de Victoria au Canada. C’est en 2015, à la suite de la destruction d’un récif corallien de l’atoll de Kiritimati dans le Pacifique en moins de 10 mois à cause d’une vague de chaleur, que Julia Baum a pris conscience de l’urgence climatique : « auparavant, je pensais que la surpêche était le problème le plus grave puis la réalité du changement climatique m’a mis un coup ». Dès lors, elle a concentré son énergie, ses enseignements et ses recherches à trouver des solutions pratiques pour préserver les coraux et les transmettre. Elle souligne qu’elle a pu disposer de l’autonomie suffisante pour entreprendre cette démarche, en revanche Julia Baum juge que les universités ne se montent pas assez à la hauteur pour suivre leurs membres dans la volonté d’agir. Cette dernière est mal comprise.

 Le passage à l’action, une nécessité pour l’université ?

Brian Owens et les scientifiques qu’il cite dans son article de Nature concluent sur l’impératif pour le secteur académique de répondre aux enjeux de l’époque pour rester attractif et ne pas perdre des talents. Ceux-ci préféreront aller ailleurs si leurs travaux universitaires ne leur donnent pas l’impression d’agir concrètement. Finalement, ces questionnements en rejoignent d’autres qui traversent l’ensemble de la société à l’ère de l’anthropocène et de la recherche de sens dans le travail.

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Ces questions et les aspirations universelles se retrouvent bien sûr en France comme l’a récemment montré le mouvement initié après l’appel des diplômés d’AgroParisTech en 2022 ou encore quelques années plus tôt le collectif pour un Réveil écologique. Ils portent sur les débouchés post études supérieures et le contenu des cours. Cédric Javanaud, docteur en biologie marine et directeur du pôle sensibilisation de la Fondation GoodPlanet confirme : « le milieu universitaire se questionne aussi. Par contre, il a encore du mal à se positionner entre la neutralité voulue par la pratique scientifique et l’action rendue nécessaire par l’urgence écologique. D’autant plus que le terme écologie en lui-même a acquis une ambiguïté en désignant à la fois une science et la nécessité de préserver l’environnement ». Il lui est arrivé d’intervenir sur ce sujet auprès d’universitaires, d’enseignants et d’étudiants du supérieur. Or, assure Cédric Javanaud : « les étudiants témoignent d’une vraie volonté que les enseignements scientifiques se tournent vers le développement durable. Les jeunes générations se montrent plus engagées que les précédentes, elles poussent en ce sens ».

Julien Leprovost

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Un commentaire

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    • Balendard

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