Ne vous ramollissez pas sur votre canapé (pour garder votre esprit alerte)


De quelles manières résister à la tentation de l’inactivité et surtout pourquoi le faire ? Telles sont les questions auxquelles le philosophe Fabrice Midal tente de répondre. Il s’attèle au sujet dans la 5e leçon de son dernier ouvrage Empêcher que le monde ne se défasse, 19 leçons pour apprendre à résister publié chez Flammarion début 2026. Parce que ces pages aident à réfléchir sur notre rapport au monde et notre capacité à agir, GoodPlanet Mag’ vous propose d’en découvrir quelques bonnes feuilles dans ses pages Débattre. Philosophe et écrivain, Fabrice Midal, spécialiste des violences du quotidien, est l’un des principaux enseignants de la méditation en France. Il anime aussi la chaine Youtube Dialogues.

Nous passons de plus en plus de temps assis. Notre corps se ramollit, notre esprit et notre force morale aussi. Le piège de l’avachissement a de lourdes conséquences : il est la manière par laquelle l’esprit de résistance est étouffé en nous.

Fabrice Miidal
Fabrice Miidal, auteur d’Empêcher que le monde ne se défasse 19 leçons pour résister Photo DR Flammarion

L’intérêt des totalitarismes et des systèmes dictatoriaux, de quelque ordre qu’ils soient, et je pense aussi au fonctionnement des entreprises et à la structure générale de nos sociétés, est de nous encourager à devenir littéralement mous et sans force pour lutter contre eux. Un allié leur est tombé du ciel : les écrans devant lesquels nous passons des heures, immobiles et hypnotisés. Au début des années 2000, le patron d’une grande chaîne de télévision française avait déjà parlé de « vendre du temps de cerveau disponible » aux annonceurs, énonçant benoîtement une vérité que d’autres dissimulent. De fait, plus de deux décennies plus tard, notre temps de cerveau est phagocyté et notre capacité d’attention a drastiquement diminué. D’autant plus que rien n’est là pour la stimuler. En 2008, il y a longtemps déjà, la psychologue américaine Gloria Mark, professeure à l’université de Californie, avait dirigé une étude sur le coût des interruptions au travail et constaté qu’un travailleur moyen interrompt son travail toutes les trois à six minutes pour effectuer une autre tâche. Le constat ne s’est pas amélioré.

Ceci a bien sûr des conséquences dans notre vie de tous les jours : il nous est de plus en plus difficile de lire un livre exigeant de bout en bout, de regarder un film quand il dépasse la durée d’un épisode de série, de réfléchir dans une durée ne serait-ce que moyenne. Il m’arrive moi-même de m’en vouloir d’être moins concentré quand je suis plongé dans un ouvrage ou dans un dossier, de consulter mon téléphone à tout bout de champ, de me reprocher mon indiscipline et parfois ma paresse. Nous sommes nombreux à culpabiliser ainsi. Il importe pourtant de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un échec personnel mais du triomphe d’une nouvelle économie de l’attention. Portée par de gigantesques moyens financiers et technologiques, elle a la capacité de nous traquer, de sonder nos cerveaux, de décortiquer, de trier et même de prédire nos envies et nos désirs. Elle est fondée sur le zapping, sur les clics et sur notre temps de présence face aux écrans. Elle est puissante et nous nous laissons prendre à son piège. La perte de nos capacités d’attention a une conséquence plus grave encore : faute d’envie ou de force pour analyser et questionner, nous « avalons » le vrai et le faux de la même manière, et sommes de moins en moins capables de nous défendre contre les manipulations et les idées reçues. Notre esprit critique se dilue sur le canapé. Nous sommes incapables de voir contre quoi ni pour quoi résister. Nous n’en avons même plus envie. Nous sommes réduits à l’impuissance.

Il y a quelque temps, les hasards de ma profession m’ont amené à m’entretenir avec un responsable du GIGN, l’unité d’élite de la gendarmerie française. Il revenait de Guyane où est hébergé un centre d’entraînement intensif. Pour moi, ces épreuves corporelles étaient destinées à former des sortes d’élus dotés d’une puissance physique exceptionnelle. Ma naïveté l’a fait sourire : « L’entraînement physique, m’a-t-il dit, est en même temps un entraînement mental. En relevant les défis comme la course ou le saut, en surmontant les épreuves, ces hommes gagnent d’abord en confiance en eux-mêmes. Ils se forgent, ils n’ont plus peur de résister. » Tandis qu’il me parlait, je pensais à des chiffres que je venais de découvrir : aujourd’hui l’adulte moyen passe 70 % de sa vie assis ou allongé, complètement immobile : il bouge 30 % de moins que ses pairs des années 1960. Quant aux enfants, ils passent 50 % de leur temps libre (donc en dehors de l’école)… assis. Notre organisme en paye le prix, notre cerveau aussi : les recherches menées actuellement dans le champ des neurosciences et de la physiologie démontrent que le fait de bouger (il ne s’agit pas uniquement de sport) a une incidence nette sur notre cerveau.

De fait, toutes nos actions physiques ont une vertu libératrice fondamentale : elles sont la clé pour se dégager du ressassement et de l’esprit en boucle. Notre esprit bavarde continuellement. Il interprète, commente et juge tout ce que nous faisons, il nous enferme sur nous-mêmes. Quand il ressasse, il ne pense pas, il tourne comme un hamster dans sa roue. Or, le hamster, tout occupé à tourner, ne peut même pas envisager qu’il a une possibilité de résister. C’est une expérience très douloureuse dont on ne réussit généralement à s’extraire qu’en « faisant », en se levant, en bougeant. « Être cul de plomb, voilà par excellence le péché contre l’esprit ! Seules les pensées qu’on a en marchant valent quelque chose », écrivait Nietzsche, lui-même un bon marcheur, qui pensait ses textes sur les sentiers de montagne et les couchait le soir sur papier – il racontait volontiers que c’est en marchant sur les hauteurs du lac de Silvaplana, en Suisse, qu’il eut l’intuition du « gai savoir », la clé de sa philosophie.

Le savoir devrait, découvrit-il alors, nous rendre joyeux, en nous libérant du ressentiment qui domine, selon lui, notre époque. À partir de là, il chercha à découvrir comment faire pour que la connaissance mise au service de l’affirmation de la vie soit gaie.

On n’était qu’à la fin du XIXe siècle mais Nietzsche déplorait déjà notre avachissement et celui de notre civilisation. Il y voyait une conséquence d’un monument idéologique qui a structuré la pensée de l’Occident : le dénigrement, voire le mépris du corps et de la matière, par opposition à la glorification de la puissance de l’esprit. Jusqu’à supposer que plus le premier, le corps, est brimé, plus le second, l’esprit, peut grandir. Nourri de son expérience quotidienne de grand marcheur, Nietzsche a pointé l’absurdité de cette logique égarante. Mais il n’a pas été entendu…

Jardiner, cuisiner, bricoler, se lever de son canapé, aller au sport, sont, en ce sens, des activités politiques : elles nous permettent de reprendre possession de notre corps, donc de résister à la dégradation générale qui nous empêche de penser.

Elles nous démontrent que nous avons des capacités, elles nous autorisent l’indépendance, y compris de pensée. Elles nous remettent en lien avec qui nous sommes et avec ce que nous voulons. Elles sont le meilleur remède anti-ramollissement de l’esprit que je connaisse. Et c’est tout à fait logique : je ne me soumets pas à l’impératif de me donner corps et âme à l’algorithme, je retrouve mon corps, je retrouve mon esprit, je prends le temps de rentrer en rapport avec la réalité. En marchant, en jardinant, je dis non à la manipulation qui m’enferme dans le ressassement. Je dis non au dénigrement métaphysique de mon corps, accentué par les usages des nouvelles technologies. Je reviens à moi, je me redonne la possibilité de ne plus être prisonnier. Je résiste au vol de mon attention. Je dis non à la manipulation générale.

Leçon n° 5 Ne vous ramollissez pas sur votre canapé (pour garder votre esprit alerte) par Fabrice Midal
Extrait de Empêcher que le monde ne se défasse, 19 leçons pour apprendre à résister par Fabrice Midal, édition Flammarion

Empêcher que le monde ne se défasse de Fabrice Midal – Editions Flammarion

Dialogues par Fabrice Midal – YouTube

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