Gilles Vernet, le financier devenu instituteur, questionne la prépondérance de l’argent dans nos vies dans son dernier livre Tout l’or du monde : « plus on consacrera de temps à l’argent, moins on disposera de temps pour ce qui est essentiel »

Gilles Vernet

Gilles Vernet au tableau - image extraite du film Tout s’accélère DR

 Alors que la pandémie de Covid-19 a conduit beaucoup d’entre nous à réfléchir sur nos parcours de vie et à se poser la question du sens et de l’utilité de notre travail, Gilles Vernet a déjà réalisé sa transition personnelle il y a plus d’une quinzaine d’années, passant de la finance de marché au métier d’instituteur pour des raisons personnelles. Il a sorti en 2016, un film Tout s’accélère pour lequel nous l’avions – (Gilles Vernet : « le vrai enjeu est de savoir si la technologie nous rend dépendant à l’immédiateté » ). En 2021, Gilles Vernet publie un nouveau livre Tout l’or du monde qui revient sur la place prépondérante prise par l’argent dans nos sociétés modernes. Gilles Vernet met en parallèle et en perspective ses deux expériences et revient avec nous sur la question du rôle de l’argent dans nos existences. Gilles Vernet nous livre une partie de ses réflexions dans cet entretien à GoodPlanet Mag’.

Tout l’or du monde revient sur le rôle plus que prépondérant que l’argent joue dans la société actuelle. À l’image des deux faces d’une pièce de monnaie, l’argent peut être dual, tant bénéfique que néfaste. Comment vous êtes-vous rendu compte de l’impact négatif de l’argent sur nos vies ?

Je m’en suis rendu compte au travers des métiers que j’ai exercés. Je travaillais dans la finance de marché, domaine bien spécifique de la finance qui cherche à allouer l’argent là où il se montre le plus profitable. J’y ai vu les excès de ce qu’Aristote appelle la fonction chrématistique de l’argent, c’est-à-dire la partie accumulation de l’argent pour lui-même. L’argent possède le pouvoir de tout acheter. Cette propriété entraine chez l’individu une pulsion d’accumulation qui n’est jamais étanchée.

Toutefois, l’argent s’avère un objet complexe. Il peut être utile et il joue un rôle important dans l’économie, dans la gestion du foyer et des ressources. Il peut servir à investir dans des projets écologiques. On a besoin d’argent, c’est un médiateur des échanges qui structurent la société. Mais, là où dans une maison, il est impossible d’accumuler des objets à l’infini car la place manquera au bout d’un moment, dans un coffre-fort et fortiori dans un compte en banque sur lequel les zéros s’ajoutent, l’accumulation est infinie. Cette absence de limite est le problème qui fait écho à la démesure de l’exponentielle qui fait elle-même écho aux enjeux écologiques posés par l’idée d’une croissance infinie dans un monde fini.

[À lire aussi sur Le point de vue d’un écologue : la poursuite de la croissance économique est incompatible avec la préservation de la biodiversité ]

Comment expliquez-vous la manière dont l’argent participe à la dégradation de l’environnement ?

En premier lieu, il existe une logique générale qui veut que tout le monde doive s’enrichir. En effet, nous avons quitté une logique de satisfaction des besoins pour celle de la croissance pour la croissance. Le capitalisme et la finance portent une dynamique qui repose sur la frustration et ce sont les ennemis de la satisfaction.

Or, j’essaye de le démontrer, dans le livre Tout l’or du monde, que l’amour de ses proches, la nature, les bienfaits que nous pouvons apporter à notre communauté, la musique et les relations avec les autres nous satisfont bien plus pour « pas grand-chose ».

[À lire aussi Entretien avec Matthieu Ricard : « l’émerveillement donne de l’espoir »]

Plus concrètement, de quelle manière l’insatisfaction conduit à la dégradation de l’environnement ?

L’insatisfaction entraîne une boulimie de consommation de bien matériels et immatériels (grâce au numérique). Acheter, jeter, puis de nouveau acheter, jeter sans cesse entretient les chiffres d’affaires en créant artificiellement de nouveaux besoins. De plus, cela aboutit à une intensification des processus de production. Son impact est dévastateur sur l’environnement. Par exemple, l’intensification de la production dans l’agriculture a eu des effets désastreux sur l’animal : les troupeaux sont traités de manière déshumanisée. L’absence d’humanité et les grands élevages fermés rappellent les grandes usines basées sur le stakhanovisme. La production s’opère là où les coûts sont bas et là où on est peu regardant sur la protection de l’environnement et les conditions de travail tandis que les sièges sociaux s’installent là où les impôts sont peu élevés. En conséquence, le transport de marchandises s’avère une gabegie d’énergie justifiée uniquement par l’optimisation de la chaine de valeur et le profit.

|Sur le sujet du commerce et du climat, (re)lire notre interview avec Mathilde Dupré, codirectrice de l’Institut Veblen et Samuel Leré, responsable plaidoyer de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme, tous deux auteurs de l’ouvrage Après le Libre-échange, quel commerce international face aux défis écologiques  On ne pourra pas achever la transition écologique sans réguler la mondialisation]

A contrario, pensez-vous que l’argent et, de façon plus générale, les sciences économiques peuvent contribuer à aider à la préservation de l’environnement ?

L’économie peut se montrer une science utile même si elle l’est toujours a posteriori. Ce sont avant tout les climatologues qui ont averti sur les dangers du réchauffement. Après les sciences économiques peuvent intégrer ces éléments afin d’évaluer les risques et les impacts.

Je m’inquiète du fait que la science obéisse de plus en plus à des logiques et des objectifs économiques. Elle sert parfois uniquement à des buts lucratifs comme quand elle permet de cloner des animaux domestiques morts pour les « faire revivre ». Il faut rééquilibrer les missions que la science se donne, notamment grâce au soutien d’une recherche publique libre, afin qu’elle puisse alerter sur des enjeux comme le climat que certains, dans les milieux économiques, cherchent encore à étouffer.

[À lire Quels enseignements tirer de la crise du coronavirus pour le changement climatique, entretien avec le climatologue Jean Jouzel]

Est-il possible de sortir collectivement du diktat de la croissance ? et même de notre envie d’avoir toujours plus à titre individuel ?

C’est possible mais notre modèle est structuré à l’inverse. Le capitalisme a atteint une forme de paroxysme. Le travail rapporte peu tandis que le capital rapporte beaucoup. En effet, tout ce qui permet de placer de l’argent au travers de la Bourse, des actions, des obligations, des monnaies virtuelles est en expansion. Les inégalités se creusent et font naitre un ressentiment très dangereux socialement.

De surcroît, l’économie mondiale est percluse de dettes, cela se répercute sur les sociétés et les individus. Il faut comprendre que la dette, en plus d’acheter l’avenir en le faisant advenir plus tôt, se révèle un sacré enjeu écologique. La dette précipite la croissance qui est impérative pour pouvoir la rembourser. On ne se rend pas compte de ce que l’on engage de notre avenir à travers la dette. On ne se rend pas non plus compte du pouvoir qu’elle donne aux créanciers. Je plaide donc pour un meilleur contrôle de l’endettement. Pour être libre, il faut accepter de redescendre en niveau de vie.

Beaucoup de gens aspirent à sortir de cette logique et disent vouloir prendre du recul pour se consacrer à des choses importantes. Pourtant, je deviens de plus en plus pessimiste sur la capacité à suffisamment éveiller les consciences pour faire la transition avant une forme d’effondrement.

[À lire Les collapsologues Pablo Servigne et Raphaël Stevens : « c’est un sevrage très dur qui nous attend car tout le monde est drogué aux énergies fossiles »]

Sans aller jusqu’à supprimer l’argent, quelles seraient les mesures prioritaires à envisager afin de changer notre rapport à ce dernier et nos désirs matériels ?

Je ne crois pas que dénoncer suffise pour faire changer de comportements. Mon but est d’inspirer les gens en leur montrant à coté de quoi ils passent à force d’accorder au gain d’argent, à la consommation et au matériel toujours plus de place. La nature et l’amour nous nourrissent. Or, nous vivons en ville, où nous sommes de moins en moins au contact de la nature et de plus en plus coupés des autres, même avec l’illusion de garder du lien à travers les écrans.

Il faut réenclencher des solidarités, pas seulement entre les êtres humains, mais aussi avec la nature. Dans les sociétés solidaires, il y a moins besoin de se rassurer en accumulant, quand on sait qu’il est possible de compter un peu sur les autres en cas de problèmes. Il ne faut pas oublier que l’argent est un moyen de pouvoir.

[À lire aussi Le géographe Guillaume Faburel, auteur de Pour en finir avec les grandes villes : « vivre en ville encastre en nous des manières d’être et des modes de vie anti-écologiques »]

Mais, plus concrètement ?

L’argent est un très bon cheval dont on a lâché les rênes. Il faut vraiment reprendre la main sur la monnaie et la création de dettes.

Nous avons aussi besoin d’une fiscalité progressive et de museler le capitalisme qui aujourd’hui n’est plus règlementé en rien. Si nous voulons calmer l’appétence délirante pour la richesse pécuniaire, il faut une fiscalité progressive, qui à partir de 10 millions d’euros de revenus par an dissuaderait les gens d’être dans cette course à l’accumulation.

Il faut aussi envisager la création d’un revenu universel afin de permettre aux gens d’échapper à l’inquiétude qui les pousse sans arrêt à accumuler plus pour se prémunir de l’avenir.

Est-il encore possible de changer la chaine des valeurs afin que l’État, les entreprises et la société rémunèrent mieux les métiers utiles ? et/ou encadrent mieux la finance ?

Ces sujets-là sont au cœur d’un vrai enjeu de reprise en main de la souveraineté du pouvoir démocratique face au pouvoir de corruption de l’argent, qui possède la capacité de tout acheter. De ce fait, nous ne sommes presque plus en démocratie en raison du pouvoir d’influence que l’argent confère. Ainsi, les grands médias ne remettront pas en cause le système financier. Aujourd’hui, l’économie est tellement devenue notre dieu avec ses dogmes, qu’il est impossible de remettre en question certains préceptes économiques sans passer pour un fou. Or, tous les écologistes vous diront que certains dogmes économiques ne tiennent pas la route écologiquement. Il faut reprendre la main pour préserver ce qui est primordial, c’est-à-dire l’environnement et non l’économie. Celle-ci doit servir à quelque chose d’autre qu’à autojustifier son existence et son obsession pour la croissance. Le politique doit orienter l’économie afin qu’elle serve à quelque chose, ce qui n’est plus le cas après 30 années de dérégulation.

[À lire Emmanuel Cappellin, réalisateur du documentaire Une fois que tu sais : « comment limiter collectivement ce qu’on ne sait plus s’interdire soi-même ? » ]

Quel regard portez-vous sur le Manifeste pour un réveil écologique ? ces jeunes issus de grandes écoles qui affichent leur volonté de trouver des métiers ayant du sens dans une économie respectueuse du climat ?

Cela donne beaucoup d’espoir de voir que ces jeunes veulent donner du sens et de l’utilité tout en échappant à cette logique. Dans les grandes entreprises, il est difficile de trouver du sens à son action.  Je constate dans une partie la jeunesse une vraie conscience. Elle me donne de l’espoir et me conforte dans mon engagement dans l’éducation. Les métiers de l’éducation sont utiles et apportent énormément. Les renouvellements de société passent par la jeunesse car elle prendra le pouvoir après nous et sera la première concernée.

[Lire aussi Crise du Covid-19, David Graeber, père des « bullshit jobs » questionne le sens du travail : « personne n’a envie de revenir au monde d’avant »]

Vous avez radicalement bifurqué et renoncé à de substantiels revenus dans la finance pour devenir instituteur. Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui seraient tentés de changer car elles ne trouvent pas de sens dans leurs métiers ?

Je leur conseillerais de préparer mentalement leur transition. La transition ne s’avère pas une obligation, c’est un rapport de soi aux autres et à la reconnaissance sociale. Il faut avoir une certaine assisse dans ses convictions pour se dire « je sors de cette logique à laquelle le monde semble obéir » quitte à avoir moins économiquement et matériellement.

Il faut avant tout voir le bien-être qu’apporte une activité qui a du sens. Quand je suis sorti du monde des multinationales de la banque, j’ai découvert tout un monde que je ne soupçonnais pas. On ne se rend pas toujours compte à coté de quoi on passe quand on trouve du temps pour se consacrer à d’autres choses que cette course en avant perpétuelle pour gagner de l’argent. On imagine souvent à tort ce qu’on perdrait en faisant un pas de côté, sans forcément mesurer ce qu’on gagnerait à s’extraire de la logique de l’argent. Il y a de nombreuses richesses à découvrir, ou redécouvrir, comme la nature et le bien-être qu’elle apporte.

Enfin, il faut néanmoins être pragmatique quand on décide de changer de vie, en sachant ce que cela entrainera en baisse de revenus et avoir des économies. Honnêtement, si je n’avais pas été propriétaire de mon logement, il n’est pas certain que je me serai décidé à devenir instituteur.

Je repense souvent à ce capitaine d’industrie qui a réussi, mais dont la fille lui a dit à ses 20 ans lors d’un voyage en famille à Venise : « Papa, tu m’as aimé, tu as toujours été là si nous avions besoin. Mais, la vérité est que pendant 20 ans, je ne t’ai pas vu. Tous les millions que tu as gagnés ne rattraperont jamais ces heures que nous n’avons pas eu ensemble. Tu ne pourras pas les racheter. » Quand on prend conscience de ça, on essaye d’équilibrer. Nul ne nie qu’il faut de l’argent pour vivre. Mais, plus on consacrera de temps à l’argent, moins on disposera de temps pour ce qui est essentiel comme l’amour. Nous vivons dans une société qui a une peur bleue de la mort. L’amour comble. Les gens qui ont de l’amour ont moins peur de la mort que les gens isolés pris dans l’avarice et pour qui la mort représente la fin de tout.

Propos recueillis par Julien Leprovost

À lire aussi  pour aller plus loin

Tout l’or du monde, Gilles Vernet, 288 pages, 19,80 euros. Éditions Bayard
Le site du film tout s’accélère

Gilles Vernet : « le vrai enjeu est de savoir si la technologie nous rend dépendant à l’immédiateté » 

Alain Damasio : « aujourd’hui, on est dans l’orgie numérique »

L’oligarchie est responsable de la crise écologique – entretien avec Hervé Kempf

 

Un commentaire

Ecrire un commentaire

    • Albert

    Très bel article qui ne peut qu’aller à réfléchir, pour ceux qui en ont les moyens…

Le photographe animalier Laurent Baheux : « On n’a même pas besoin de tuer des éléphants pour les voir disparaître, il suffit de prendre leur place. »

Lire l'article