Morgan Large, une « petite journaliste » qui dérange l’agro-industrie bretonne

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La journaliste Morgan Large, le 26 avril 2021, à Rostrenen, en Bretagne © AFP LOIC VENANCE

Rostrenen (France) (AFP) – « Petite journaliste » d’une « petite radio », selon ses mots, Morgan Large travaille depuis 20 ans sur les dessous du modèle agricole breton. Projetée sur le devant de la scène depuis qu’une roue de sa voiture a été déboulonnée fin mars, elle défend plus que jamais la liberté d’informer.

« Qui a peur de Morgan Large ? », interroge un collage de rue à Glomel (Côtes-d’Armor), bourgade de 1.300 habitants où vit la journaliste dans un cadre bucolique. Qui aurait imaginé qu’une « animatrice technicienne de réalisation » de Radio Kreiz Breizh (RKB), radio associative de Centre-Bretagne, puisse déranger au point de devenir une cible et provoquer le soutien général des médias ?

Qui aurait pu croire qu’en France, en 2021, « une journaliste ait peur pour sa vie parce qu’elle fait son travail ? », répond l’intéressée, regard clair.

Les pressions directes sur cette femme de 49 ans ont commencé après la diffusion mi-novembre sur France 5 du documentaire « Bretagne, une terre sacrifiée », qui analyse les conséquences délétères sur l’environnement et la santé du modèle breton d’agriculture intensive.

Portes de sa radio forcées, appels téléphoniques nocturnes, menaces, intoxication de sa chienne et enfin la voiture… « La vie de Morgan et de ses proches a été mise en danger, c’est un acte grave de malveillance qui aurait pu avoir des conséquences tragiques », résume Pavol Szalai, de l’ONG Reporters sans frontières.

« Ce type d’acte est de nature très exceptionnelle en France mais il y a une tendance très inquiétante car Inès Léraud a également été victime de pressions en Bretagne avec sa BD +Algues vertes, l’histoire interdite+ et ses enquêtes sur l’entreprise Chéritel », poursuit-il. « Il y a un risque réel qu’une omerta s’installe et que les journalistes se censurent alors qu’ils enquêtent dans l’intérêt général ».

Issue d’une famille de six enfants, avec des parents qui ont fait un retour à la nature en devenant producteurs de lait sans être issus du monde agricole, Morgan a travaillé dans l’éducation populaire avant d’être correspondante pour l’hebdomadaire local « Le Poher ».

En 2001, elle entre à RKB, et c’est le coup de foudre pour la radio. « Moi qui suis une vraie bête du dehors, je ramenais toutes les ambiances sonores, c’était génial », raconte cette fan d’équitation, mère de deux enfants.

« Faire bouger les lignes, ça expose »

« Comme je n’ai pas fait d’école de journalisme, au début je faisais plein d’erreurs. J’ai même censuré quelqu’un », poursuit cette bretonnante.

« J’ai enregistré en ULM, ça m’est arrivé de refaire 100 km pour poser une question que j’avais oublié de poser, de m’embourber dans les landes avec des naturalistes… », raconte-t-elle en riant. Désireuse d’interviewer un chasseur, elle passe son permis de chasse, « certificat » pour qu’on ne la prenne « pas pour une écolo ».

Passionnée par les questions agricoles et environnementales, elle les aborde dans son émission « La petite lanterne ». Elle a vu « qu’en produisant pour un marché mondial, les agriculteurs ignorent de plus en plus où partent leurs produits ».

« Morgan m’impressionne par sa capacité à identifier les problèmes, à s’indigner pour de justes causes et à dire les choses publiquement, sans peur », salue Inès Léraud.

« S’il n’y avait pas des gens campés dans la recherche d’une vérité sur les choses, cette vérité ne surviendrait pas », renchérit Christian, un ami. « C’est une femme libre, qui a fait courageusement plein de choses tant sur le plan familial que professionnel. Elle fait bouger les lignes, c’est précieux, mais ça expose », ajoute-t-il.

A l’inverse, Georges Galardon, ancien président de Triskalia, entreprise condamnée pour avoir exposé ses salariés aux pesticides, stigmatise une journaliste « qui harcèle, menace et tape sur le monde agricole ». Elle dément.

« Je gêne quand je parle d’agriculture mais une agriculture à intrants n’est ni autonome ni économe. On produit pas cher mais à crédit sur la santé et l’environnement », analyse Morgan Large, qui a passé en 2010 un brevet de responsable d’exploitation agricole pour combler ses lacunes.

Elle n’incrimine jamais les agriculteurs qui font « très sincèrement leur travail », sont dans un système « imposé » et l’ont toujours « super bien accueillie ».

Accusée de militantisme écolo, elle répond qu’on peut « bien faire son métier tout en ayant des valeurs ». « Si je gêne, c’est que je touche à des sujets sensibles, raison de plus pour continuer ».

© AFP

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5 commentaires

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    • henri didelle

     »Si je gêne, c’est que je touche à des sujets sensibles, raison de plus pour continuer… » Voilà la phrase clé qui montre bien qu’elle a raison.
    La culture intensive est une erreur de la Nature créée de toutes pièces par l’homme. Les algues vertes en sont la démonstration. Rappelez-vous les effets des CFC sur la couche d’ozone. Bien souvent le scientifique est capable de faire la relations de la cause à l’effet. Et ici ça semble bien le cas.

    Cette journaliste est courageuse mais pour qu’elle réussisse, pour le bien de tous, il faut la soutenir et la protéger…

    • Philippe Cerf

    Bravo à Morgan nous l a soutenons et la suivons. Il n y a que la vérité qui dérange.

    • Francis

    L’erreur faite au niveau national et régional est d’avoir voulu concentrer en Bretagne la majorité de l’élevage français. Cela a paru être rationnel pour minimiser les transports usines-élevages mais ce ne l’était pas du tout du point de vue agronomique. Les sols bretons sableux et acides qui ont une faible capacité de recyclage des déjections ont été surchargés alors que les régions de grande culture en manquent. Il ne faut pas s’étonner que ce soit un sujet éminemment politique. La situation étant ce qu’elle est, la seule solution est de transférer massivement les fumiers de poulaillers, les digestats de méthaniseurs, les boues de station d’épuration vers la Beauce. Là, l’azote, le phosphore et la potasse organiques seront utiles.

    • Méryl Pinque

    Seuls les végans ont le droit de se plaindre des algues vertes et des pollutions diverses et variées, toujours massives, dues à l’élevage.
    Les autres ne récoltent que ce qu’ils sèment… Alors soit ils deviennent enfin cohérents et renoncent aux produits d’origine animale, soit ils continuent à manger les animaux et en paient le prix.

    Bravo à Morgan Large (dont j’espère qu’elle est cohérente et donc végane), une de nos Erin Brockovich nationales.

    • xavier78

    Bravo pour tout le travail qu’elle fait. Il faut oser dénoncer pour changer les modes de production et les mentalités et diminuer la surproduction, la surconsommation de la nature et de l’animal

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