La vivacité et la diversité des organisations dites « alternatives »

organisations alternatives

Jardins ouvriers dans les Yvelines © Yann Arthus-Bertrand

Les organisations dites « alternatives » sont plus vivantes et variées qu’on ne pourrait le penser, selon une étude originale publiée début 2026 dans la revue Academy of Management Annals. Avec son titre Un autre monde est possible. Il est déjà là, l’article d’une cinquantaine de pages présente son ambition : attirer l’attention sur l’existence d’une grande pluralité de structures alternatives créées pour répondre à des besoins sans forcément recourir systématiquement à la marchandisation. Toutes ont pour trait commun de se caractériser par la volonté de proposer d’autres fonctionnements et objectifs que ceux de « l’entreprise capitaliste et plus largement les systèmes dominants », des « organisations visant l’accumulation capitaliste et la maximisation de la valeur actionnariale ou de la performance. ». Parmi elles se trouvent donc de nombreuses structures plus ou moins formelles allant du collectif à la coopérative en passant par les ressourceries, les entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS), les AMAP (associations pour le maintien de l’agriculture paysanne), les communautés de cogestion de ressources halieutiques en Catalogne ou encore les communautés de soins palliatifs en Inde.

Des alternatives certes peu médiatisées, mais bien présentes

« En réalité, dans la littérature scientifique et les médias, il existe un biais qui fait qu’on parle très peu des modèles alternatifs », explique Héloïse Berkowitz, qui a participé à ces travaux menés par une équipe internationale. Interrogée par GoodPlanet Mag’, la chargée de recherche CNRS au Laboratoire d’économie et de sociologie du travail d’Aix-en-Provence ajoute : « notre revue de littérature scientifique dresse le constat fort que les alternatives sont déjà là et crédibles. »

L’étude Un autre monde est possible. Il est déjà là se base sur l’analyse d’autres sources. À partir de 300 sources (livres et études) publiées ces 50 dernières années documentant des modèles d’organisations alternatives, les chercheurs ont pu identifier 231 cas d’organisations alternatives qui ont fait l’objet d’une étude empirique. L’étude ne prétend pas à l’exhaustivité car elle ne vise pas à recenser l’intégralité des organisations alternatives, mais à montrer que ces modèles existent. Elles s’avèrent de fait bien plus nombreuses, or « ces organisations dites « alternatives » ne constituent ni des marges négligeables, ni des expérimentations isolées », rappellent les chercheurs.

carte organisations alternatives
Répartition des organisations alternatives étudiées empiriquement dans la revue de littérature scientifique. DR Carte extraite de l’étude Un autre monde est possible. Il est déjà là

« Il existe de nombreuses manières de prendre soin des personnes et de la planète. Mais, la pensée dominante qui repose sur une vision selon laquelle, pour reprendre les termes de Margaret Thatcher « there is no alternative » (il n’y a pas d’alternative) fonctionne par facilité, puissance d’influence du capitalisme et du marketing à son service. Finalement, cela enferme les imaginaires », affirme Héloïse Berkowitz. La scientifique insiste sur la diversité des alternatives et de leurs positionnements. Toutes ne sont pas en opposition contre le système capitaliste, certaines s’en accommodent, pourtant « elles partagent plusieurs caractéristiques. Ces organisations s’efforcent de proposer quelque chose de différent. Elles se rejoignent sur des valeurs, des manières de produire, d’envisager le travail ou le temps, de fonctionner. Elles cherchent à rendre le monde plus équitable. Leur objectif premier n’est pas de maximiser le profit ni d’accumuler du capital, contrairement aux entreprises actionnariales du modèle dominant », selon la chercheuse CNRS.

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Elle donne en exemple « les coopératives, les banques de temps, les monnaies locales, les collectifs écologistes, les jardins partagés, les comités de cogestion des pêches ou encore les communautés de soins palliatifs en Inde ».

Les imaginaires, l’altérité et la subjectivité

Les auteurs de l’étude soulignent qu’au-delà du refus de l’entreprise actionnariale et de la recherche de la performance et du profit, les formes d’organisations alternatives se retrouvent autour de 3 grands points communs : « les imaginaires, l’altérité et la subjectivité ». Cette approche permet de prendre notamment en compte le vivant dans toutes ses dimensions. En Catalogne, les communautés de pêcheurs s’organisent dans les ports avec les pouvoirs publics, les centres de recherche et la société civile dans des comités de cogestion des pêches. Héloïse Berkowitz a étudié ces comités qui « cherchent à valoriser une pêche durable en préservant la ressource, comme les seiches, en respectant la saisonnalité, en limitant les captures, en les valorisant localement et en régénérant le milieu. Ceci afin de préserver à la fois la ressource alimentaire locale et les emplois. On retrouve dans leur démarche une idée de solidarité avec la mer et les générations futures. »

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Les organisations alternatives existent en essayant d’apporter des réponses aux crises actuelles, notamment celles de la biodiversité, du climat, des inégalités et du vivre-ensemble. Ces structures plus ou moins formelles essayent de nouvelles manières de faire « pour ne pas perpétuer un modèle déjà à l’origine des crises », selon Héloïse Berkowitz. C’est pourquoi de telles organisations tentent de sortir « d’une logique business as usual. D’autant plus qu’on parle beaucoup de changer le système, mais beaucoup des solutions les plus médiatisées et déployées restent dans une logique capitaliste. Celle-ci repose principalement sur une approche de l’économie qui tourne encore autour de la croissance du PÏB et de l’innovation. Des modèles qui ont montré leurs limites. Pourtant, il existe d’autres imaginaires et voies que l’effondrement ou le technosolutionnisme ». La chercheuse rappelle que la technologie reste un choix politique et qu’il faut sortir de l’idée qu’elle s’impose d’elle-même. C’est d’ailleurs la critique de certaines transformations sociales ou technologiques qui a conduit à l’émergence d’organisations alternatives avec l’idée qu’il est possible de voir le monde différemment.

Julien Leprovost 

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Pour aller plus loin

L’étude (pour le moment en anglais, mais une version en français devrait bientôt être disponible) Another World is Possible, It’s Already Here: A Review and Research Agenda on Alternative Organizing Un autre monde est possible. Il est déjà là

Un autre monde est possible. Il est déjà là | sur le site du CNRS Sciences humaines & sociales

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