Mieux manger et rémunérer honnêtement les producteurs grâce à une « Sécurité sociale de l’alimentation », une idée pour le monde d’après


Un maraicher prépare des produits à la vente directe durant le confinement © Thierry ZOCCOLAN / AFP

Alors que huit millions de personnes se trouvent en situation de précarité alimentaire et qu’un agriculteur sur quatre ne gagne que quelques centaines d’euros par mois, plusieurs associations planchent sur un projet solidaire, calqué sur le modèle de santé créé dans l’Hexagone après la seconde guerre mondiale. Bien manger à chaque repas dans toutes les familles et rémunérer justement pour leur travail les agriculteurs et les éleveurs : c’est un projet de société que défendent Ingénieurs sans frontières (ISF), Réseau salariat et la Confédération paysanne notamment. Emmanuel Marie, membre du comité national de la Confédération paysanne et Thierry Moutou, de Réseau Salariat, nous en expliquent les grandes lignes.  

Vous participez à des discussions en vue  de créer une « Sécurité sociale de l’alimentation » (SSA) depuis fin 2018. A quels besoins répondrait-elle ?

Emmanuel Marie : Il s’agit d’effacer les inégalités face à l’alimentation, de manière démocratique. Il y a en France plus de 5 millions de personnes qui ont régulièrement recours aux aides alimentaires, dispensées par les Restos du cœur, le Secours populaire ou le Secours catholique par exemple. De façon plus ponctuelle, ce sont près de 10 millions de Français qui sont aidés.  Et face à eux, des agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté pour un quart d’entre eux. La Sécurité sociale de l’alimentation constituerait une solution pour les deux parties.

Comment fonctionnerait-elle ?

Thierry Moutou : C’est encore en discussion mais nous envisageons un financement sur la base de cotisations sociales prélevées sur la valeur ajoutée des entreprises, donc sans perte de revenus pour les salariés. Entre 10 et 12% de cotisations permettraient de constituer un budget de 100 à 120 milliards d’euros, soit la moitié de celui de la Sécurité sociale. Ce budget serait utilisé selon deux axes : le premier vers les consommateurs car chaque personne recevrait sur sa carte vitale 150 euros chaque mois, qu’il serait possible de dépenser en nourriture. Le second axe concerne la production. Les caisses de cotisation de la SSA, gérées par des assemblées locales, financeraient deux choses. Premièrement elles achèteraient les terres pour les prêter gratuitement aux agriculteurs. Deuxièmement, elles financeraient un droit à vie à la perception d’un salaire plein à chaque travailleur, exploitant compris, irrévocable. En contrepartie, toutes les exploitations cèderaient la totalité de leur production au réseau de transformation-distribution de la filière, conventionné par les caisses de cotisation de la SSA.

Emmanuel Marie : C’est un projet universel, chaque adulte et chaque enfant bénéficiant des 150 euros par mois, quels que soient les revenus du foyer. Ce que nous voulons, c’est que tout le monde puisse se nourrir correctement, en quantité et en qualité. Or, aujourd’hui, toute une couche de la population n’a pas accès à la qualité. Et c’est aussi un projet démocratique, car les agriculteurs  et les transformateurs partenaires seraient choisis par des assemblées locales.

Qui ferait partie de ces assemblées ? Et quels seraient les critères de sélection des producteurs ?

Emmanuel Marie : Les assemblées rassembleraient des professionnels, des consommateurs, des élus, des personnes tirées au sort…. Nous réfléchissons encore  à la manière de faire vivre une démocratie populaire. L’objectif, c’est de rendre le pouvoir de décision à ceux qui travaillent et à ceux qui consomment. L’assemblée serait chargée de conventionner des éleveurs et des agriculteurs – selon un cahier des charges de « bonnes pratiques », mais aussi des abattoirs,  des magasins et certaines marques industrielles, pourquoi pas, si elles acceptent les règles d’une juste répartition. Celles qui rémunèrent des actionnaires et non les producteurs seraient, bien sûr, exclues.

Thierry Moutou : Les caisses de cotisation du régime général de Sécurité Sociale ont créé dans le pays, de 1946 à 1979, un réseau de production de soins ultra performant, gratuit et au service de tous, grâce au financement par la cotisation de l’économie du pays tout entier. Ce sont les CHU, avec un matériel de pointe et du personnel de haut niveau, accompagnés de tout un réseau de médecins conventionnés. Bien qu’il soit mal en point et attaqué sous le prétexte qu’il représente une dépense dont nous n’aurions pas les moyens, il résiste au sous-financement que lui ont imposé les différents gouvernements depuis et a montré sa force et sa justesse pendant la crise que nous venons de traverser. De la même manière que ces CHU en France ont émergé par les caisses de la Sécurité sociale, nous voulons instituer, par les caisses de cotisation SSA, un réseau d’assemblées locales qui conventionnent des agriculteurs, des transformateurs et des vendeurs de produits de qualité, en les rémunérant correctement, au service de toute la population.

GPM : Les assemblées locales investiraient sans rien emprunter aux banques ?

Thierry Moutou : Exactement. Tout comme les hôpitaux n’empruntent pas non plus. C’est le tissu économique national qui financerait le système. Et même si cela ne concerne au bout du compte qu’une petite partie de la demande au début, c’est un moyen d’enclencher des pratiques plus justes et vertueuses. Les producteurs auraient un salaire plein, à vie, ne pouvant baisser même à la retraite, qui commencerait à 1700 euros dès 18 ans.  Ils ne vivraient plus enchaînés à leurs emprunts et pourraient se concentrer sur des exploitations à taille humaine où chacun aurait son mot à dire, selon le principe une personne/une voix. En gommant la différence employé-patron, le travail prend un sens tellement plus riche  dans l’existence : on n’est plus seulement exécutant mais co-responsable, dans les projets comme dans l’adversité.

GPM : Envisagez-vous d’intégrer des contraintes de bonnes pratiques écologiques dans ce conventionnement de professionnels ?

Thierry Moutou : C’est à discuter. Le cœur du projet, c’est de remettre la société à l’endroit. Ceci dit, il y a fort à parier que la prise de conscience soit au rendez-vous. L’expérience de la marque « C’est qui le patron » esquisse les prémices de ce modèle, mais seulement avec des consommateurs fixant le cahier des charges de la production. On voit que les premières choses qu’ils ont décidées sont la juste rémunération des producteurs et le respect du bétail, de l’environnement et de la santé des consommateurs, financées par seulement quelques centimes de plus pour le litre de lait ou la motte de beurre. Le public est au rendez-vous grâce à une transparence totale sur la justice sociale. Mais attention, la souveraineté populaire sur l’économie ne se résume pas à cela. Il faut mettre les fermes à l’abri de l’endettement et de la spéculation et rendre enfin possible le travail collaboratif en donnant à tous les travailleurs un salaire évoluant avec l’âge et les montées en qualification professionnelles.

GPM : Pensez-vous que la société française dans sa globalité soit prête pour cette transformation ?

Thierry Moutou : Il n’y a qu’à voir, en quelques mois de Gilets Jaunes, à quel point les gens se sont appropriés les sujets capitaux de notre société. Dès qu’on se réunit entre gens sincères, et surtout débarrassés d’enjeux de corruption comme le prône notre principe de séparation des niveaux de propriété, les ambitions les plus nobles pour notre société émergent très vite.

Propos recueillis par Sophie Noucher

10 commentaires

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    • Michel CERF

    Sophie Noucher a sans doute passé du temps avec les gilets jaunes sur un rond-point buvant les paroles du révolutionnaire Mélanchon , objectif : la parole au peuple , le pouvoir a la rue , c’est à dire la dictature populaire .

    • Samara

    Merci. Quel air de jouvence ! Merci

    • Chiron Gérard

    J’ai 70ans et je me suis expatrié à Madagascar pour partager en direct, avec des pauvres de ce pays le peu de ma retraite (1000 euros /mois) qui me permet tout juste de survivre en France ! Par cette pseudo crise Covid19, j’étais désespéré d’assister à la perte de nos acquis sociaux face au lobby capitaliste. Vous me redonnez un peu d’espoir par votre projet ambitieux mais réaliste… Bon courage pour la lutte qu’il va falloir mener car, comme Big Pharma pour la santé, Big Agro Alim ne va pas vous laisser faire sans réagir. Trop d’enjeux financiers mais tenez bon… Cordialement

    • Lécureur Marc

    La notion du type d’agriculture n’est pas clairement évoquée et pourtant la manière de s’occuper de la terre et la production qui en sortirait est le pendant juste de ce projet. Un agriculture paysanne basée sur les découvertes les plus récentes en permaculture et agroforesterie représente non seulement une nourriture saine, mais aussi des millions d’emplois à la clef. Protéger la biodiversité est valable tant en agriculture que dans le social, l’un ne va pas sans l’autre.

    • Fred Zanghi

    Beau cœur de projet, je vous souhaite une concrétisation simple et fédératrice dès plus rapide pour amener un débat publique et ouvert sur le sujet.
    Belle continuation
    Fred Z

    • Clément

    Et qu’est-ce qui pousserait sur ces terres exactement ? Je suis septique sur la qualité… Du Monsanto ????

    • Mickaël Guérin

    De nouvelles socialisations de la valeur semblent être des incontournables pour permettre de bouleverser enfin le modèle de gestion capitaliste. Effectivement, sortir les paysans de la pauvreté, assurer un contrôle de la qualité par les citoyens – qui ne doivent pas être que des votants ! – semble dessiner un avenir bien plus intéressant que « Nous allons signer des traités de libre échange avec tel pays du bout du monde pour peut-être leur vendre du Roquefort ou du Bordeaux ». Il faut revenir à du local, contrôler la qualité (même si elle est très souvent au rendez-vous) et rediscuter la transformation ainsi que la mise en vente.

    Pour le reste, certains ne semblent pas avoir d’arguments à part « ah t’es pour Mélanchon » ou bien « elle était sur les ronds-points avec les Gilets Jaunes ». Si nous pouvions arrêter de chercher à disqualifier toute pensée contradictoire en évitant de réfléchir, cela serait un peu plus constructif.

    La Sécurité sociale a marché pour la Santé. Nous sommes le pays qui, globalement, résiste le mieux aux crises. La part de notre population pauvre et notamment chez les personnes âgées est bien plus basse qu’ailleurs. Cela doit être le point de départ de cette belle réflexion que syndicats (CGT, Solidaires…), associations (Greenpeace, ATTAC, Confédération paysanne…) et même hommes politiques (François Ruffin) semblent adopter et porter de plus en plus.

    • Michel CERF

    François Ruffin …. j’avais donc vu juste ! le champion du dialogue et de la démocratie , la République c’est lui !

    • djamila

    aller ,on commence quand ???

    • Launay

    Une belle utopie qui fait du bien ! C’est dans l’air : je me disais il y a peu qu’on devait passer à un autre stade que celui de la charité alimentaire, que les gouvernements successifs saluent opportunément, mais qui doit devenir un droit. Bien vu. Et ne négligeons pas de réclamer l’appui d’un ministère de la santé qui se targue de prétendre à amplifier l’action de prévention et qui s’en tient à bien peu de choses réellement, en dehors des dépistages ! De belles déclarations qui vont devoir se transformer en acte, avec votre géniale inspiration.

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