Témoignage : j’ai voyagé quelques jours avec un âne et c’était une expérience formidable

Avec un âne dans les Cévennes © Xin et Julien Leprovost

Avec un âne dans les Cévennes © Xin et Julien Leprovost

Notre journaliste est parti marcher quelques jours dans les Cévennes avec un âne. Il raconte en images ce petit voyage atypique au cœur du Parc National et son ressenti.

« Donc, ça existe vraiment bien les gens qui marchent avec un âne ! », s’exclame une randonneuse à notre passage à la fin de notre second jour de randonnée en compagnie de Ventalon. Nous nous apprêtons à entamer la descente sur Pont-de-Montvert en empruntant un minuscule sentier rocailleux de montagne, passage époustouflant du chemin de Stevenson, dans les Cévennes. L’âne d’une douzaine d’années est chargé de l’ensemble de nos bagages. Quelques mois plus tôt, avec ma conjointe, nous avons décidé de tenter la randonnée avec un âne pour changer du voyage à vélo ou à pieds. Annoncer voyager avec un âne suscite des réactions très variées qui vont de la curiosité à la sympathie que l’animal inspire aux railleries et gentils quolibets de l’entourage. Nombreux sont celles et ceux qui vous souhaitent bien du courage pour faire avancer votre bourrique.

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En voyage avec un âne dans les Cévennes © Xin et Julien Leprovost

L’âne reste pourtant un équidé abordable, pas trop grand, pas trop costaud, il impressionne moins qu’un cheval. Son museau est doux, ses grandes oreilles qu’il agite au gré des situations aident à cerner son état d’esprit. Bien sûr, l’âne possède la réputation d’être têtu et idiot, pourtant ces idées reçues là s’estompent rapidement à son contact.

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L’âne Ventalon sur les chemins du Parc National des Cévennes © Xin et Julien Leprovost

Dans son livre de la fin du XIXe siècle Voyage avec un âne dans les Cévennes, l’auteur écossais Robert Louis Stevenson (plus connu pour L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde ou encore L’île au trésor) raconte son périple dans le sud de la France. Ce dernier donnera ensuite naissance à un chemin de grande randonnée, le GR70 aussi appelé chemin de Stevenson. À l’été 2020, la comédie française Antoinette dans les Cévennes a remis en lumière cette manière de voyager quand la jeune femme qui donne au film son titre se retrouve à marcher 2 semaines avec un âne appelé Patrick. « Le film restitue bien ce qu’est le voyage avec un âne et le comportement de ce dernier », estime Laurie de Gentiane, une agence située à Genholac (Gard) spécialisée dans la location et les voyages en âne. Elle propose à la location une soixantaine d’ânes dressés et entrainés, ils peuvent partir en randonnée dès l’âge de 4 ans.

Une ânerie de voyage

Deux jours plus tôt, ma compagne et moi rencontrions, à la ferme de Gentiane, l’âne qui allait nous accompagner durant ce périple.  Il y avait dans les jours précédents une petite appréhension sur la manière d’envisager cette randonnée, surtout avec cette grande inconnue sur la façon dont l’âne se comporte (et sa sulfureuse réputation de tête de mule savamment entretenue par la culture populaire) et sur les soins à lui prodiguer. « Les ânes sont des animaux qui aiment la compagnie et travailler, s’ils ne font rien, ils s’ennuient », explique Laurie de Gentiane.

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La plaine du Tarn © Xin et Julien Leprovost

L’agence propose différents types de formules pour tous les budgets, de la simple location de l’âne à la randonnée tout compris avec guide topographique précis, carte IGN et hébergement individualisé à chaque étape. Quelles que soient les options retenues, il faut passer par une petite session de formation en visionnant au préalable une vingtaine de minutes de vidéos, complétée par la mise en application au moment de la remise de l’âne. Vous êtes alors familiarisé au licol, à la longe, à l’installation du bât, aux nœuds, au brossage ou encore au nettoyage des sabots. Vient alors le moment du chargement des sacoches puis la conduite de l’âne. Et il est enfin temps de partir à la découverte du Parc National des Cévennes avec Ventalon.

Un supplément d’âne à la randonnée

Nous voilà seuls avec lui. Nous marchons au milieu des résineux, il avance sans difficultés sur les chemins de terre et de pierres. Nous gagnons progressivement en altitude quand nous croisons pour la première fois un petit ruisseau né de l’écoulement des eaux de pluie de la veille. L’eau s’avère un peu vive mais peu profonde. Ventalon s’arrête, il ne semble pas vouloir passer le minuscule cours d’eau. Pas de panique. Il faut alors insister un peu, le rassurer et le convaincre de passer avec un mélange de fermeté et de douceur. Une petite caresse, un mot rassurant. Finalement, au bout de quelques minutes, il se décide enfin à passer l’obstacle. Premier petit succès, petite fierté. Par la suite, Ventalon franchira tous les petits cours d’eau sans utiliser de subterfuges.

Traversée d’un petit cours d’eau avec un âne © Xin et Julien Leprovost

Autre enseignement de cette première journée, l’âne tente sans cesse de brouter tout ce qui passe à sa portée, il faut donc constamment le guider et rester ferme si on veut progresser. Il impose son rythme, doux, certes lent mais régulier. En plus d’être apaisant, cela permet de profiter des paysages et de vues magnifiques sur les vallées des alentours.

Au bout de plusieurs heures de marche et 17 km, ce rythme séduit, la bête se montre affectueuse et obéissante. Nous parvenons à notre première étape : l’écogite de Vieljouves. Nous déchargeons l’âne de ses sacoches avant de le libérer totalement. C’est alors que se produit un moment inoubliable, l’âne se précipite dans un coin poussiéreux de l’enclos et se met à joyeusement se rouler sur le sol. Il se délasse de sa journée, et quand nous nous éloignons de son enclos, Ventalon se met à braire.  « C’est peut-être parce qu’il se sent seul et a envie de compagnie », nous a expliqué après coup Laurie.

Ventalon au repos © Xin et Julien Leprovost

Après l’avoir nourri puis donné à boire, brossé ses poils, nettoyé ses sabots et l’avoir lesté des bagages, nous repartons le lendemain matin. Plus confiants, nous tenons l’âne d’une main ferme et avançons d’un pas serein en traversant une forêt avant d’arriver sur le plateau de l’Hermet exposé aux vents. Il offre un paysage caillouteux somptueux. Nous sommes sur le GR du Chemin de Stevenson, ce qui implique de croiser plus de monde, un vrai contraste car lors du premier jour, nous n’avons croisé personne. Nous voyons plus de marcheurs intrigués par l’étrange équipage que nous formons avec Ventalon. Nous descendons sur Pont-de-Monvert par un sentier assez abrupte apprenant en même temps à maitriser l’entrain de l’âne dans la descente grâce à la technique dite de l’hélicoptère. Elle consiste à faite tourner la longe dans l’air devant son museau afin de le ralentir. Nous le comprenons mieux, un attachement et une complicité s’établissent progressivement. Il est un peu difficile de le laisser seul dans l’enclos communal de Pont-de-Montvert tandis que nous allons dormir à l’Auberge des Cévennes. Nous nous couchons un peu fatigués après 33 kilomètres de marche en deux jours mais impatients de repartir le lendemain.

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Rencontre avec un cheval de Camargue autour du mont Lozère © Xin t Julien Leprovost

Une petite routine s’est installée au matin du 3e jour : préparer l’âne pour le départ, mettre le bât et l’équiper des bagages, nous voilà fin prêts à repartir depuis Pont-de-Monvert pour une étape d’une quinzaine de kilomètres dans une zone plus graniteuse. Les habitudes et les mimiques de Ventalon nous sont devenues familières. Le parcours de la journée se montre plein de surprises et met nos compétences d’apprentis âniers à rude épreuve. Au détour d’un chemin et au sommet d’une cascade nous voyons un cheval blanc. Cette rencontre inopinée avec ce sublime cheval camarguais un peu fougueux et joueur effraie un peu Ventalon. Il a fallu maitriser l’âne et faire s’éloigner le cheval. Après cet épisode, nous arrivons sur le plateau du Lozère où nous faisons une pause pique-nique avant d’aller vers le Tarn que nous traversons grâce à un pont romain. Nous sommes maintenant dans la plaine du Tarn, paysage de buissons épineux au milieu des montagnes.

Pause déjeuner avec un âne © Xin et Julien Leprovost

À quelques kilomètres de notre arrivée avant de descendre au Merlet, nous croisons un torrent peu profond et étroit. Deux rondins bien fixés forment un pont pour le traverser. Là, nous commettons l’erreur de vouloir faire passer l’âne dessus. Ventalon se braque, refuse de passer malgré nos encouragements et des méthodes déjà éprouvées. Nous passons trois quarts d’heures en tentatives infructueuses. Rien n’y fait, notre fidèle compagnon refuse obstinément d’avancer. Finalement, le hasard nous donne un coup de main. Une marcheuse de passage nous propose son aide, elle pratique l’équitation depuis une vingtaine d’années et parvient à faire traverser Ventalon quelques mètres en amont du petit cours d’eau. Elle nous expliquera qu’il faut que l’animal se sente en confiance et avoir plus de fermeté. Leçon bien retenue.

Les rivières, un des obstacles à apprendre à franchir quand on voyage avec un âne. Il ne faut pas hésiter à se jeter à l’eau parfois ! © Xin et Julien Leprovost

Le dernier jour du voyage arrive déjà. L’étape sera longue : 21 kilomètres. Et Ventalon avance paisiblement d’un bon 3 km/h. Nous descendons au fond d’une vallée via une ancienne route romaine, quand nous faisons face à un cours d’eau d’une quinzaine de mètres de large à franchir à gué. Après la déconvenue de la veille, la situation semble délicate, mais nous avons appris de nos erreurs. Durant une fraction de secondes, la bête se montre réticente à avancer, mais nous appliquons les conseils de notre sauveuse d’hier et ni une, ni deux, il me suit dans l’eau et traverse sans encombre. Nous nous octroyons le temps d’une pause sur l’autre rive pour retirer l’eau des chaussures et changer de chaussettes avant de poursuivre cet ultime bout de chemin ensemble. Quelques heures plus tard, nous arrivons à destination et c’est avec une certaine tristesse que nous déchargeons une dernière fois Ventalon. Après 71 kilomètres ensemble, il est dur de s’en séparer. Ventalon retrouve ses pairs dans leurs enclos de la ferme de Gentiane.

L’âne, un équidé affectueux © Xin et Julien Leprovost

Le loisir, dernier refuge de l’âne en France

L’âne demeure un animal sympathique, mais il souffre sans nul doute d’être l’opposé de la modernité par son caractère lent et désuet. De fait, avec la mécanisation de l’agriculture et l’homogénéisation des animaux exploités, il a quasiment disparu des exploitations modernes. Dans les années 1930, on comptait près de 2 500 000 équidés de travail, ce qui inclut les ânes. Leur nombre est passé sous les 300 000 dans les années 1970. Pour l’âne de Provence, on estimait à la fin du XIXe siècle leur nombre a 13 000 individus, leur population est descendu à 300 en 1993 avant de connaître depuis 3 décennies une recrudescence et leur nombre dépassé désormais le millier pour cette race. Il est toutefois à noter que les naissances d’ânes sont reparties à la hausse, de 4 %, entre 2018 et 2019 dans notre pays après des années de diminution. On comptait en effet 441 naissances d’ânes en 2015 contre 344 en 2019. « En France, toutes les races traditionnelles d’ânes sont en danger d’extinction. Aujourd’hui, en dehors des loisirs, l’âne manque de débouchés dans lesquels l’employer », explique Élise Rousseau, spécialiste des équidés et auteure de plusieurs ouvrages sur la biodiversité domestique et son érosion. Elle se désole que « dans les pays occidentaux, on ne voit plus d’ânes. Ils étaient pourtant très liés à la vie quotidienne des gens car ils tiraient des charrettes ou portaient des charges. »

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Sur les chemins avec l’âne Ventalon © Xin et Julien Leprovost

Je retiendrai de ce voyage avec Ventalon un souvenir mémorable des merveilleux paysages des Cévennes et la relation si particulière qui se noue avec l’âne. On mésestime trop cet animal et ses qualités. La rencontre et la découverte d’un animal doux et abordable m’ont marqué tout en me faisant réfléchir sur ce qui nous unit au vivant, ce qui nous connecte à la nature et à notre environnement. Ventalon s’est montré un digne compagnon de voyage. Il fait partie de ces éphémères mais néanmoins marquant compagnons de route auquel on s’attache bien plus qu’on ne l’imaginerait et, une fois le voyage achevé, en plus de l’envie de repartir avec lui, on veut persuader les gens de revoir leurs idées reçues sur les ânes. Je me demande souvent ce qu’il reste des voyages qu’on entreprend, cette fois-ci il m’en restera une manière différente de voir le monde, un goût de la lenteur et l’envie de repartir avec un âne pour un trajet plus long.

Julien Leprovost

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Le site du Parc National des Cévennes

L’office du tourisme des Cévennes
La Fédération Nationale Ânes et Randonnées
Gentiane randonnées avec un âne

France Ânes et Mulets

L’âne en France, ses usages et ses territoires

6 commentaires

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    • michel CERF

    Oui Julien , l’âne est un animal intelligent et très attachant , c’est un merveilleux compagnon qui ne mérite pas tous les préjugés à son égard , un seul conseil : poursuivez vos voyages de cette façon , c’est impossible d’être déçu .

    • Riquiqui

    Merci pour ce partage. Les photos sont magnifiques, cette belle rencontre avec Ventalon donne envie de voyager autrement.

    • Jean Grossmann

    Après avoir descendu le Tarn en aval du pont de Montvert avec mon ami Pierre sur une monture un peu différente voir

    http://www.rivieres.info/

    l’envie de faire deux ou trois jours de marche avec mon fils Sylvain et un âne qui porterait les bagages est bien là

    • huchet

    Super votre expériences . un temps super sur vos photos . paysages magnifique ; J adorerez faire cela ; J aime les ânes . très agréable a lire votre récit ; bravo a VALENTON ;

    • Xavi78

    La pauvre elle marche des heures avec des bagages sur le dos ! Se balader ainsi ne respecte pas le bien être animal. Il est temps de s en servir comme porteur d hommes, d objet , de valises et au contraire comme animal à se balader et certainement pas dans kilomètres …..

    • Miriam Commer

    Admirable …une excellent expérience.