À la rencontre du cheval de Przewalski, qui vit en semi-liberté dans les Cévennes, avec Florian Drouard de l’association TAKH

cheval de Przewalski Takh cevennes

Une famille de chevaux de Przewalski dans la neige © Florian Drouard / TAKH

Depuis plus de 30 ans, un troupeau de chevaux de Przewalski vit en semi-liberté dans un enclos de plus de 400 hectares dans les Cévennes. Le projet porté par l’Association pour le cheval de Przewalski TAKH vise à préserver l’espèce et à la réintroduire dans son milieu naturel : les steppes d’Asie centrale. Petit cheval sauvage, il tire son nom de l’explorateur naturaliste polonais Nikolaï Mikhaïlovitch Prjevalski, colonel dans l’armée de l’Empire russe, qui l’a découvert à la fin du XIXe siècle. Considéré comme le dernier cheval sauvage, le cheval de Przewalski a failli disparaître à l’état naturel. Cependant grâce aux spécimens conservés dans les parcs zoologiques et à des programmes de réintroduction, il a pu de nouveau galoper dans la steppe en Mongolie et en Chine. Il fait également partie du paysage du Causse Méjean en Lozère.  Dans cet entretien de notre rubrique À la rencontre du Vivant, Florian Drouard revient sur cette histoire. Il est responsable opérationnel des translocations au sein de TAKH. Il nous en dit plus cet équidé sauvage venu d’Orient qu’on peut voir en France bien qu’il ait frôlé l’extinction au siècle dernier.

cheval de Przewalski dans les Cévennes
Suivi du cheval de Przewalski par Florian Drouard dans les Cévennes © Julie Morisson / TAKH

Tout d’abord, quelles sont les caractéristiques du cheval de Przewalski ?

Le cheval de Przewalski ressemble aux chevaux peints sur les murs de la grotte de Lascaux. Il s’agit d’un petit cheval trapu qui mesure en moyenne 1,3 mètres au garrot. Il pèse entre 300 et 400 kilogrammes. Sa robe peut aller de blanc à marron foncé. Le bout de son museau ainsi qu’une partie de son ventre sont blancs. Il possède aussi une raie de mulet noire qui court de la base de la tête à la queue. Cette dernière est courte, le cheval de Przewalski a aussi une crinière dressée. Comme tous les équidés sauvages, ses jambes possèdent des zébrures.

Comment vit-il ?

Il vit en troupeau. Celui-ci se compose de plusieurs familles. Une famille est constituée d’un étalon, qui est le meneur, de plusieurs juments et de leurs petits jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge de 2 ans environ. Les familles ne se mélangent pas et vivent côte-à-côte, elles laissent un petit espace entre elles. À côté des familles, il existe des groupes d’étalons, avec des mâles soit trop jeunes pour fonder une famille, soit qui n’y sont pas parvenus ou trop vieux. Un étalon peut fonder sa famille vers l’âge de 5 ou 6 ans. Bien qu’il y ait autant de mâles que de femelles, un étalon vit avec plusieurs femelles et certains mâles ne parviennent pas à se reproduire. Une famille de cheval de Przewalski se montre très stable dans le temps.

Est-ce un cheval sauvage ?

Il existe des désaccords entre les spécialistes sur cette question. Il faut savoir que le cheval de Przewalski n’est pas l’ancêtre du cheval domestique. Ce sont des cousins éloignés. Les lignées du cheval de Przewalski et du cheval domestique se sont séparées il y a 35 000 à 44 000 ans. Une étude récente a montré que certains groupes humains auraient, il y a plus de 4 500 ans, domestiqué des chevaux de Przewalski. Ils les gardaient à proximité de l’enclos pour les traire et les manger. C’est pourquoi certains experts le considèrent comme un cheval féral, c’est-à-dire un animal domestiqué retournée à la vie sauvage.

Jeune cheval de Przewalski mâle dans sa famille © Florian Drouard / TAKH
Jeune cheval de Przewalski mâle dans sa famille © Florian Drouard / TAKH

« Le cheval de Przewalski n’est pas l’ancêtre du cheval domestique. »

Ensuite, la question se pose avec d’autant plus d’acuité que toute la population actuelle des chevaux de Przewalski descend d’animaux qui étaient en zoo durant un siècle. Et donc qu’il y a une influence humaine sur leur comportement et leur reproduction. Ils restent néanmoins des chevaux difficiles à approcher, qu’il n’est pas possible de monter.

Justement, l’espèce a frôlé l’extinction à l’état sauvage. Son histoire est souvent présentée comme un succès du rôle des zoos dans la conservation. Quelle est aujourd’hui la situation de l’espèce à l’état sauvage ?

En 1969, l’espèce a été déclarée éteinte à l’état sauvage. C’est la date à laquelle le dernier spécimen sauvage a été observé. Des premières réintroductions ont eu lieu en Chine dans les années 1980. Puis, dans les années 1990, deux autres projets de réintroduction ont vu le jour en Mongolie. Elles ont été suivies par un 3e conduit par notre asso TAKH en 2004. Il y aurait actuellement 800 chevaux de Przewalski vivant en liberté en Mongolie. Quelques centaines en Chine.  Avant la guerre en Ukraine, 150 chevaux de Przewalski vivaient à l’état sauvage dans la zone d’exclusion autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

« 3100 représentants dans le monde, dont la moitié des individus vivent en liberté ou en semi-liberté. »

On estime que l’espèce compte 3 100 représentants dans le monde, dont la moitié des individus vivent en liberté ou en semi-liberté. La situation de l’espèce s’est améliorée depuis un demi-siècle. Le cheval de Przewalski reste un des mammifères les plus en danger. Surtout que les menaces auxquelles l’espèce est confrontée évoluent. En Mongolie, le changement climatique, la désertification et la concurrence des animaux domestiques sont de nouveaux risques pour sa survie. Le pays souffre du surpâturage, ce qui empêche le cheval de Przewalski de s’étendre au-delà des réserves où il a été réintroduit.

Comment le cheval de Przewalski qui est originaire d’Asie centrale est arrivé France en Lozère sur le Causse Méjean ?

L’animal était connu des peuples des steppes de Mongolie, de Chine et du Kazakhstan. Quand vers 1879-1880, le colonel Prjevalski a rapporté en Occident un crâne et une peau en disant qu’il s’agissait d’une nouvelle espèce de cheval, il a déclenché une ruée vers l’espèce. Tous les zoos d’Europe en voulaient, c’est alors que des chasses ont été organisées. Pour capturer les poulains et les ramener en Europe, les chevaux de Przewalski adultes qui défendaient leurs petits ont été abattus. Finalement, une cinquantaine de poulains ont été capturés, une douzaine d’entre eux se sont reproduits.  C’est la population fondatrice de l’espèce telle qu’on la connait aujourd’hui. En 1969, lorsque l’espèce a été portée disparue, l’idée de la réintroduire a germé, il a donc fallu chercher des individus dans les zoos.

« En 1969, lorsque l’espèce a été portée disparue, l’idée de la réintroduire a germé, il a donc fallu chercher des individus dans les zoos. »

En 1993 on a pu convaincre les zoos de nous donner 11 individus afin qu’ils évoluent sur le Causse Méjean en Lozère. Notre projet était d’abord de permettre à l’espèce de retrouver ses comportements sociaux à l’état sauvage. Ils avaient perdu cette aptitude en captivité. Ensuite, une fois cette aptitude restaurée avec d’autres comportements, le projet est de le réintroduire à l’état sauvage. Nous voulions faire revenir en Mongolie des familles entières.  Nous avons donc pris le temps de réhabituer les bêtes à la vie sans intervention humaine, à ce que des familles stables s’établissent et soient en mesure de vivre par elles-mêmes. Cela a pris des années.  En dehors de l’eau et d’un peu de sel, nous ne leur fournissons rien.

[A lire aussi : Le zoo : acteur ou imposteur de la préservation des espèces ?]

Pourquoi le site du Causse Méjean a-t-il été choisi ?

Il fallait de la place et un terrain qui s’approche de la steppe. À l’époque, le choix s’est fait entre la France et l’Espagne, mais dans ce dernier pays sévissait la peste équine.

Un cheval de Przewalski en robe d'été dans les Cévennes © Florian Drouard / TAKH
Un cheval de Przewalski en robe d’été dans les Cévennes © Florian Drouard / TAKH

 

Combien de chevaux sont présents sur le Causse Méjean ?

36 chevaux de Przewalski sont à date sur le Causse Méjean. Le projet a démarré avec 11 chevaux. Depuis 30 ans, il y a eu 161 naissances. On en a relocalisé une cinquantaine, dont 22 en Mongolie.

Initialement, le projet porté par l’association TAKH visait à la préservation du cheval de Przewalski en vue de sa réintroduction dans son milieu naturel d’origine, mais depuis quelques années, son rôle dans le processus de ré-ensauvagement des milieux naturels est mis en avant. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette évolution dans l’approche ?

Le changement de paradigme et l’intérêt pour le ré-ensauvagement font que des scientifiques s’intéressent à notre travail parce qu’on a une zone de 400 hectares qui pendant 30 ans n’a pas connu la main de l’intervention humaine. Une thèse est en cours de rédaction à ce sujet par Clémentine Mutillod de l’Institut Méditerranéen de Biologie et d’Écologie d’Avignon. Elle étudie les effets de la pâture du cheval de Przewalski sur le milieu : les plantes, les orthoptères et les coléoptères coprophages. Elle compare les parcelles avec des chevaux de Przewalski avec d’autres parcelles où on trouve des animaux domestiques comme des moutons ou des chevaux.

[À lire aussi La chercheuse en écologie Clémentine Mutillod : « le ré-ensauvagement n’en reste pas moins une approche complémentaire de la restauration écologique »]

Le projet de TAKH ne portait pas à l’origine sur du ré-ensauvagement même si la démarche s’en approche fortement. La finalité est la préservation d’une espèce donnée. Mais, parce que nous avons remplacé le mouton, animal domestique, par des chevaux sauvages qui maintiennent eux aussi le milieu ouvert, notre démarche rejoint les méthodes employées pour le ré-ensauvagement. Les chevaux de Przewalski pâturent, c’est bon pour la biodiversité de l’enclos.

Et concrètement pour TAKH que signifie cette évolution du paradigme de la conservation/réintroduction au ré-ensauvagement ?

Nos 400 hectares nous permettent d’accueillir une quarantaine d’animaux, au-delà nous risquons le surpâturage. C’est pourquoi les projets de ré-ensauvagement autour du cheval de Przewalski constituent de nouvelles opportunités car nous devons régulièrement envoyer des chevaux ailleurs et que les projets de réintroduction dans les steppes d’Asie ne sont pas les seules destinations possibles pour ces animaux. Ils peuvent en effet jouer un rôle dans le maintien des écosystèmes ouverts. Ces « nouveaux débouchés » bénéficient également à la population de l’espèce qui est encore basse.

« Le cheval de Przewalski reste un des mammifères les plus en danger. »

À terme, quel est votre projet ? Ne plus avoir de chevaux car ils ont été réintroduits ou bien laisser du cheval de Przewalski en semi-liberté dans les Cévennes ? Et ainsi lui trouver une place en France ?

Notre objectif est de conserver une population en semi-liberté en France, afin qu’elle serve de réservoir génétique. Il faut savoir qu’en Mongolie, les hivers rudes peuvent réduire considérablement la population. Là-bas, les hivers rudes sont appelés les dzuds. L’an dernier un épisode de dzud a tué plus de 25 % des effectifs d’un troupeau sur un site de réimplantation. Durant l’hiver 2022/2023, la population de ce site est passée de 420 chevaux à 300.  Nous cherchons à maintenir une population de chevaux en France afin d’être une sauvegarde génétique qui pourra alimenter et diversifier génétiquement d’autres populations ailleurs dans le monde.

Avez-vous un souvenir marquant d’un moment passé avec les chevaux de Przewalski ?

En 2016, en Mongolie, j’ai eu la chance d’assister à la naissance d’un cheval de Przewalski. Moment rare et mouvementé. Un matin, en faisant le tour du troupeau, j’ai vu qu’une jument avait la poche des eaux qui sortait. Je me suis un peu écarté pour observer la scène. J’ai vu la venue au monde d’un mâle nommé Corsac. C’était impressionnant car le petit a mis une quinzaine de minutes à se dresser et se lever sur ses pattes. Il avait le placenta sur la tête. Tous les autres membres de la famille sont venus voir le nouveau venu. Les jeunes étaient assez bien tolérés par la mère, mais certains adultes se sont bagarrés. C’est à ce moment-là que le jeune poulain a pris un coup de patte dans la tête. Il a été sonné une dizaine de minutes. C’était inquiétant, puis il s’est finalement relevé. Aux dernières nouvelles, Corsac se porte bien et devrait bientôt fonder sa propre famille.

« Des chevaux difficiles à approcher, qu’il n’est pas possible de monter. »

Et en France ?

Une image magnifique me vient. En hiver, le matin, les chevaux sont complétement gelés. Le soleil se lève et on les voit brouter dans la pâture enneigée avec leur crinière couverte de gel. Il y a aussi au printemps les jeunes poulains qui évoluent dans la prairie en fleurs et qui se rendent compte que marcher sur une fourmilière ça fait mal.

Plusieurs familles de cheval de Przewalski dans les Cévennes © Florian Drouard / TAKH
Plusieurs familles de cheval de Przewalski dans les Cévennes © Florian Drouard / TAKH

 Est-il possible au public de venir les observer en Lozère ? Si oui, un conseil pour celles et ceux qui voudraient les observer ?

Nous organisons deux types de visite. Les détails sont sur le site de l’association TAKH. Il faut réserver. Il y a des visites par groupe de 10 une fois par semaine en période de vacances scolaires entre avril et septembre. Nous avons comme projet la créations de séjours plus longs au sein de l’association. Sinon, tout au long de l’année, lors de la veille sanitaire, nous permettons à 4 personnes de nous accompagner.  En été, en dehors de l’enclos, nous accueillons du public qui peut observer les chevaux. On peut apercevoir les chevaux de l’extérieur, il est conseillé de prendre des jumelles pour les voir depuis la route.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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Pour aller plus loin 

Le site Internet de l’association TAKH

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Un commentaire

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    • Marie-Claude

    Très intéressant !!
    Je trouve ce petit cheval très bau !!

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