Jean Pierre Ometto, un des auteurs du rapport du GIEC : « la relation des sociétés humaines à la nature est un facteur critique pour parvenir à la résilience »

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Brésil © Yann Arthus-Bertrand
Jean Pierre Ometto giec
Jean Pierre Ometto, scientifique et un des auteurs du rapport du Giec Photo DR

Jean Pierre Ometto est un des 270 auteurs qui a contribué à l’écriture du dernier rapport du GIEC ((Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Leurs travaux insistent sur l’impact du changement climatique sur la biodiversité tout en rappelant que la préservation de celle-ci jouera un rôle prépondérant dans l’atténuation et l’adaptation au réchauffement. Dans cet entretien, Jean Pierre Ometto, qui travaille pour l’Institut national brésilien de recherches spatiales, revient sur les apports du second volet du 6e rapport du Giec, notamment les idées de maladaptation et de développement résilient au changement climatique. Elles rappellent les liens forts entre la biodiversité et le climat.

Quel est le message principal de ce nouveau rapport du Giec ?

Pour moi, le message clef est que de plus en plus de personnes sont vulnérables aux impacts du réchauffement. Ses répercussions affectent l’ensemble des systèmes naturels de la Terre.

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Pourquoi ce rapport va plus en profondeur sur la question de la biodiversité ?

Depuis une quinzaine d’années, la littérature scientifique sur les effets du réchauffement climatique sur la biodiversité a beaucoup progressé. La relation des sociétés humaines à la nature est un facteur critique pour parvenir à la résilience. Et, ainsi garantir une meilleure santé aux écosystèmes qui font face à différents niveaux de menaces autres que le seul réchauffement. L’impact des activités humaines sur la biodiversité est préoccupant.

Quelles sont les principales menaces sur la biodiversité induites par le changement climatique ?

Elles sont multiples. L’augmentation de la température des eaux et l’augmentation de l’acidité des océans détériorent les récifs coralliens. Des températures de l’air plus élevées affectent la biodiversité aux pôles et dans les montagnes. Elles entraînent aussi des sécheresses plus longues qui ont un impact sur la biodiversité dans les régions tropicales, pour ne citer que quelques exemples.

« Le développement résilient au changement climatique implique de travailler avec la nature, de protéger les régions essentielles, de veiller à ce que les écosystèmes et les paysages soient interconnectés. « 

Un aspect important des menaces sur la biodiversité relève de l’effet cumulé de facteurs autres que l’évolution du climat, comme l’utilisation des terres ou l’aménagement du territoire, avec le réchauffement. Les travaux scientifiques montrent que les effets cumulés du changement climatique et d’autres facteurs de risques pour la biodiversité accroissent les menaces sur les systèmes naturels.

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Et pour l’Amazonie ?

La région de l’Amazone ne diffère pas. Le cumul des menaces affecte la forêt, en particulier dans la partie sud de l’Amazonie, ce qui, notamment en raison de sécheresses, modifie la structure de la forêt. Cela altère alors la capacité de l’écosystème à stocker du carbone. Les parcelles forestières dégradées perdent plus de carbone qu’elles en accumulent. Le phénomène ne s’observe pas dans des régions encore préservées de la forêt amazonienne.

Le rapport met l’accent sur l’idée et le risque de « maladaptation », pouvez-vous l’expliquer ?

La maladaptation peut se définir comme les actions visant à réduire la vulnérabilité d’un système naturel ou social mais qui peut impacter négativement le système qu’elle veut préserver ou d’autres systèmes.

Avez-vous un exemple de maladaptation en matière de biodiversité ?

Un exemple de mal adptation, en particulier dans les pays tropicaux, est la mise en place de vastes programmes de reforestation en utilisant un nombre restreint d’espèces d’arbre, voire une seule, pour accroître le stockage du carbone et aider le système hydrologique. En cas de mauvaise gestion, ces plantations peuvent se révéler contreproductives et devenir un problème qui va de l’implantation de la plantation dans une région inadaptée, avec peu de biodiversité et en recourant parfois à certaines substances chimiques. Cela affecte la biodiversité locale, les végétaux, les animaux et les plantes, ce type de projet peut éventuellement enlever du carbone de l’atmosphère, mais ils contribuent de manière très limitée à l’adaptation.

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Est-ce que la maladaptation est une manière de parler de ce qui se révèle des fausses bonnes idées ? Et se positionner sur les sujets de conflits d’utilisation des sols ?

C’est vrai, bien que je n’aurais pas directement intégré les conflits sur l’usage des sols dans l’équation. En termes d’utilisation des terres, on peut imaginer que la production de biocarburants pour remplacer les énergies fossiles entre en compétition avec la préservation de la biodiversité ou la production alimentaire. Il peut aussi y avoir des conflits entre le besoin urgent d’atténuer le réchauffement et le besoin plus lointain pour l’adaptation. Idéalement, il faudrait que ces deux volets de l’action climatique se complètent.

Qu’est-ce que le développement résilient au changement climatique mis en avant par le rapport du Giec signifie pour la biodiversité ?

Le développement résilient au changement climatique implique de travailler avec la nature, de protéger les régions essentielles, de veiller à ce que les écosystèmes et les paysages soient interconnectés. Ces actions et de nombreuses autres, doivent préserver les écosystèmes et les services rendus naturellement par la biodiversité. Donc, pour la biodiversité, le développement résilient au changement climatique signifie inclure la nature dans nos trajectoires de développement, la respecter et interagir avec elle de manière positive.

« La fenêtre d’action dans certains secteurs est en train de se refermer rapidement. »

Qu’est-ce que cela implique pour l’adaptation ?

La réponse dépend de la partie de monde que vous regardez. En effet, de nombreuses régions manquent de gouvernance sur ces sujets, faute d’institutions fortes, de financements suffisants et d’un manque de sciences robustes pour orienter l’adaptation. De plus, de mon point de vue, les gouvernements, les sociétés et le secteur privé doivent admettre la réalité du réchauffement et qu’il faut l’atténuer et s’y adapter rapidement.

Avez-vous un mot de conclusion ?

Nous tous, c’est-à-dire la société, le secteur public et privé, devons agir urgemment. Il s’agit de chercher des transformations de nos comportements, de nos habitudes de consommation et de nos perspectives car la fenêtre d’action dans certains secteurs est en train de se refermer rapidement, ce qui nous conduit vers un monde dramatiquement différent de celui que nous connaissons, que ce soit pour l’agriculture, le logement, les infrastructures et même notre relation à la nature. C’est un énorme fardeau pour les générations futures. La mobilisation des jeunes partout dans le monde en faveur du climat est le signe que la jeunesse a bien perçu l’enjeu.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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Le site du GIEC 

et tous les éléments du dernier rapport du Giec ARWG2  Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability (en anglais pour le moment)

Un commentaire

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    • Guy J.J.P. Lafond

    Excellente réflexion. Merci!
    Ici au Canada, notre gouvernement ne semble pas avoir compris les nouveaux enjeux du réchauffement accéléré de l’atmosphère terrestre. On cherche toujours à conjuguer l’économie comme au siècle passé:
    https://www.ledevoir.com/opinion/idees/680730/idees-une-politique-canadienne-controlee-par-des-petrolieres-etrangeres
    C’est une grave erreur.
    Ma position depuis des années: les énergies fossiles doivent être utilisées avec beaucoup plus de précautions et avec moins d’avidité.
    Et l’exploitation des autres ressources naturelles devrait aussi être faite en respectant mieux les rythmes de renouvellement de notre Terre.
    J’agis pour le Giec. J’ai une terre que je laisse en friche au Canada depuis de nombreuses années.
    @GuyLafond @FamilleLafond
    Un bon agent fédéral qu’on a mis en prison six mois au Canada en 2019.
    À nos vélos et à nos équipement de plein air! Car le temps file et car les enfants comptent.
    https://twitter.com/UNBiodiversity/status/1395129126814691329
    À suivre,