Bienvenue à El Capitan, un écolieu normand où s’invente la campagne de demain

El Capitan

Le jardin du co-loving d'El Capitan, l'éco-lieu du changement de vie dans l'Orne. ©Sophie Noucher

El Capitan est un écolieu ouvert à toutes celles et à tous ceux qui souhaitent changer le monde et leur vie. C’est une maison lovée entre deux vallons de la Suisse normande, dans l’Orne. On y travaille, on y partage des repas et des idées et on monte toutes sortes de projets. Des « big one » comme celui de refaire sa vie à la campagne ou, plus modestement, de mettre en réseaux les producteurs bio du coin et les restaurants collectifs, afin que collégiens et pensionnaires de maisons de retraite déjeunent des légumes de la région. Reportage dans un lieu foisonnant d’initiatives qui dessine le futur de son territoire.

Au nord d’Alençon, entre Argentan, Flers et Caen se cache un paysage peu connu de collines, de roches et de gorges. C’est la Suisse normande, un paradis pour les randonneurs, les fans d’escalade ou de canoë. Mais également une zone rurale en manque de populations, de médecins et d’agriculteurs notamment. Il y a deux ans, quelques trentenaires fatigués de bourlinguer pour des entreprises ou des administrations qui ne comblaient pas leur quête de sens ont posé leurs valises aux Tourailles. « Nous avons choisi cet endroit car il est à 2 heures de Paris, les paysages sont magnifiques et l’immobilier très accessible », explique Igor, l’un des fondateurs. Dans ce village, ils louent une grande maison– 420 m² avec 12 couchages, piscine et petit mur d’escalade, qu’ils ont baptisé El Capitan (référence à la mythique voie d’escalade, justement, du parc Yosemite aux Etats-Unis). Y sont accueillis pour un co-living ou un co-working d’une ou plusieurs journées ceux qui ont besoin de partage et d’échange, que ce soit pour peaufiner un projet ou réfléchir au sens de leur vie.

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En ce jeudi soir de fin septembre, Michaël, un agriculteur voisin venu partager le dîner, plaisante avec Anne-Laure Romanet, membre de l’équipe d’El Capitan qui prépare une tarte à la tomate. A côté d’eux, trois co-liveurs découvrent la « Fresque du climat », un jeu d’images consistant à placer dans le bon ordre les conséquences du changement climatique. Autour d’eux, une cuisine chaleureuse équipée d’un magnifique piano de cuisson, d’une grande table monastère et d’ardoises qui, partout, indiquent le nécessaire (emplacement du café, de la boîte à couture ou des outils). Les co-liveurs sont invités à se prendre en main dès le seuil de la maison. Ici, chacun est responsable des repas, de la vaisselle et du ménage. La « tout doux liste » invite au minimum à nettoyer sa chambre et la salle de bain avant de partir (et, si possible, en cette fin de semaine, à faire des lessives !). Armonia est une co-liveuse : elle est ici depuis quelques jours pour préparer sereinement des rencontres autour de la démocratie participative qui se tiendront en Sologne à la fin de l’année. Aude, quant à elle, se lance dans un projet de production de tempeh (un aliment à base de soja fermenté) qu’elle aimerait réaliser dans la région. Quant à Samuel, il effectue son service civique.

Au bout de la grande table, Adrien Desplat boucle sa journée de travail devant son PC. Cet ingénieur agronome de 34 ans, ancien consultant pour des ONG en Afrique, est également membre de l’équipe d’El Capitan. Il s’est installé dans le village où il a acheté une petite maison il y a un an, tout près du co-living. Avec 3 comparses, il a monté « la Coop des territoires », dont ils sont salariés-associés et qui structure les actions menées dans le bocage ornais. « Nous travaillons comme un bureau d’étude, comme des consultants locaux, explique-t-il. Nous répondons à des appels à projets et nous aidons également tous ceux qui ont besoin d’un cadre pour mettre en œuvre leur projet. Le co-living El Capitan est l’espace qui nous permet de nous rencontrer ».

L’ingénierie de projets comme la veille financière requièrent en effet des compétences pointues. Elles peuvent manquer et ralentir voire empêcher de belles idées de voir le jour. Adrien et les 3 associés de la Coop, justement, possèdent ces compétences : titulaires de masters en économie ou en chimie, diplômé d’école de commerce, Igor Louboff, 34 ans, Hélène Vuong, 35 ans et Aline Massy, 28 ans ont travaillé dans de grandes institutions ou des entreprises internationales.

Évidemment, avec leurs CV à rallonge, ces ex-urbains font figure d’ovnis dans le petit village ! Mais ils ont su s’intégrer en allant, pendant près de deux ans, à la rencontre de nombreux habitants parmi les 80 000 que compte le bocage ornais, sans rien proposer ni demander au début. Sans doute ne sont-ils plus vus comme des bobos parisiens (peut-on encore l’être lorsqu’on a troqué une carrière internationale pour un Smic) ?  Indéniablement, leurs talents ont commencé à faire bouger les lignes. Autour d’une salade de haricots verts (d’une amap) et d’un crumble aux pommes (du jardin, recouvert de fruits en ce début d’automne), Adrien raconte qu’en deux ans, une dizaine de personnes s’est installée dans les environs avec un nouveau projet de vie : « un consultant devenu forgeron, un commercial qui a monté une start-up d’hébergements pour professionnels, un chauffeur-livreur installé en maraîchage… » Tous ne sont pas passés par le co-living (qui a tout de même enregistré 300 nuitées en août), certaines installations étant des « effets indirects » de personnes ayant rencontré l’ami d’un ami qui connaissait quelqu’un aux Tourailles…

« Il faut en moyenne un an pour venir, découvrir, revenir et réfléchir posément à son projet de vie », estime Adrien. « Il s’agit de repenser les liens villes/ campagnes, complète Igor. Nous travaillons autour de 3 axes  sur ce projet baptisé « Passerelle Normandie »: inspirer des urbains en publiant des capsules vidéo racontant des installations sur notre page FaceBook, informer en organisant des rencontres, notamment dans les villes comme à Caen où nous avons réuni 70 personnes il y a peu et enfin proposer une immersion de quelques jours, grâce au co-living. » Une immersion accompagnée par Anne-Laure notamment. Cette diplômée de l’école de commerce ESCP qui a bourlingué en Asie s’est installée aux Tourailles en 2019, après seulement deux séjours au co-living. Elle ne fait pas partie des salariés de la Coop mais travaille étroitement avec eux, animant par exemple des sessions d’accueil pour de futurs agriculteurs. « Je les aide à rencontrer les bonnes personnes, celles qui peuvent les aider à concrétiser leur projet ». Sur les 70 présentes à Caen, une trentaine est attendue pour continuer le chemin, en deux sessions. Anne Laure, qui est devenue formatrice indépendante, met tous ces outils en open source.

Cependant, les installations et les reconversions ne sont qu’un aspect du travail mené dans le bocage. Avec « Territoires en commun », l’équipe fait émerger des projets pertinents dans le domaine de l’agriculture, de l’énergie, de la santé et de la solidarité entre les générations. Pour cela, elle a intégré les problématiques et identifié les points de blocage au cours de ses rencontres avec des élus, des associatifs, des exploitants agricoles, des parents et de simples citoyens.

A titre d’exemple, et après une nuit dans le calme absolu de la campagne normande, Adrien propose de rencontrer les 3 partenaires du projet nommé « Qu’est-ce qu’on mange dans le bocage ? », dont la phase pilote débute en cette rentrée scolaire. Le lave-vaisselle vidé de bon matin par Armonia a sonné le réveil. Anne-Laure et Hélène, qui habitent tout près, arrivent bientôt et s’installent dans le bureau tandis qu’Igor choisit le canapé. Il vient de faire un aller-retour en camionnette avec une armoire pour les « Fourmis vertes », la recyclerie dans laquelle il s’est inscrit comme bénévole dès son arrivée. La cafetière tourne. On entend parler français et anglais. On ne sait pas toujours très bien si l’on dérange en venant discuter avec l’un ou l’autre, mais tout le monde se salue avec gentillesse. Pour le déjeuner, Adrien arrive donc avec un grand sourire. Il était au Conseil départemental, qui vient de donner son aval pour financer « Qu’est-ce qu’on mange dans le bocage ? ». Il s’agit de fournir en légumes bio et locaux dans un premier temps un collège de Flers, une maison de retraite et la cuisine centrale de La Ferté Macé. Adrien est accompagné de Lorelein, gestionnaire du collège, de Philippe et Delphine, cuisinier et diététicienne au sein du collectif « Les pieds dans l’plat » (des formateurs à de nouvelles pratiques, notamment végétariennes, qui sont intervenus auprès des cuisiniers du collège) et de Gladys, du réseau « Bio en Normandie », qui a établi le lien avec des agriculteurs de la région. « Moi, j’ai fluidifié les échanges ! résume-t-il. Faciliter la communication entre les différents acteurs, c’est primordial. Les agriculteurs bio se sont regroupés dans différentes structures, en opposition au modèle conventionnel. Ces structures manquent d’unité, elles n’ont jamais appris à coopérer. Or, aujourd’hui elles ont le vent en poupe et pourraient en profiter ». Pour l’instant, trois agriculteurs ont commencé à planter et une douzaine sont intéressés pour rejoindre l’opération. « Nous avons créé une dynamique, explique Lorelein, la gestionnaire du collège en croquant dans une généreuse tartine de beurre normand. L’équipe de cuisine, par exemple, se demandait comment remplacer les frites sous vide par les pommes de terre qui vont prendre beaucoup plus de temps à être cuisinées. Philippe, le cuisinier de l’association « Les pieds dans le plat », a proposé de faire des potatoes sans épluchage.»

Pour les fondateurs d’El Capitan, l’échelon local est bien celui qui permet le plus d’initiatives concrètes, le plus rapidement. « C’est à ce niveau qu’existe un échange direct autour des besoins de chacun, explique Hélène, qui joue le rôle de facilitatrice au sein de l’association. On prend le temps d’écouter l’autre. Et même si nous sommes dans l’urgence climatique, il faut prendre ce temps pour avancer ». Parmi les idées de « Territoires en commun », un habitat intergénérationnel, un plan alimentaire territorial (dans le cadre de la stratégie de développement durable de Flers Agglo) ou une structure juridique pour inventer une troisième voie entre location et propriété. Un chantier est prévu pour le printemps prochain, dans le domaine de l’énergie : la construction participative d’un habitat passif. A partir des ressources locales, évidemment.

Sophie Noucher

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Un commentaire

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    • Méryl Pinque

    Bravo pour le tempeh !

    Pas d’alimentation éthique ni durable sans véganisme.