Propositions pour un retour sur Terre de Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton


Plantation de coton en Côte d'Ivoire (9°28' N - 5°36' W). © Yann Arthus-Bertrand

Penser écologiquement et socialement le monde de demain, celui de l’après Covid-19, préoccupe et nourrit de nombreuses réflexions. Afin de nourri le débat, nous republions ici en intégralité les Propositions pour un retour sur Terre proposées par Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton et mises en ligne d’abord sur le site La Pensée Écologique.

La pandémie du Covid-19, et plus précisément la façon dont un grand nombre de pays tentent d’y répondre, peuvent nous permettre d’analyser la donne plus générale qui nous échoit. L’enjeu est une véritable bascule de civilisation avec un socle commun, consensuel, à partir duquel l’adversité démocratique – le jeu majorité et opposition – peut à nouveau se déployer et s’exprimer. Quel est ce socle commun ? De quelle bascule s’agit-il ?

La pandémie : une conséquence de notre rapport au vivant

Ce que tout le monde pensait impossible, un arrêt partiel des économies, s’est imposé à la quasi-totalité des nations sur Terre. Face à une pandémie, qui plus est débouchant sur une mort horrible, par étouffement, sans tests en masse, ni remèdes, ni connaissance assurée de toutes les voies de transmission du virus, ni vaccin, il n’est d’autre moyen d’en éviter la diffusion qu’un confinement quasi général des populations. Même les plus récalcitrants, les Trump et autres Johnson, ont dû s’y résoudre. La nature a eu ainsi raison de nos économies et de notre folie consumériste ordinaire.

Parler de nature n’est pas ici qu’une clause de style. Le coronavirus nous a sévèrement rappelés à notre vulnérabilité, à savoir à notre animalité, en nous ramenant toutes et tous à notre condition humaine biologique. Nature encore parce que cette crise est d’origine écologique. Il s’agit avec le coronavirus d’une de ces zoonoses qui se multiplient depuis quelques décennies parce que nous détruisons des écosystèmes, et partant l’habitat de certaines espèces qui du coup se rapprochent de nos propres habitats ; et parce que détruisant la biodiversité sauvage comme la diversité génétique des espèces domestiques, nous déstabilisons les équilibres entre populations et facilitons la circulation des pathogènes. Nous avons en outre superbement ignoré l’importance du « cortège biotique » qui nous accompagne et qui nous relie aux cortèges biotiques des autres, des animaux et des plantes (bactéries commensales, acariens, parasites et symbioses).

A quoi s’ajoutent aussi les effets du dérèglement climatique favorisant l’expansion des maladies infectieuses vectorielles comme le Chikungunya ou le virus Zika. Le Covid-19 avait pour hôte, et sans pathologie aucune pour lui, une espèce de chauve-souris contrainte de se rapprocher de nous ; et le virus nous a atteints, mais en produisant alors des ravages, via probablement une espèce intermédiaire, le pangolin, apprécié par la pharmacopée chinoise pour ses écailles (et donc gravement menacée). C’est donc la nature, et plus exactement les effets de notre action sur elle, notre destructivité, qui nous ont imposé une radicalité qui détermine la nature de nos réponses, elles aussi radicales.

Le dérèglement climatique : toujours notre rapport au vivant

Or, c’est une situation analogue à laquelle l’ensemble des dégradations du système Terre, changement climatique en tête, nous confronte désormais. Ces dégradations ont atteint un degré inouï et rien ne semble annoncer quelque décrue. Nombre de pays ont même désigné à leur tête des chefs d’État qui ont en commun un déni des questions écologiques, de Trump à Bolsonaro en passant par Modi, Xi Jinping, Poutine, etc. Sur le plan de l’action, le déni est quasi-universel. Effondrement du vivant, pollutions au plastique, destruction des sols, entrée dans le dur des dérèglements climatiques, etc., la litanie est connue. Prenons toutefois appui sur le climat, car il peut donner le tempo.

La température moyenne au sol sur Terre est de 1,1°C supérieure à ce qu’elle était dans la seconde moitié du 19e siècle et, selon l’un des grands modèles au monde, celui de l’IPSL (Institut Pierre-Simon-Laplace, Paris), elle devrait atteindre les 2°C dès 2040, en raison des émissions déjà émises pour l’essentiel. C’est énorme.

Rappelons qu’avec une augmentation de plus de 1°C, nous connaissons désormais des cyclones qui flirtent quasi systématiquement avec le plafond de la catégorie 5, des inondations hors normes et des méga-feux, des pics de chaleurs jamais atteints[1] et des méga-sécheresses. Les récoltes australiennes de riz et de sorgho à l’issue de l’été austral ont par exemple diminué de 66 %. Avec +2°C, certaines régions de la zone intertropicale pourraient déjà connaître plusieurs jours par an où l’accumulation chaleur et humidité saturerait nos capacités de régulation thermique : nous ne serions plus en mesure, sans refuge dans un endroit plus frais au bout de 7 à 8 minutes, de réguler et de maintenir la température de notre corps à 37°, et ainsi d’échapper à la mort. Avec une élévation de la température de 3,5 à 4 degrés, cet état de choses durerait des semaines et s’étendrait même au-delà des tropiques. L’enjeu n’est donc autre que le maintien de l’habitabilité de la Terre pour l’espèce humaine et les autres espèces.

Au-delà de l’arrêt brutal, organiser le ralentissement général

Et il en va de cette situation comme du Covid-19, elle relève de la donne physique que nous avons produite et appelle un changement non moins radical : à savoir une redescente brutale, dans la décennie, avec effort immédiat, de notre destructivité ainsi que des émissions mondiales de gaz à effet de serre, qui devraient être réduites de moitié au moins, pour atteindre a minima la neutralité carbone au milieu du siècle[2].

En d’autres termes, à la place d’un retour fulgurant à la croissance, il conviendrait de décélérer brutalement — et à long terme — nos consommations d’énergie, et indirectement nos consommations tout court. La pandémie nous a montré qu’un court ralentissement global était possible, mais l’effort de ralentissement qui suivra sera bien plus difficile qu’un arrêt momentané des activités. Il devra être structurel.

Ensuite de quoi il conviendrait de construire une vitesse de croisière économique compatible avec le rythme de la biosphère, c’est-à-dire une consommation globale inférieure à une planète[3]. Pourquoi inférieure ? Pour se donner une marge de régénération des écosystèmes et des agroécosystèmes que nous aurons détruits. C’est une décélération significative, qui nous obligera à vivre définitivement sans croissance économique globale. Il s’agit bien d’une bascule de civilisation.

Ainsi, bien au-delà de ce que nous a montré l’arrêt de l’économie pendant le Covid-19, nous n’aurions d’autre choix que de changer profondément les modes de vie, ce qui implique évidemment une restructuration totale de l’appareil de production.

Une restructuration totale, un tournant de civilisation

Nous devrons métamorphoser les modes de vie des pays les plus riches, dont le nôtre, tout simplement parce que les causes des destructions du système-Terre ne sont autres que nos niveaux de consommation de ressources énergétiques, minérales, halieutiques, de surfaces, d’eau, de biomasse, etc. Un seul exemple, les 10 % les plus riches de la population mondiale émettent la moitié des gaz à effet de serre, alors que la moitié la plus pauvre de la population n’émet que 10 % de ces mêmes gaz[4].

C’est donc une association nouvelle de modes de vie et de techniques, probablement pour l’essentiel en “basse technologies” (low-tech), vers laquelle il conviendrait de s’orienter. Ce qui appellerait une profonde transformation de l’appareil de production, tournée plus vers les infrastructures (moins de virtuel), avec très peu de petits objets, mutualisés, modulables, recyclables, et à portée de réparation pour tous, en évitant les objets sophistiqués et riches en matériaux et en énergie.

C’est aussi tout notre urbanisme qu’il convient de revoir pour rendre les villes habitables durant la saison chaude[5], qui dépasse désormais largement l’été : avec des trottoirs et des chaussées, notamment, végétalisés, pour ne citer que ces exemples…

Avec la modernité, nous avions cherché à nous arracher à la « vallée des larmes » de la misère. Nous nous sommes donnés comme dessein de toujours produire plus. Contrairement au souhait formulé par John Stuart Mill au 19e siècle, nous ne sommes pas parvenus à trouver quelque optimum. Nous avons poursuivi jusqu’à l’absurde la quête de richesses matérielles et qui plus est depuis une quarantaine d’années avec une explosion des inégalités en termes de répartition de la richesse sur Terre et au sein de chaque nation, en dépit de l’arrachement des classes moyennes des pays émergents à la misère. Nous sommes désormais menacés d’un retour à la « vallée des larmes », sous la forme d’un désert brûlant.

Le consensus moderne s’était construit autour de la nécessaire production de richesses et leur nécessaire partage ; on s’écharpait sur les moyens optimaux de production et sur les critères de redistribution de la richesse produite.

Aujourd’hui, il s’agit de nous entendre sur la nécessaire décrue de la production et sur son partage, c’est-à-dire sur le nécessaire resserrement des écarts de richesses. Au sein de ce cadre, la matière à adversité démocratique ne manquerait pas : nous pourrons nous différencier quant au degré de resserrement opportun des inégalités sociales autant qu’au sujet du niveau de décrue de la production et des types de production à privilégier ou non.

Rappelons qu’à terme, en cette matière, il n’y a pas d’intérêts divergents : continuer sur la tendance actuelle c’est aboutir à une planète inhabitable pour l’ensemble des espèces vivantes.

Le risque létal d’un “retour à la normale”

Bien des manières d’aborder en ce moment l’après ne sont guère rassurantes, et rappellent les suites de la crise économique de 2008-2009. La tentation est forte, en effet, de revenir à la situation d’avant, mais en pire. A l’hôpital, on maintient bille en tête les « restructurations » en vue de « l’optimisation de l’offre de soins publique » – entendez les suppressions de centaines de postes et de lits -, que ce soit dans le Grand Est (!) mais aussi dans le nord de Paris, déjà sous-doté. Des économistes orthodoxes font à nouveau entendre leur petite musique : il va falloir « relancer la machine », « tout miser sur la croissance », faire passer l’économie avant l’écologie. Du côté de la puissance publique, on entend déjà que les « réformes structurelles » et une « austérité » redoublées sont plus que jamais nécessaires pour « éponger la dette ».

Ce sont souvent les mêmes qui, de plateaux d’experts en tribunes de presse, de chaînes d’information en « téléphone sonne », préviennent contre les méfaits certains d’une « écologie punitive ».

A ces « réalistes » auto-proclamés, dont le « réel » est d’une abstraction inédite dans l’histoire de l’humanité, car il se compose d’indicateurs, de spreads, de nanosecondes et de pures spéculations (pas celles des philosophes, hélas, celles des traders), il faut rappeler quelques faits bien établis, dont tout le monde, à l’occasion de cette catastrophe sanitaire, a pu faire l’expérience parfois douloureuse.

De la même manière qu’il a fallu deux étés caniculaires éprouvants pour que, dans leur chair, nos contemporains saisissent ce que veut dire le dérèglement climatique, nous avons vu et ressenti les effets désastreux et irrationnels de la « RGPP » (Révision générale des politiques publiques) et autres dispositifs du « new public management » néolibéral qui mise tout sur le « flux » au détriment du « stock » : c’est parce qu’il n’y avait pas de « stocks » de tests, de masques et de gel qu’il a fallu confiner tout un pays. Pour économiser des millions d’euros dans un univers stable, qui mutile l’État-providence en pariant que tout ira bien, ce sont des centaines de milliards que nous brûlons parce que le monde a ses imprévus et que le « flux tendu » gestionnaire ou logistique ne tolère pas le moindre incident.

A ceux qui, face à la fermeté des mesures à prendre pour « lisser la courbe » – cette fois-ci, la courbe climatique – seraient tentés de crier à « l’écologie punitive », rappelons que la punition est déjà là : mort de masse par contamination, confinement général, arrêt brutal de l’économie, dilapidation de milliers de milliards d’euros. Ajoutez à cela l’attaque en règle contre les libertés et droits fondamentaux. Qui, dans ces conditions-là, peut encore parler d’écologie punitive sans sombrer dans le ridicule ?

Souvenez-vous, les renoncements nécessaires pour atténuer les effets du dérèglement général de la planète étaient inacceptables, nous disait-on : baisser notre consommation folle, couper dans les dépenses somptuaires, cesser de fabriquer des objets inutiles, des 4×4 rutilants et vrombissants, des vols en avion… On nous disait que la croissance n’était pas négociable. Erreur, elle l’était.

Quand on voit les sacrifices et les renoncements auxquels (presque) tout le monde se plie pendant le confinement, on se dit que tout était déjà possible. Faut-il rappeler que 48 000 personnes meurent par an en France de la pollution atmosphérique, 15 000 des effets du chômage, et que la canicule de 2003 a fait 19 000 morts ?

Retourner à la situation d’avant, “relancer la machine” à l’identique, indiquerait non seulement que nous n’avons pas tiré de leçon des catastrophes, mais surtout que nous décidons de faire mourir toutes ces personnes. C’est bien évidemment inacceptable.

Les propositions qui suivent ont pour but de contribuer aux changements structurels de nos institutions démocratiques et économiques.

Une vision et un programme

L’objectif global est l’adoption consensuelle d’un nouveau cap de civilisation, dont les grandes lignes sont :

  • ECONOMIE : Produire moins de biens (sobriété), et mieux (efficacité), pour que nos économies s’insèrent dans le cadre des limites planétaires et deviennent régénératives plutôt que destructives ; resserrer les écarts de revenus.
  • ETAT : refonder la représentation, enrichir les procédures démocratiques, protéger les biens publics et les biens communs ; redonner du sens au service du public.

Il y a bien sûr différentes interprétations possibles de ces objectifs et des mesures précises qui peuvent contribuer à les atteindre. Libre à d’autres, dans un esprit d’alternance démocratique, de proposer d’autres interprétations et mesures de mise en œuvre.

Nous avons choisi de proposer des mesures, très centrées sur l’État. Ce n’est évidemment pas incompatible avec une démarche de participation populaire (et toutes les initiatives de la société civile allant dans le même sens), que nous encourageons par ailleurs. Mais nous soulignons que même ces processus démocratiques “venant du bas”, doivent reposer sur des garanties de l’État. Par les mesures qui suivent, nous nous donnons des instruments puissants pour réellement changer les choses.

Certaines des réformes que nous proposons pourraient être, autant que faire se peut, immédiates, d’autres exigent au contraire du temps, par exemple la réorganisation du commerce international et la démondialisation, d’autres enfin appellent une mise en œuvre dynamique et progressive comme le plafonnement des consommations et le resserrement des inégalités.

A. Vers une économie « réelle » au service des biens communs (18 mesures)

 

Les dégradations du système Terre sont le résultat du substrat énergétique et matériel de nos modes de vies actuels et de la manière dont ceux-ci envahissent les territoires les plus divers et reculés. Les propositions ci-dessous visent à réduire le potentiel destructeur de nos activités et des modes de vie dont elles sont solidaires. Elles visent également à concilier cet objectif avec une amélioration qualitative du bien-être et la justice sociale, qui repose sur la reconnaissance de l’égale dignité de tous les êtres humains. Toutes ces considérations nous imposent de transformer nos modes de vie en adoptant des instruments qui permettent de mesurer l’effet destructeur de nos modes de vie et de le borner, comme l’Empreinte Écologique et les quotas de consommation individuelle.

Mesure 1 – Pour ce faire, nous aurons besoin d’indicateurs robustes quant aux conséquences écologiques et énergétiques des niveaux de production, et quant à leurs incidences en termes de bien-être humain.[6] On peut constater en Europe une timide percée de ce discours même au sein de la droite classique.

Mesure 2 – Relocalisation maximale de l’activité via un protectionnisme coordonné et coopératif au niveau international. Cette relocalisation permettrait de contrôler plus efficacement les flux de matière et d’énergie à l’échelle d’un territoire ; et d’évaluer leur impact sur les écosystèmes. L’objectif est ici de parvenir à terme à une empreinte écologique inférieure à 1 planète (objectif partiel de 1,5 d’ici à 10 ans), tant il est nécessaire de stimuler les capacités de régénérescence des écosystèmes. Il existe dans la littérature internationale un indicateur mixte combinant Empreinte Écologique et Limites Planétaires, qu’il conviendrait d’adopter à l’échelle de chaque territoire.[7] Ce qui importe avant tout, c’est d’engager une dynamique de resserrement progressif de l’empreinte écologique.

Doivent être relocalisés en premier les secteurs essentiels à la vie de la nation comme l’alimentation, les fournitures relatives au secteur médical et de santé, l’énergie, l’électronique et le web (nécessairement à l’échelle européenne) et évidemment la défense.

Mesure 3 – Modification du droit des sociétés : l’objet social doit préciser la contribution au bien commun. Les entreprises seraient soumises au resserrement de l’Empreinte Écologique et adopteraient une comptabilité tenant compte de l’empreinte écologique et de la dynamique écologique globale des écosystèmes. Les entreprises adopteraient pour cela une comptabilité à trois capitaux : actifs classiques, capital social et capital naturel, les trois n’étant pas fongibles (aucune compensation ne serait possible, même pondérée). Cette démarche, associée à la nécessaire transformation de la gouvernance des entreprises (de manière à la rendre plus démocratique) revient à généraliser les principes de l’ESS de transformation écologique[8]  à toutes les entreprises et tous les secteurs d’activité (internationalisation des externalités négatives, participation et autonomie)[9].

Il faut aussi changer les règles de l’entreprise sur la transparence des actionnaires, que l’on sache, publiquement, qui finance quoi. Pierre Samuel le proposait déjà en 1970.

Mesure 4 – Comptabilité en matière/énergie et instauration de quotas d’énergie/matière par individu (variable en fonction de la situation géographique et de la part « contrainte » des dépenses). Il s’agirait de plafonner démocratiquement, de façon progressive, les consommations d’énergie / matière (et notamment les consommations d’énergie fossile, émettrices de CO2). De tels plafonnements pourraient être mis en place non seulement pour les achats directs d’énergie, mais pour tous les produits (chaque produit serait marqué d’un “prix”[10] en énergie / matière, et chaque achat serait reporté sur un compte personnel). Le quota serait calculé par bio-région, selon la formule suivante : empreinte écologique = 1/nombre d’habitants de la bio-région. Ces plafonnements s’accompagneraient de péréquations de façon à garantir à tous les Français des conditions de vie équitables : les régions moins bien dotées pourraient recevoir des “transferts de quotas” provenant des régions les mieux dotées, en respectant à terme une empreinte écologique globale inférieure ou égale à 1. Sans de tels plafonnements, absolus et non négociables, il est impossible de faire baisser les émissions sur un territoire donné, autrement qu’en laissant le marché déterminer le prix des consommations “hors quota” (c’est le principe des “marchés de quotas”, par exemple de la “carte carbone” conçue par les Britanniques avant la crise de 2008, les riches pouvant racheter aux pauvres leurs quotas), ce qui reviendrait à marginaliser une grande partie de la population et à accroître les inégalités sociales.

Il n’y a jamais avec de tels quotas qu’un mode de gestion séculaire, celui des communs, toujours assortis, comme l’a montré Elinor Ostrom, de règles d’usage rigoureuses. Et rappelons-le, nous concernant, nous sommes déjà en situation de surpâturage climatique et biologique.

Mesure 5 – Généralisés à toutes les consommations, les quotas énergie/matière reviennent à relativiser le signal prix. Le signal prix devient relatif dans une économie qui tend vers un plafonnement généralisé, dont les plafonds décroissent progressivement pour atteindre les objectifs démocratiquement fixés : la consommation des biens rares n’est plus réglée par leur prix, elle est plafonnée “a priori”, et obéit à un principe d’équité (les quotas sont fixés en tenant compte des “consommations contraintes” de chacun). Les écarts de consommation (entre riches et pauvres) se portent sur les services purs ou les objets patrimoniaux. Toutefois les services deviennent eux aussi plus rares (la productivité des activités de service pur ne progresse pas ou très peu : les quantités sont donc “données” par le niveau de la Population Économiquement Active (PEA), elles sont constantes à court terme). On pourrait craindre que les services deviennent plus coûteux en raison de leur relative rareté, et qu’ils ne soient accessibles qu’aux plus riches. Mais il convient de rappeler ici que les écarts de revenus et de patrimoine étant par ailleurs démocratiquement bornés, les disparités concernant les quantités consommées le seraient aussi.

Mesure 6 – Dette publique : nous proposons que l’État français cesse de payer les intérêts de la dette publique cumulés depuis 1974, date à laquelle on a mis fin au privilège de la Banque de France de battre monnaie : c’est l’essentiel (70%) de la dette française qui serait purement et simplement effacé. L’indépendance de la Banque Centrale et le recours au marché obligataire pour le refinancement des États avaient pour dessein d’empêcher ces derniers d’exercer leur prérogative de création monétaire, en la déléguant à des entités indépendantes. Cette décision apparaît, avec le recul, d’autant plus injustifiée que les banques centrales indépendantes (la BCE ou la FED par exemple) ont récemment adopté (ou envisagent de le faire) des instruments de politique monétaire “non orthodoxes” (Quantitative Easing ou “Helicopter Money for People”), les exacts équivalents de la “planche à billet” que les orthodoxes reprochaient aux États de faire tourner à la moindre difficulté.

Nous n’ignorons pas qu’une telle mesure pourra pénaliser les épargnants qui détiennent des obligations d’État, mais considérons qu’elle est conforme à l’intérêt du plus grand nombre, actuellement obligé de s’acquitter d’un impôt pour assurer le paiement des intérêts illégitimes de la dette publique.

Mesure 7 – Nous proposons de restituer à l’État les instruments de pilotage monétaire et financier, indispensables à la réorientation des flux d’investissement et à la relocalisation des consommations et des productions. Il s’agirait en premier lieu de   mettre fin à l’indépendance des banques centrales. Cette mesure revient à restituer à l’État l’instrument de pilotage public de la monnaie et des services financiers. Elle s’accompagnerait de la nationalisation totale ou partielle du secteur bancaire (ce dernier est nationalisé de fait depuis la crise de 2008, dans la mesure où l’État s’est porté garant, en dernier ressort et sans limitation de montant, non seulement des dépôts des épargnants, mais plus généralement des dettes contractées par les banques françaises).

Mesure 8 – Nous n’ignorons pas la résistance de certains gouvernements européens à de telles idées. La France engagerait des négociations avec ses partenaires pour les convaincre de l’impérieuse nécessité d’une telle politique. Dans l’hypothèse où elle n’obtiendrait pas gain de cause, elle pourrait décider de recouvrer sa souveraineté monétaire : elle plaiderait alors pour conserver l’Euro sous la forme d’une monnaie commune et non plus “unique”, suivant la proposition jadis formulée par la Grèce[11]. La France adopterait dans ce cas une politique monétaire reposant sur le pluralisme monétaire et la reconnaissance des monnaies locales et complémentaires (fondantes, dédiées, vectorielles, etc.), répondant à l’objectif de viabilité écologique et sociale des productions et consommations (empreinte écologique inférieure ou égale à 1 et encadrement des inégalités de revenus et de patrimoine).

Mesure 9 – Mise en place d’un revenu de transition écologique[12]. Le RTE se destine à des personnes physiques, en contrepartie d’activités orientées vers l’écologie et le lien social ; la rémunération de ces activités (par exemple : agroécologie, permaculture, artisanat, low-tech) par le marché est souvent bien inférieure à leur valeur réelle. Le RTE comprend un volet monétaire et un volet accompagnement dans le cadre d’une coopérative de transition écologique (CTE). Une CTE a trois fonctions principales : financière avec le versement d’un revenu conditionné ; d’outillage des porteurs de projet en termes de formation et d’accompagnement, pour franchir progressivement les étapes de la transition ; de mutualisation des coûts, des pratiques et des connaissances au sein du groupe ainsi constitué. Les personnes et les initiatives déjà actives ou émergentes dans la transition gagnent ainsi en visibilité, et serviront de levier pour changer d’échelle et redynamiser les territoires. L’intérêt majeur du RTE est de s’appuyer sur des personnes, des réseaux et des structures déjà existantes, dont il constitue la pierre angulaire à travers la mise en œuvre d’une CTE. Celle-ci peut prendre différentes formes juridiques : une société collective d’intérêt collectif (SCIC) intègre des structures démocratiques diverses, dont des coopératives d’activité et d’emplois (CAE), des entreprises locales, des collectivités. La première CTE a été créée en 2019 dans la commune de Grande-Synthe avec la volonté de contribuer directement aux politiques territoriales de transitions (agricole et alimentaire ; transition énergétique ; mobilité ; économie circulaire etc.). La prochaine CTE est en cours de création dans le département de l’Aude. Les territoires en expérimentation sont eux-mêmes en réseau. Ainsi, le RTE a vocation à construire un nouveau modèle économique, écologique et social, grâce à un processus bottom-up.

Mesure 10 – Forcément, par voie de conséquence, encadrement des écarts de revenus (salaires, revenus du capital) serait à établir, à l’intérieur d’une fourchette dont l’amplitude est à définir de manière démocratique et par voie de référendum. De même que le revenu de transition écologique comble la distance entre le revenu jugé “minimal” et la rémunération réelle par le marché, le revenu maximal est le produit d’une décision démocratique qui interdit la “sur-rémunération” par le marché, dès lors que celle-ci introduit des écarts de revenus que la société juge néfastes. La même logique prévaut dans un cas comme dans l’autre : la borne inférieure et supérieure des revenus est déterminée démocratiquement. Les mérites des uns et des autres ne sont pas méconnus pour autant : la société dispose d’une grande palette d’instruments pour les reconnaître à leur juste valeur (charges et honneurs de toutes sortes sont une juste rétribution, non monétaire, de ces mérites et vertus).

Mesure 11 – Fiscalité écologique et sociale (exonération de la TVA et modulation de l’impôt sur le revenu en fonction du bilan “énergie / matière” des consommations). Cette fiscalité vise à inciter les consommateurs à adopter des comportements de consommation “vertueux” et accompagne la mise en place des quotas évoqués aux points 3 et 4. Si l’on fixe un quota élevé dans un premier temps, un système de modulation du taux d’imposition en fonction du bilan énergie/matière des consommations peut amener vers plus de sobriété. Cette solution est intéressante tant que le plafond est assez élevé et permet d’encourager les consommateurs à réduire leurs consommations “non vertueuses”, qui s’ajusteront d’elles-mêmes au plafond “cible”, progressivement rabaissé.

Mesure 12 – Agriculture : vers une “agroécologie décarbonée” (sans énergies fossiles). Il est urgent de mettre en place un modèle agricole à très haute productivité par unité de surface et à faible productivité par unité de travail. Une telle agriculture exigera de mobiliser à terme entre 15 et 30 % de la PEA, d’abandonner presque entièrement la motorisation à énergie fossile et d’avoir massivement recours à l’énergie musculaire (animale ou humaine). Cela implique également d’imposer un phasage de l’utilisation des pesticides de synthèse (néfastes pour toute la biodiversité) et les engrais de synthèse, autre poste important de l’utilisation/dépendance des combustibles fossiles en agriculture.

Imposer la sortie de cet ancien modèle est aussi une façon de se projeter dans le nouveau, celui qui permettra de faire de l’agriculture le premier secteur économique fixateur de carbone, comme le demandent les scénarios du GIEC que tous les pays ont admis avec la COP 21 dont la France est si fière. Ce modèle inclut aussi un retour à l’intégration des arbres dans nos pratiques agricoles, entre forêt-jardin, systèmes agro-forestiers et sylvo-pastoraux (soit le démembrement du remembrement). Par ailleurs, pour éviter la stratification sociale entre individus se consacrant à des activités dont les taux de productivité horaire sont très différents, nous proposons que cette mobilisation concerne TOUTE la PEA, sous la forme d’une activité agricole à temps partiel, spécialement dans les périodes où les besoins de main d’oeuvre sont très élevés (récoltes, préparation des sols, désherbage, etc.). Le régime d’activité du futur serait donc celui de la “poly-activité intermittente”, qui verrait chaque individu se consacrer, alternativement et par phases, à l’entretien du vivant (dont l’agriculture est une forme essentielle) et à d’autres activités productives ou de services. Cette alternance aurait également des vertus démocratiques (puisqu’elle place tous les paysans, permanents ou intermittents, sur un pied d’égalité et de coopération) et culturelles, car elle permettrait de rétablir le lien entre tous les habitants du territoire national et “l’autre société” des espèces vivantes qui habitent ce même territoire.

Mesure 13 – Agriculture : vers une libération des semences et diversification génétique. La libéralisation des semences du domaine public constitue un élément majeur de l’autonomie et de la sécurité alimentaire. Il y a, à l’heure actuelle, grâce au travail institutionnel de différents acteurs, à l’échelon national et Européen, des avancées importantes pour la réhabilitation et la réappropriation des ressources génétiques natives (semences paysannes – variétés ancestrales, etc.). Il conviendra de mettre un terme à l’actuel système d’encadrement du marché des graines. Les semences paysannes sont d’ailleurs libres de tout droit de propriété intellectuelle, de tout brevet ou C.O.V. (titulaire d’un Certificat d’Obtention Végétale). Notons enfin que des travaux en cours (INRA – CIRAD de MONTPELLIER) tendent à montrer que les semences paysannes, à la différence des semences industrielles, sont riches d’endophytes (écosystèmes microbiens symbiotiques), lesquels contribuent fondamentalement à la vie les plantes, comme des sols.

Aucune loi n’interdit de re-semer les graines de son champ ou de son jardin, surtout si elles sont dans le domaine public, donc libres de tout droit de propriété intellectuelle… Cependant, le privilège de l’industrie (déposer des brevets sur les semences) leur a servi de tremplin pour accaparer les semences libres paysannes, et faire interdire leur usage libre. Le G.N.I.S. (Groupement National Interprofessionnel des Semences), par exemple, est une instance ambigüe à double casquette, représentant des intérêts privés des firmes qui le constituent, (Bayer, Monsanto, Dupont, Pioneers Syngenta, Limagrain, etc.) et chargé en outre par l’État français de gérer le secteur officiel des semences et de représenter l’État français pour toutes les missions officielles concernant la réglementation des semences… Cette situation est intenable d’un point de vue éthique, et dangereuse pour la biodiversité, c’est-à-dire l’avenir de l’agriculture. Nous proposons d’en finir avec les brevets de semences.

Mesure 14 – Agriculture : “réempaysannement des Terres”. La préservation et la répartition du foncier agricole, qui disparaît toujours au rythme de 1 département tous les 6 ans en France, est un enjeu majeur pour la pérennité de notre société. Les terres arables garantes de notre avenir alimentaire s’effondrent dans la plus totale indifférence. L’effet est plus dramatique encore dans les pays du Sud (Asie – Afrique – Amérique Latine) par l’accaparement dont l’ampleur constitue une menace globale pour l’humanité, avec des conséquences irréversibles sur le court terme. Les appropriations et la concentration des terres par quelques-uns entraînent la destruction des sociétés paysannes, l’exclusion de millions de petits producteurs, la destruction des écosystèmes et des ressources en eau et l’accélération du réchauffement climatique. Les paysans sont par millions victimes des évolutions actuelles des structures agraires qui violent les droits des populations et pillent littéralement les territoires, en créant partout la précarité et les pénuries alimentaires. Pourtant les agricultures paysannes sont dix à cent fois plus productives par unité de mesure que l’agriculture industrielle et elles nourrissent encore aujourd’hui 75 % de la population mondiale avec seulement 25 % des terres agricoles et très peu de protéines animales. Pour mettre fin à cette dérive en France, les SAFER verront leurs missions redéfinies et leurs prérogatives légales renforcées : maintien et développement des agricultures familiales (pratiquant la polyculture vivrière agroécologique), accompagnement des nouveaux paysans désirant participer à un programme de “reconquête paysanne”, pouvoirs d’investigation pour mettre en échec les opérations de contournement de la loi foncière[13].

Mesure 15 – Fin à terme de la métropolisation. L’alternance décrite (12 – §2) exige de rapprocher le lieu de résidence des espaces agricoles, afin de réduire la dépense énergétique liée au transport des personnes et des productions (circuits courts). Les politiques de réaménagement du territoire viseraient des agglomérations de 300 000 habitants en moyenne. Les distances domicile – lieu de travail se trouveraient alors réduites à tel point qu’elles pourraient être parcourues en ayant recours à l’énergie musculaire ou à des transports publics dont le coût serait d’autant plus faible pour la collectivité que les distances à parcourir seraient courtes. La redistribution de la population sur le territoire pourrait être encouragée par une fiscalité écologique et sociale adaptée (par exemple, la fiscalité foncière pourrait être réduite dans les zones à forte contribution écologique et sociale, et le manque à gagner pour les communes pris en charge par l’État). De tels changements s’effectuent sur des décennies.

Mesure 16 – A terme, politique de transport public intégrale ou mutualisée à l’échelle de petits collectifs (individus + bagages). Le transport individuel serait progressivement réduit par le moyen d’un quota carbone / Transport ; celui-ci étant rabaissé au fur et à mesure que l’offre alternative de transports publics serait renforcée.

Mesure 17 – Arrêt immédiat des subventions aux énergies fossiles. Cette mesure n’exige aucun préalable car rien, ni la rationalité économique ni l’intérêt général ne justifient ces subventions : celles-ci ne doivent leur existence qu’aux participations croisées de l’État dans les entreprises extractives. Leur rentabilité nette entretient une véritable dépendance de l’État aux énergies fossiles et l’entraîne dans une diplomatie et des opérations extérieures visant à garantir ses approvisionnements.

Mesure 18 – Fin des paradis fiscaux. Pour faire disparaître totalement le recours des entreprises aux paradis fiscaux, la loi prévoirait des sanctions pénales applicables aux dirigeants (actionnaires compris). Le rapatriement fiscal des avoirs détenus par les sociétés et les particuliers permettrait de restituer à l’État des ressources (la perte fiscale est actuellement estimée à près de 5 milliards par an, les avoirs nets des ressortissants français détenus par les paradis fiscaux à plus de 300 milliards d’euros) qui pourraient être consacrées à la conversion écologique.

B. Vers un État garant du bien public et des biens communs (7 mesures)

 

L’objectif général ici poursuivi est d’ouvrir une dynamique démocratique qui conduirait à une transformation progressive des institutions. Nous nous trouvons actuellement dans un moment de bascule tel qu’il est impossible d’anticiper la forme que prendront les institutions de l’avenir. Nous échoit la responsabilité d’enclencher les démarches nécessaires à cette métamorphose sur le temps long.

Mesure 1 – Réforme constitutionnelle introduisant à l’article 1 “L’État est garant du respect de l’Empreinte écologique et des Limites Planétaires”, article qui renverrait à une loi organique précisant les indicateurs retenus. Il conviendrait, comme nous l’avons vu, après être parvenu à descendre le niveau de destructivité écologique actuel vers une empreinte d’1 planète (avec un objectif intermédiaire d’1,5 planète à 10 ans, calé sur l’effort à entreprendre en matière de réduction de moitié en 10 ans des émissions carbonées), de se maintenir, le temps nécessaire à la régénération des écosystèmes, en-deçà de ce seuil d’1 planète. Serait également intégré au même article le principe de non-régression en matière de droit de l’environnement. Ainsi le principe de la viabilité écologique se trouverait inséré dans le “bloc de constitutionnalité”. Serait aussi constitutionnellement reconnue une extension du statut de sujet de droits (certes sous une forme non plénière) aux écosystèmes ou à des éléments de ceux-ci (fleuves ou glaciers par exemple).[14]

Mesure 2 – Réforme du pouvoir législatif de manière à renforcer sa représentativité et à lui donner les moyens de légiférer sur le temps long et la complexité. 

Création d’une « chambre du futur » permettant de représenter le temps long, la complexité et qui viendrait s’introduire dans le système constitutionnel entre l’assemblée nationale et le Sénat[15]. Cette chambre, qui ne serait pas composée d’élus mais issue pour partie du CESE, pour partie de la cooptation de personnalités qualifiées (réputées pour leur engagement en faveur du long terme[16]) et pour partie du tirage au sort, s’ajouterait aux deux chambres existantes et elle disposerait des prérogatives suivantes, sans jamais pouvoir par elle-même statuer :

      1. Suivi du travail en Commission des lois et possibilité d’alerte si l’examen d’un projet ou d’une proposition de loi permet de déceler une contradiction avec l’article 1 de la Constitution, tel que redéfini (voir point précédent).
      2. Veto suspensif obligeant les chambres à débattre à nouveau d’un projet de loi.
      3. Saisine du juge constitutionnel.
      4. Veille des réalisations sur les territoires exemplaires en matière d’empreinte et de modes de vie écologiques afin de les faire remonter au parlement pour éventuellement mettre à l’étude un projet de loi permettant à ces expériences de changer d’échelle.

Cette chambre, à l’instar des autres chambres du pouvoir législatif, prendrait appui, dans l’exercice de ses fonctions, sur deux collèges. En premier lieu, un collège du futur (réunissant scientifiques et experts en matière de long terme : climat, biodiversité, société et civilisation) dont le rôle serait d’évaluer et de produire des synthèses de l’évolution des connaissances des grands enjeux de long terme. En second lieu, un collège de la participation, qui serait un organe méthodologique ayant pour but de veiller à l’organisation de débats publics sur le territoire (cette chambre se substituerait à la CNDP). Pour l’organisation de débats en matière de contenu des impacts à long terme des politiques publiques, cette chambre pourrait prendre appui sur l’expertise fournie par le collège du futur.

L’institution d’un équivalent des votations suisses, d’un référendum d’initiative populaire, s’impose, assortie d’un conformité constitutionnelle préalable, interdisant l’exploitation de circonstances émotionnelles particulières. Par ailleurs rien ne nous interdit non plus de déroger, dans certains cas, à la seule règle majoritaire (une décision est acquise si elle obtient plus de 50 % des suffrages exprimés). Ce qu’on appelle le jugement majoritaire, à savoir le fait non de retenir une option en éliminant les autres, mais d’évaluer les différentes options pour retenir les mieux évaluées, constitue une procédure très intéressante : elle rend mieux compte de la pluralité inhérente à la société et de la manière dont celle-ci appréhende la diversité des voies possibles.

Nous pourrions également tirer des leçons de l’épisode du Brexit. Si les voix de la jeunesse avaient alors été surpondérées, jamais le Brexit n’aurait été voté. Bien sûr, une telle pondération est en totale contradiction avec le principe absolu de l’égalité des voix. Mais on pourrait imaginer que cet éclairage soit apporté (avec un mécanisme accordant un poids supérieur aux votes en fonction de l’espérance de vie théorique des votants) relativement à un vote donné, sans qu’il en soit tenu arithmétiquement et légalement compte. Un tel éclairage conduirait les élus à tenir compte de la réalité du vote…

Transformation du Sénat en « Assemblée des bio-régions », dotées chacune d’une autonomie pour l’adaptation aux réalités de chaque territoire des normes régissant l’activité.

Modification du mode de désignation des représentants siégeant dans les deux chambres de plein exercice (Assemblée Nationale et Sénat) en introduisant une part de désignation au tirage au sort, à hauteur du tiers des sièges à pourvoir. En outre, de façon à diversifier le vivier des candidats possibles au suffrage universel, un “statut de l’élu” sera soumis au vote des assemblées : ce statut prévoirait que tout élu national se verrait offrir à l’issue de son mandat un poste dans la fonction publique. Cette réforme éviterait que les salariés se trouvent dissuadés de se présenter au suffrage de leurs concitoyens, de peur de ne pouvoir retrouver un emploi à l’issue de leur mandat.

Mesure 3 – Une fonction publique, rempart contre la privatisation et le détournement du « bien public ». De manière à renforcer la légitimité des agents de la fonction publique d’État au regard de la population dans son ensemble, et de les attacher aux destinées du pays, nous proposons d’allonger la durée d’engagement – 15 ans au lieu de 10 -, d’interdire le rachat par les entreprises ou par les individus eux-mêmes de la “pantoufle”, et d’interdire toute forme de réintégration dans la fonction publique – tout au moins à des postes comportant l’exercice de responsabilités exécutives –  des fonctionnaires qui auraient décidé de la quitter. Enfin, nous proposons de supprimer le management par indicateurs chiffrés et comptables.

Mesure 4 – De l’État providence à l’État résilience. Ce dernier offrirait une garantie de solidarité, universelle, à proportion des revenus de chacun, et couvrant l’ensemble des risques, y compris les risques écologiques. Il s’agit de faire de la “sécurité” un horizon de civilisation, dans un monde instable et menacé par le réchauffement climatique et les bouleversements écologiques sans précédents… Dans un tel monde, la sécurité sociale devient une valeur essentielle, et la garantie d’une vie stable le substitut de l’appétit pour le “gain” et la distinction sociale par l’avoir qui avaient caractérisé l’imaginaire social du capitalisme :

Suppression de l’ONDAM et pilotage de l’assurance maladie par la qualité plutôt que par le coût.

Déplafonnement des cotisations de l’assurance maladie.

Réforme de l’assurance vieillesse : retour à un système par répartition à prestations fixes, et mise à contribution de l’ensemble de l’appareil productif (travail ET capital) pour garantir l’équilibre du système.

Garantie d’activité : l’activité (non plus seulement le “travail”) est une dimension essentielle de la vie sociale. L’État résilience doit garantir à tous la possibilité d’exercer une activité : le revenu de “transition écologique et sociale” est versé sous condition de conformité de l’activité à la stratégie de transformation écologique et sociale (cf. point 8).

Mesure 5 – Cadrage de l’action de l’exécutif en fonction de l’objectif constitutionnel de durabilité forte qui viendrait intégrer le bloc de constitutionnalité (ex. Déclaration des droits de la nature de l’ONU). Une évaluation régulière par la représentation nationale et les citoyens (commission indépendantes) des impacts (cf. loi SAS, etc.).

Mesure 6 – Le point précédent oblige nécessairement au rétablissement d’un pilotage global (non plus un « plan » mais tout au moins une stratégie pluriannuelle) par impacts. Les objectifs d’impacts seraient, dans l’idéal, coordonnés au plan international (voir infra) : l’État veillerait à l’atteinte des objectifs mais laisserait aux acteurs de la société civile la pleine liberté de s’accorder sur les moyens pour les atteindre. Le premier ministre doit pouvoir s’appuyer sur une « Coordination nationale de la transformation écologique et sociale », associant citoyens, société civile, entreprises réformées (cf. supra, point A.3), bio-régions et services techniques de l’État.

Mesure 7 – Réforme de l’éducation et de la recherche, donnant la part belle, pour ce qui concerne la première, à la coopération et la créativité et, pour ce qui concerne la seconde, aux sciences citoyennes et participatives, sans entraver la recherche fondamentale, plus que jamais essentielle. Chaque individu serait associé à la veille de l’écosystème qui l’héberge, et dont il observerait les évolutions : il s’agirait de confier à chaque personne volontaire le soin d’opérer régulièrement et suivant des méthodes éprouvées des “relevés du vivant”, pour mieux estimer la réponse des écosystèmes aux changements d’activité. Aucun dispositif purement mécanique ne permettra d’avoir une idée de la “productivité globale” ou de “l’output thermodynamique global” d’un écosystème : c’est une limite de toutes les démarches d’évaluation d’impact écologique de l’activité économique (des flux d’énergie / matière). Il faudra associer les humains à cette veille thermodynamique quotidienne. Cette démarche aurait des vertus culturelles puisqu’elle conduirait chaque volontaire (et potentiellement tous les citoyens) à observer (regarder, écouter, sentir) les évolutions de la société des vivants qui l’entoure.

C.   Propositions internationales (10 mesures)

 

Les propositions que nous formulons à l’échelon français prennent tout leur sens si elles s’inscrivent dans une politique coordonnée de refondation de l’ordre international, dont l’écologie deviendrait tout à la fois le socle et l’horizon.

Il s’agit en premier lieu de coordonner l’effort collectif pour faire face à l’urgence sanitaire et sauver le plus grand nombre possible de vies humaines des dévastations causées par la pandémie. Cette coordination peut préfigurer d’autres formes d’organisation internationale, dont nous pouvons d’ores et déjà distinguer les grandes lignes (Phase 2), de même qu’il nous est d’ores et déjà possible de déterminer les axes sur lesquels faire reposer une “stratégie de convergence écologique” de long terme (Phase 3).

Phase 1 : Une réponse internationale à l’urgence sanitaire et écologique

Mesure 1 – Une AG extraordinaire des NU pour coordonner les politiques sanitaires en réponse à la crise. Cette AG doit être réunie dans la plus grande urgence compte tenu des besoins de coordinations qui dépassent de loin le périmètre des politiques et des appareils de santé publique relevant de l’OMS. Politiques migratoires, économiques, environnementales, sont tout autant requises pour faire face à la multi-crise suscitée par la pandémie.

Mesure 2 – La rédaction d’une déclaration internationale, portée par l’AG ONU ou par un groupe d’États volontaires, pour endosser une politique “du vivant” reposant, entre autres, sur un protectionnisme concerté et solidaire. Cette politique du vivant fixe une cadre de droits pour les hommes et les autres espèces vivantes et détermine les “besoins” que les sociétés humaines doivent s’employer à satisfaire. Une telle liste permettrait de distinguer les besoins essentiels des autres, et de border les prétentions des sociétés humaines à satisfaire les seconds au détriment des écosystèmes terrestres.

Mesure 3 – Cette déclaration pourrait être déclinée sous la forme d’un “programme de convergence” international, permettant à tous les pays membres d’atteindre une empreinte écologique globale inférieure ou égale à 1, tout en satisfaisant les “besoins” qui figurent dans la déclaration.

Certains pays doivent montrer l’exemple, et donc créer une sorte de cartel (solidarité très forte entre pays qui s’engagent).

Phase 2 : des transformations structurelles de l’ordre international permettant de coordonner des politiques publiques écologiques

Mesure 4 – Jubilé des dettes publiques. Les dettes publiques “odieuses” (contractées par des régimes corrompus), les dettes publiques de tous les pays à faible revenus, les dettes publiques contractées à la suite de la crise de 2008 pour sauver le système bancaire, de même que les dettes contractées auprès des banques centrales pour faire face à la pandémie, sont purement et simplement annulées. C’est ici le fondement moral de ces dettes que nous contestons, c’est leur origine même qui les rend ignobles et illégitimes[17]. Le recours à l’endettement public serait à l’avenir strictement encadré de telle sorte que les liquidités ne puissent se fixer sur des actifs financiers spéculatifs. Il serait notamment désormais impossible de refinancer les banques sans veiller à l’usage que ces dernières feraient de l’argent public (séparation bancaire, interdiction des activités pour compte propre, etc.). Le jubilé des dettes n’est pas une lubie ; il a une réalité historique. Nous nous contentons ici de rappeler le jubilé des dettes des pays pauvres effectué en l’an 2000 à la suite d’une campagne internationale.

Mesure 5 – Fin de l’indépendance des banques centrales, de façon à récupérer l’instrument de politique monétaire. Pilotage public de la monnaie et des services financiers : nationalisation du système bancaire et établissement du pluralisme monétaire via la reconnaissance des monnaies locales et complémentaires (fondantes, dédiées, etc.), qui deviendraient convertibles en “monnaie nationale”.

Mesure 6 – Nous appelons à la mise en place d’une monnaie de réserve et d’échange internationale, pilotée par un conseil constitué par des représentants de tous les pays parties à l’échange international, et dont les taux seraient fixés politiquement, de sorte à encourager les échanges écologiquement et socialement vertueux et décourager les autres[18].

Mesure 7 – Rétablissement du contrôle des flux de capitaux. Toutes les mesures évoquées jusqu’à présent peuvent entraîner un mouvement de fuite des capitaux hors de France.  Les détenteurs de capitaux chercheraient à fixer leurs avoirs sur des actifs rentables dans des pays dont le droit de sociétés et les règles fiscales jouent à leur avantage. La seule manière de contrarier cette tendance, et d’empêcher les mouvements spéculatifs à court terme, consiste à rétablir le contrôle des flux de capitaux (à l’entrée et à la sortie du territoire national, à l’achat ou à la vente de la monnaie en cours sur le territoire national). La France pourrait plaider, au nom de tous les pays, pour que soit rétabli au niveau international un tel contrôle. Ceci mettrait fin au système de changes flottants, qui introduit une très grande instabilité dans l’économie mondiale, et rendraient impossibles les spéculations sur le taux de change.  A l’intérieur de l’UE, la France défendrait le principe de l’Euro “monnaie commune”, qui autorise des dévaluations compétitives permettant de corriger, au moins en partie, les écarts de productivité entre pays de l’UE. A défaut de convaincre ses partenaires, la France pourrait sortir seule de l’euro et revenir au Franc. Enfin, le contrôle des flux de capitaux peut s’accompagner d’une fiscalité visant à en décourager les excès : la taxe sur les transactions financière, si le taux en est bien calculé, découragerait les mouvements spéculatifs de très court terme, tout comme une règle établissant une durée minimale de détention des actifs.  On pourra objecter à tout ceci que les marchés financiers en seraient moins “liquides” et donc sous-performants : nous répondons qu’il s’agit là précisément du but poursuivi. La performance recherchée n’est pas financière mais écologique et sociale : de ce point de vue, une plus longue détention d’actifs, des maturités plus longues et des taux plus faibles pour l’activité de prêt, n’ont que des avantages, comme en témoigne l’expérience de la Finance Solidaire. Cette dernière a par ailleurs fait la preuve de sa remarquable robustesse, y compris en période de crise.

Phase 3 : une stratégie internationale de convergence écologique

Les objectifs écologiques sont par définition globaux. Il ne peut être de politique en matière écologique qui ne soit coordonnée au plan international. La France peut cependant montrer l’exemple, en partant d’objectifs définis par la littérature et les instances internationales : une politique ambitieuse de transformation écologique à l’échelle de la France doit être entendue non pas comme repli, mais comme ouverture à un nouvel ordre international que la France appelle de ses vœux et dont elle accepterait d’adopter, seule tout d’abord, les formes et moyens.

Mesure 8 – Une déglobalisation décroissanciste et solidaire, reposant sur une relocalisation maximale des activités et des systèmes de coordination par “poupées russes” (une institutionnalité mondiale dont les éléments constitutifs seraient des ensembles visant l’autosuffisance et la viabilité écologique et sociale).

Mesure 9 – Une politique de coopération reposant sur des partenariats bilatéraux de “transformation écologique et sociale”.[19]

Mesure 10 – Ces partenariats donneraient naissance à des formes institutionnelles nouvelles, des coordinations ou alliances dont l’objectif est l’autonomie et la viabilité. Ces coordinations ou alliances deviendraient être les briques de base de l’ordre international.

 

Du changement de notre rapport au monde

La réalité nous enjoint de réduire brutalement nos consommations d’énergie et de matières. C’est du moins la préconisation du GIEC, dans le domaine où les mesures sont disponibles et fiables, c’est à dire pour ce qui concerne les émissions des GES et leur impact sur l’évolution du climat. Ce n’est pas le cas pour ce qui concerne le vivant et la biodiversité en général : il ne nous est pas possible de fonder un quelconque tempo sur données objectives. En revanche, l’actuelle crise sanitaire met en lumière les coûts exorbitants de l’inaction.

Cette réduction brutale est possible et elle aurait tout avantage à être effectuée de manière coordonnée à l’échelon planétaire. Une telle politique ne dépend pas de la France, mais notre pays peut s’en faire, avec d’autres, le champion. Un monde qui aurait effectué sa conversion écologique et solidaire serait moins conflictuel et dangereux, dans la mesure où la plupart des conflits actuels et futurs tirent et tireront leur origine d’une surconsommation des ressources. La France peut engager seule, en attendant un consensus international qu’elle appellerait de ses vœux, une transformation radicale de son modèle de prospérité. L’exemple d’une transformation réussie, à la fois socialement juste et écologiquement viable, est un attracteur puissant qui fournira le socle de nouvelles relations avec nos partenaires traditionnels, susceptibles de prendre la forme de “partenariats de transformation écologique”, permettant à chacun de garantir ses approvisionnements essentiels, en se fixant des objectifs de convergence à long terme.

Le monde de l’avenir en passera par une modification profonde de notre appareil de production, qui devra se détourner des petits objets au bénéfice d’infrastructures – que l’on songe à la nécessaire transformation de nos villes pour faire face et à la montée des températures et à la décrue énergétique. Des objets moins nombreux et plus durables, plus soignés tant esthétiquement qu’ergonomiquement, d’autant plus mutualisés qu’ils seront sophistiqués et riches en ressources, très souvent fondés sur des low-techs revisitées. Ce monde caractérisé par des écarts de revenus resserrés, en plus grande harmonie avec les non-humains ou autres-qu’humains, devrait être un monde pacifié, plus harmonieux, éminemment plus favorable à notre santé et à notre bien-être qu’une course compétitive dont tout chacun pressent ou comprend désormais qu’elle nous conduit à l’abîme.

Les mesures que nous proposons, aussi techniques qu’elles puissent sembler, ont pour finalité de conduire à un tel monde : elles visent à réduire les flux destructeurs, à pacifier la société en mettant un terme à la mise à mort effective ou symbolique des plus faibles (auxquelles la concurrence généralisée n’accorde aucune chance de survie), à mettre fin à la guerre contre la nature (phytosanitaire, extractive, par surcroît d’anthropisation, etc.), à rétablir enfin la relation au vivant comme socle de toute civilisation digne de ce nom. En un mot, nous proposons de ne pas convertir la planète Terre en planète Mars.

*      *     *

La pandémie a jeté un jour neuf sur ce que nous avions plongé dans l’obscurité. En faisant l’épreuve de la maladie, du confinement et des difficultés qu’il entraîne pour chacun de nous, nous prenons conscience du fait qu’il n’est rien de plus précieux que la vie, ni rien de plus réconfortant que la solidarité. Les joies et les peines dont nous sommes les témoins ou les victimes n’ont pas d’autres ressorts :

  • Le virus se propage à proportion des dévastations que nous avons infligées à l’écosystème terrestre.
  • Les victoires de la médecine et des soins doivent tout à la solidarité collective qui les rend possible (c’est la recherche et l’hôpital publics) et les prolonge (c’est le respect du confinement et l’entraide matérielle et morale que les uns aux autres s’accordent).

En ce temps de “rupture”, l’essentiel se fait jour. De quoi nous sert d’être puissants dans un monde inhabité, où notre “puissance” tourne à vide ? De quoi sert l’argent si l’appareil productif est à l’arrêt ? Quelle valeur ont nos billets si la confiance fait défaut, si plus personne dans le monde ne s’en porte acquéreur, car le pays où ils ont court ne produit plus rien qui vaille ? Les biens matériels sont importants ? Mais lesquels ? Que valent nos automobiles et nos avions si les destinations sont empoisonnées et les territoires qu’il leur faut traverser se transforment en déserts ?

La pandémie nous rappelle à notre condition d’être terrestres et vulnérables, pour qui la vie est essentielle, et la relation féconde. Car il n’est pas de vie sans relation : relation aux espèces vivantes, relation aux écosystèmes que ces espèces composent et qui les abritent, relations aux “autres” (humains et non-humains) qui contribuent à faire de ces écosystèmes les lieux de tout épanouissement possible.

Nous avons toujours transformé le monde pour le modeler à notre image. Les écologues appellent ce processus “anthropisation”. Le productivisme a poussé ce processus jusqu’à son paroxysme, en réduisant le monde à une simple “ressource” exploitable, en n’assignant aucune limite aux destructions et extractions de toutes sortes. Corona nous rappelle que ce processus est à double sens :  un monde trop uniforme ou appauvri, que la vie a déserté, devient le cadre presque obligé des pandémies virales ou bactériennes.

L’ordre de confinement général nous a donné accès à un univers nouveau : une fois le ciel rendu à sa transparence et les rues des mégapoles au silence, l’essentiel nous devient audible, comme les chants des oiseaux ou le clapotis des gouttes de pluie. L’essentiel, c’est la vie qui repousse de n’être plus toujours fauchée, la terre qui revit de n’être plus écrasée par le poids des tracteurs, la fabrique humaine qui brasse de la matière, la transforme et la transporte (la bien nommée “économie réelle”), les efforts des hommes et des femmes qui prennent soin de la vie et les rapports de coopération : les flux de toute nature en somme. Quelle que soit leur ampleur et les forces qui les gouvernent, ces flux doivent se mêler les uns aux autres de telle sorte qu’ils servent cette finalité essentielle parmi toutes : celle de régénérer la vie, cette singularité propre à notre Terre et dont nous n’avons pour l’instant pas découvert l’équivalent dans les immensités sidérales qui nous entourent.

Une politique pour régénérer le vivant que nous avons abîmé et lui donner à l’avenir la prépondérance absolue sur toutes les autres finalités humaines, voilà ce à quoi nous appelons. Cette politique nous rendra plus libres car elle nous restituera l’essentiel, sans quoi la liberté est un leurre. Elle a pour nom Écologie. Elle est révolutionnaire en ceci qu’elle vise l’autonomie de chaque être et la fin de toute forme de domination sociale, qu’il s’agisse ici de la société des hommes ou plus largement de la société des êtres vivants, dont les humains font partie et qu’ils se sont employés jusqu’à présent à subordonner exclusivement à leurs finalités mondaines (au sens où elles répondaient à “leur monde” et à lui seul), sans mesurer à quel point cette politique les condamnait tôt ou tard à une mort certaine.

[1] 46° dans un village de l’Hérault, 43° en région parisienne, 40,7° au bord de la Mer du Nord en Hollande, des 50° et plus en Australie ou en Inde, etc.

[2] UNEP, 2019: Bridging the Gap – Enhancing Mitigation Ambition and Action at G20 Level and Globally ; IPCC, 2018: Global Warming of 1.5°C. An IPCC Special Report on the impacts of global warming of 1.5°C above pre-industrial levels and related global greenhouse gas emission pathways, in the context of strengthening the global response to the threat of climate change, sustainable development, and efforts to eradicate poverty.

[3] Nous avons tant détruit – les sols, les populations animales et végétales, les écosystèmes – que nous devrons un temps peser moins sur le vivant qu’il ne peut nous donner, afin de lui permettre de se régénérer.

[4] De même, les flux de matières (toutes les ressources que nous extrayons) ne cessent d’augmenter depuis les années 2000 et sont directement corrélés au niveau de vie également. Voir Unep, Global Material Flows and Resource Productivity, 2016, http://unep.org/documents/irp/16-00169_LW_GlobalMaterialFlowsUNEReport_FINAL_160701.pdf

[5] Dans nos villes, durant les canicules, entre parcs et îlots de chaleur, la température peut varier de 6° au moins

[6] Concernant le bien-être nous renvoyons ici aux travaux d’Éloi Laurent, notamment, Sortir de la croissance. Mode d’emploi, Les liens qui libèrent, 2019. Voir aussi : Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice, Les nouveaux indicateurs de richesse, La Découverte, 4ème édition, 2016 et Dominique Méda, La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer, Flammarion, 2013. Concernant les indicateurs écologiques, la mesure des émissions de carbone est fondamentale, mais elle ne doit en aucun cas être isolée des questions relatives au vivant et à la biodiversité. L’empreinte écologique est un indicateur agrégé fondamental. On peut y ajouter les limites planétaires qui peuvent désormais donner lieu à des traductions sous forme d’objectifs nationaux, voir Hy Dao et al., « National environmental limits and footprints based on the planetary boundaries framework: The case of Switzerland », Global Environmental Change 52 (2018) 49-57. Il est également possible d’agréger empreinte écologique et limites planétaires (voir note suivante).

[7] Nous renvoyons ici à : Daniel W. O’Neill et alii, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, February 2018, 88-95. Encore, une fois, aucun indicateur n’est parfait, et nous devons rester ouverts à des améliorations en cette matière. Un pays comme le Costa Rica, notamment, bien classé en termes de bien-être, se situe, comme d’autres, en-deçà d’1 planète.

[8] Cf Xavier Ricard Lanata ““L’économie sociale et solidaire ; chrysalide de la métamorphose ? Une analyse tirée de l’expérience du CCFD-Terre Solidaire”, in David Hiez (et alia), Ebauche d’une théorie générale de l’Economie Sociale et Solidaire, Paris, éditions Larcier, 2012, p. 395-410.

[9] Giraud Gaël et Renouard Cécile (dir), 20 propositions pour réformer le capitalisme, Paris, Flammarion 2009 ; Christian Arnsperger et Dominique Bourg, Pour une société permacirculaire, Paris, PUF 2017.

[10] Nous employons ce terme entre guillemets compte tenu de nos remarques sur le “signal prix” dans une économie où les consommations sont par ailleurs plafonnées (cf. note 8).

[11] James Galbraith, Stuart Holland et Yanis Varoufakis, Modeste proposition pour résoudre la crise de la zone euro, Paris, Institut Veblen, Les petits matins, 2010.

[12] Sophie Swaton, Pour un revenu de transition écologique, Paris, PUF, 2018 et Revenu de transition écologique : mode d’emploi, Puf, 2020.

[13] Le foncier rural passe de mains en main sous la forme d’”actif financier” de sociétés de capitaux fabriquées de toutes pièces, et échappent de ce fait au périmètre de compétence actuel des SAFER.

[14] Dont on peut résumer la maxime de la manière suivante, inspiré d’Aldo Leopold : “une chose est juste quand elle tend à préserver (ou à augmenter) la diversité biologique. Elle est injuste quand il en va autrement” (Catherine et Raphaël Larrère, Du bon usage de la nature, Paris, Flammarion, [1997] 2009, p. 281.

[15] Dominique Bourg et alii, Inventons la démocratie du 21e siècle, LLL, 2017.

[16] Cette cooptation s’effectuerait par le moyen d’une liste de noms, soumis par les ONG environnementales, parmi lesquels le parlement choisirait.

[17] Certains économistes (monétaristes) objecteront que l’injection pure de liquidités dans une économie dont le volume ne croit pas à proportion de l’augmentation de la masse monétaire produit nécessairement de l’inflation. Nous répondons que c’est précisément ce qui se passe depuis 2008 notamment, l’inflation en question se portant sur quelques actifs (immobiliers ou autres “actifs de réserve” comme les hydrocarbures fossiles), au mépris de l’intérêt général. Le gel des dettes ne produira pas d’inflation puisque les liquidités circulent déjà. On remarque d’ailleurs qu’en dépit des liquidités injectées dans l’économie internationale depuis 2008 (de l’ordre d’une dizaine de milliers de milliards de dollars, soit 15% du PIB mondial, ce qui est considérable) les effets inflationnistes hors bulles spéculatives ont été quasiment nuls. Le taux d’inflation de la zone euro est proche de 0: les comportement de vente massive d’actifs, qui ne trouvent pas preneurs en raison des anticipations baissières des agents économiques, contredisent la tendance spontanée à l’inflation résultant de l’accroissement de la masse monétaire. C’est ce que l’on appelle, depuis Keynes, la “trappe à liquidités”. Elle est caractéristique des situations d’affaissement “structurel” de la demande. La pandémie et la catastrophe écologique nous plongent, de manière durable, dans une situation de ce type. Pire, la crise provient d’un affaissement simultané de l’offre et de la demande de biens et de services : c’est la raison pour laquelle les instruments de l’économie capitaliste classique ne permettront pas de la résoudre.

[18] Cf. Gaël Giraud, “Quelle gouvernance mondiale”, in Projet, numéro spécial “De Prométhée à Noé”, Paris, CERAS, juillet 2010.

[19] Xavier Ricard Lanata et Mathilde Dupré, “Pour un protectionnisme coopératif”, in Projet (2019/2, n° 369).

Propositions pour un retour sur Terre

Par Dominique Bourg, Philippe Desbrosses, Gauthier Chapelle, Johann Chapoutot, Xavier Ricard-Lanata, Pablo Servigne et Sophie Swaton

Ce texte est extrait de l’ouvrage pour Un retour sur Terre à paraitre aux PUF en juin 2020.
© PUF – La pensée écologique

32 commentaires

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    • Ghislain NICAISE

    Pouvons nous reproduire ce texte (référencé bien entendu) sur le site du Sauvage (lesauvage.org)

    • Méryl Pinque

    C’est terrible qu’il n’y ait pas une seule ligne consacrée aux droits des animaux nonhumains ni à la nécessité éthique, écologique et sanitaire du véganisme.

    • Jean-Baptiste Caillau

    Bravo ! Merci !

    • ALCARAZ Sylvie

    Enfin des propositions concrètes…du courage et de l’imagination …qui nous interrogent sur ce que nous sommes prêts à changer individuellement pour le bien collectif….

    • Ganne Alain

    Je regrette qu’aucun point ne concerne la corruption engendrée par l’optimisation économique. Il faut créer un département international des incorruptibles. Le laisser faire des états dans ce domaine nous a conduit dans le mur.
    par ailleurs, je ne suis en aucune façon pour un retour au franc…l’Euro doit être la monnaie de référence en Europe et rendue obligatoire aux états européens. ceux qui y dérogent perdent leur appartenance à l’Europe. Cette mesure doit être accompagnée de Lois anti dumping, contre la concurrence sauvage entre états européens…concurrence soutenue hier par le Royaume Uni, aujourd’hui par les Pays Bas et l’Allemagne…l’Europe peut se faire sans eux, s’il le faut…Assez du double jeu permanent de la chancelière allemande.

    • PEREZ Annie

    Très juste et les propositions me semblent correspondre à un nouvel avenir.. Merci

    • GUERIN

    Désolé, mis je n’adhère pas trop. Je considère ces propositions comme une utopie qui me rappelle l’utopie communiste. Ces mesures dénient une partie de la nature humaine de « découvreur » de vouloir aller plus loin; dimension de notre humanité qui ne manquera pas de s’y opposer. Faudra-t-il alors la réprimer voire l’enfermer ? Je lis plutôt un volonté de revenir à une société paysanne où l’horizon des personnes se limitent à leur microcosmes locaux et leur préoccupation à la météo du lendemain. Personnellement, je ne considère pas un tel avenir très motivant pour mes enfants. Je comprends l’urgence, mais je pense qu’il va nous falloir un peu plus d’imagination et de pédagogie pour amener les individus à inventer un avenir qui prenne mieux en compte l’impact écologique des comportements sans pour autant fermer nos horizons.

    • eric

    Très intéressant, courageux et efficace mais malheureusement irréaliste.
    Laissez moi vous raconter une anecdote.
    Je me suis retrouvé sortir d’un magasin avec une copine ; elle a sorti de son sac un flacon de gel hydro-alcoolique. Son ami travaille à l’app au service de l’approvisionnement.
    Je n’ai même pas perdu mon temps à essayer de lui faire comprendre combien elle était incivique.
    Il faut multiplier cette attitude par sept milliards d’êtres humains en sachant que beaucoup d’entre eux vivent dans des contextes bien plus tendus.
    Voilà pourquoi je suis pessimiste. Ça ne m’a pas empêché de diffuser l’article autant que j’ai pu.

    • Luc Margaritora de Barnier

    Bonjour, très interessant et pertinent ? Qui êtes-vous au juste ? Comment pourrait-on vous faire des propositions supplémentaires ?

    • Etienne Maillet

    Bonjour à tous les auteurs et à Sophie,

    Beaucoup de personnalités que j’estime, tout en goûtant fort peu ce texte, malgré certaines propositions intéressantes.
    D’abord, un point à éclaircir : quel rapport entre ce texte et la Fondation Good Planet de Y.A. Bertand , soutenue par la BNP, active dans la reconnaissance faciale et nombre de projets destructeur de la planète. Il y certains chemins qui paraissent bénins au départ mais sont fatals à terme. Mao Zedong avait bien compris que Deng Xiaoping (peu importe la couleur du chat pourvu qu’il attrape les souris) ouvrait la voie à Xi Jinping, président et dictateur à vie. Ce qui ne fait pas de moi, loin de là, un soutien de Mao, pas plus que M. Chapoutot n’est un néo nazi, bien qu’il explique la montée du nazisme après 1933 vue depuis l’œil d’un allemand et n’est pas tendre avec les Puissances. Ceci posé pour éviter toute ridicule dérive. Reste que les parrains de ce texte, Y.A. Bertand , et la BNP, qui n’en sont peut-être que les hébergeurs, me posent problème. Laissons ça de côté, bien qu’une réponse serait bienvenue, pour éviter tous les faux drapeaux et des verdissages pervers. J’admets d’ailleurs qu’on puisse utiliser le canon quand on vous tire dessus au canon si les objectifs de guerre sont clairs.
    Je laisserai de côté les propositions auxquelles nous pourrions nous rallier. Mon souci vient d’ailleurs. Dans les milieux décroissants s’activait il y a quelques années un dénommé Prosper, ancien de la Gueule ouverte, qui proposait, pour le bien de la planète, cela va sans dire, rien moins que de pucer l’ensemble des biens et services pour qu’à chaque instant soit connu l’ensemble des besoins de consommation et donc de production. Ainsi on aurait atteint l’optimum, produisant à chaque instant ce qui serait strictement nécessaire. C’était un peu, avant l’époque, les objets connectés partout, la connaissance instantané de toutes les actions productives et de consommation, bref de toute l’activité sociale, une sorte de Chine de Xi Jinping avant l’heure. Economie destructive, intrusive, autoritaire ,« punitive ? », dont on ressent malheureusement le relent dans ce texte.
    Je crains que dans l’ensemble, sinon dans tous ces articles, ce texte retombe dans les mêmes ornières creusées naguère par le centralisme (démocratique) autoritaire ex-soviétique ou chinois, après lesquelles, pour faire bonne mesure, nos sociétés occidentales techno-contrôlées courent à grande vitesse, en raison de la dynamique propre de la technologie. Dynamique qu’annonçait déjà le nazisme et anticipée par Hannah Arendt, qui connaissait la question pour avoir été, dit-on la maîtresse d’Heidegger. Nombre des propositions qu’on lit ici, pour s’appliquer requièrent la construction d’administrations fortes, de systèmes de contrôle et de vérification nombreux. S’érigeront des centralités techniques, administratives qui bientôt se feront politiques, à l’instar des dérives « automatiques » qui ne manquent jamais de construire des nomenklatura, des apparatchiks, des oligarchies (celles notamment qui peut-être hébergent ce texte). On parle de seuils fixés démocratiquement (mais comment), seuils qui créent…des effets de seuils, qu’il faut corriger par des textes, d’autres seuils, dans une inflation e codes sans terme où finalement la démocratie et la liberté se perdent.
    Autant j’adhérerais à votre proposition d’un retour à la création de monnaie par la banque centrale – pourvue qu’elle soit sous contrôle démocratique, ce qui n’était d’ailleurs pas le cas avant 1974 –autant je suis extrêmement sceptique sur la proposition d’injection d’intérêt prives dans la structure collective. Si j’ai bien compris : « une CTE …peut prendre différentes formes juridiques : une société collective d’intérêt collectif (SCIC) intègre des structures démocratiques diverses ». Que veut dire « intègre des structures démocratiques diverses » ? Cela veut-il dire que des intérêts prives, fussent-ils collectifs, se substitueraient à la souveraineté démocratique ? Nous avons plusieurs de ces exemples dans la Drôme, où effectivement une association assume des missions d’ordre souverain. Ne risque-t-on pas de voir des groupes privés, des copinages s’instaurer comme centres, non démocratiques, de pouvoir ? Ceci, dans la Drôme, en irrite beaucoup. On a aussi l’exemple dans le Vercors d’appropriation privée/collective de zones qu’on entend servir à la protection faunistique, et soustraire aux chasseurs. Il n’en reste pas moins que cela ressemble à cette version de l’écologie aristocratique/libertarienne où l’on pense que la captation privée de vastes zones est la manière la plus efficace de protéger la « nature ». Zones qui sont alors interdite au pékin moyen et sont l’exacte antithèse des communs. Du coup, les chasseurs qui se rebiffent, en deviennent presque sympathiques. Même réticence encore pour les monnaies complémentaires, dont certaines, comme à Valence(26) ont connu d’importantes dérives, certains y voyant l’opportunité de se tailler de petits fiefs en battant monnaie.
    Pour synthétiser, n’introduit-on pas, via ces mesures, les germes d’un néo-féodalisme, dont les super-régions constituent déjà les duchés. Or, si le bas Moyen-âge est un exemple, il n’a guère fallu que deux siècles pour installer les structures de la féodalité.
    Enfin, il n’est nullement question de défense. Or, sans défense, pas d’indépendance, pas de destin national. Ça ne serait pas la première fois que les Puissances nous tomberaient sur le dos pour empêcher tout chemin démocratique original. Au point qu’on peut même dire qu’il n’existe pas de pays indépendant aujourd’hui, sauf la Corée du Nord, et peut-être le Bhoutan, certes sous association de défense avec l’Inde, mais dont la position géographique est en soi une défense. Question qui recoupe l’interminable débat qui fut celui du localisme/internationalisme mené dans les cercles communistes/socialistes de la première moitié du XIXe siècle sur lesquels il serait trop long de revenir, sinon qu’on ne peut faire l’économie d’aborder la question. Les points précédents, d’une certaine manière, peuvent s’ajuster, se réguler. Encore se pose-t-il la question de leur acceptabilité politique. Or faire de la politique théorique, c’est comme pisser dans un violon
    Mais reste ma plus lourde objection. Ce texte fait l’économie de la question démocratique. Il résonne de verticalisme. Nombre de ces points, s’ils étaient mis en œuvre, aboutiraient à la constitution de centralités technocratiques, économiques et bientôt politiques. L’idée même de seuils, si souvent répétée, est pernicieuse. Ce n’est pas ainsi qu’il faut pratiquer, sauf à tomber dans nombre de circularités perverses, d’arbitraires. Nulle part n’est précisé comment pourrait se construire un régime réellement démocratique. Or pour beaucoup, comme pour moi, nous ne sommes pas en démocratie et l’élection, pas plus, ne peut construire la démocratie. Vos propositions conduiraient rapidement à l’émergence spontanée de centres oligarchiques qui reconstruiraient l’URSS en une poignée d’année. Ou bien encore à conduire à une sorte de démocratie technologique décomplexée – macrono-chinoise, si l’on veut – qui en un rien de temps retombera dans les ornières qu’on prétendait éviter.
    La démocratie est le point aveugle de l‘intégralité du paysage politique actuel, même dans ses composantes participatives, nouvelles démocratie, drôles de démocratie, communalistes, si vivantes dans la Drôme. On s’en tient à un localisme déprimant. On a aussi des penseurs bancals comme Yves Sintomer, qui ose parler de démocratie à propos d’Athènes alors que Périclès engloutit des fortunes pour payer les misthos populistes pour contrer son adversaire Thucydide. Comment parler de démocratie quand on achète les électeurs ? C’est bien ce manque que j’ai entrepris de combler, seul volens nolens, voici 5 ans – alors que j’aurais préféré continuer à m’intéresser à la logique et aux mathématiques. Travail bientôt achevé dans la pauvreté que je proposerai prochainement à l’édition.
    Le point aveugle de vos propositions est bien la structure implicite du pouvoir. Si la question parait si difficile à aborder, c’est que nous l’avons en héritage depuis les débuts de l’agriculture. Ses dimensions se sont coulées en nous ; elles sont devenues des évidences, transparentes. Elles sont comme le temps et l’espace newtoniens, évidences jusque Poincaré, Einstein, Heisenberg qui les ont remises en question, pour le pire certes, mais pire justement parce qu’il n’existe pas de contrôle démocratique de l’orientation des sciences.
    Etienne Maillet alias Alex Vernes, alias Jean-Pierre Groland , 馬倚天, 馬安扬 en Chine, artisan électricien

    • Frédéric Mesguich

    Ah les écolos barbecue… 35 minutes de temps de lecture et pas une seule fois il n’est mention de la pêche ou de l’élevage, alors que ce sont les principales causes de perte de biodiversité, les principales causes de déforestation et que la consommation de produits animaux est une cause majeure du réchauffement climatique (89 % de l’impact de nos assiettes d’après l’INRAE).
    Ce n’est pas ridicule. C’est très triste.

    • NAIZOT

    Merci pour l’espoir que suscite votre réflexion. Engagée de par ma formation initiale en écologie, et mon parcours professionnel d’1/4 de siècle au sein des services de l’Etat, maintenant d’un établissement public en déshérence, je compte m’engager plus avant dans la politique locale. Attentive au renouveau qui fleurira bientôt et contre les forces obscurantistes du tout argent!

    • Kahn Didier

    Bravo pour ce texte riche et ambitieux. Face à l’urgence, les bonnes décisions doivent être prises aujourd’hui. Quelle est l’avenir de nos enfants dans un monde en destruction ? Un complément pourrait être apporté : celui du rôle des communes dont ma proximité avec le citoyen est important, ne serait ce qu’en pédagogie pour aller vers une société écologiquement soutenable.

    • andré martin

    Syndicaliste, écologiste, militant pour la semaine de 4 jours, animateur du site « Retraites – Enjeux – Débats », voir ma contribution pour préparer le monde d’après « Réflexions pour la création d’un Conseil National de la Transition » … à lire sur http://www.retraites-enjeux-debats.org/spip.php?article1492

    • François Diebolt

    Avec 1,5 milliards de téléphones intelligents plus 750 millions de téléphones mobiles vendus en moyenne par an dans le monde depuis plus de 10 ans, la téléphonie mobile est l’exemple à ne pas suivre. L’établissement de la 5G implique l’envoi de 30000 satellites supplémentaires dans un ciel déjà embouteillé, 1 nouvelle antenne relais tous les 300 mètres au sol: un nouveau désastre dont on peut facilement se passer.
    1,2 milliards de pneus vendus tous les ans dans le monde, pour remplacer ceux qui partent à la décharge ou pour équiper des centaines de millions de nouveaux véhicules.
    Exigeons des fabricants de téléphones et d’automobiles qu’ils renoncent à l’obsolescence programmée. Un véhicule bien conçu peut facilement durer 20 ans sans dépenser une fortune en entretien, la durée de vie d’un téléphone peut certainement être multipliée par 3 sans grand effort.
    Nous avons une arme très efficace pour faire évoluer l’industrie dans le bon sens: le boycott des produits, l’effet est immédiat.

    • Arnal

    Merci pour ces propositions. Un angle mort de taille en revanche : la transition alimentaire et le veganisme. Ne voyez- vous donc pas encore le lien ? Comment se fait-il que vous ne perceviez pas la dimension transversale de ce mode de vie ni son impact immédiat sur les écosystèmes ? Sans doute, voyez vous encore dans ce choix de vie une position extrême de défense des animaux. Mais ce n’est pas cela. C’est une position politique et un choix de consommation qui embrassent à la fois les notions d’humanisme et d’écologie.

    • VETTIER SINQUIN

    Marseille en confinement ressemble à la ville de mon enfance en 1954. Pas de terrasses sur le boulevard Chave, pas ou peu de bruits de voiture. Les hommes se retrouvaient dans un bar pour prendre un pastis après le travail et jouer à la belote comme dans Pagnol. Les trottoirs étaient réservés aux piétons mais pas aux tables de bistrot. La ville était donc plus calme. Les Marseillais prenaient le tram ou le trolleybus pour se déplacer. Les voitures ne servaient que le dimanche pour aller au cabanon ( Petite maison de campagne ) DONC les voitures ne polluaient pas la ville. Je ne suis JAMAIS allée à l’école en voiture, quel que soit le temps. On pourrait très bien INTERDIRE l’usage de la voiture en ville sauf urgences médicales et interdire l’envahissement des trottoirs par les tables de brasserie pour diminuer la pollution sonore et lumineuse de la ville. On pourrait aussi revenir ah mode de vie des annees 60. Interdire les congélateurs qui sont très énergivores et causent l’obésité. Au congélateur on entasse des desserts glacés et des plats préparés très nocifs pour la santé. On pourrait aussi revenir à l’usage du papier à lettre et du stylo pour éviter la multiplication des tablettes et autres ordinateurs qui contribuent à réchauffer l’atmosphère et à polluer les décharges. L’ordinateur devrait être réservé à l’usage scientifique, médical ou industriel. L’ordinateur devrait être un outil de travail pour les adultes. Le nombre d’ordinateurs et de voitures par famille devrait être limité et justifié. Les enfants ont besoin d’apprendre à écrire et dessiner à la main. Ce serait bon pour eux et pour la planète. Toutes les personnes nées dans les années 50 peuvent vous affirmer que c’est possible de vivre sans polluer la planète. UTILISEZ LES SENIORS pour expliquer aux enfants comment nous vivions dans la chaleur de Marseille sans voiture, sans téléphone portable, sans ordinateur, sans GPS, sans congélateur, Marseille était une belle ville où les gens se baladaient sur les trottoirs en se saluant. Maintenant les gens marchent en parlant à leur portable  » Tous ces téléphones mobiles qui fonctionnent avec la 4G sont d’énormes facteurs de pollution. Il faut SUPPRIMER les portables et rétablir les cabines téléphoniques. LES SENIORS des années 50 sont encore VIVANTS pour vous prouver qu’on peut vivre très agréablement sur la planète TERRE sans la réchauffe par des ordinateurs, des congélateurs et des voitures.

    • Michel Beaumont

    Une belle réflexion qui montre un chemin . Bien sûr qu’elle va ouvrir des débats souhaitables, mais espérons positifs et pour le bien commun

    • Christine Mayor

    Comment se fait-il que pas une seule fois l’élevage et son impact désastreux sur nos écosystèmes , notre environnement et notre biodiversité n’apparaisse dans vos propositions. De même que l’alimentation qui reste la principale charge environnementale, particulièrement quant à la production de protéines carnées !!

    • LOUBIERE Isabelle

    Que les décideurs vous écoutent serait l’idéal, mais je ne suis pas optimiste là dessus… N’est ce pas du « bas » que viendra le changement, il a déjà de nombreuses initiatives ? Il faudrait que convergent les décisions d' »en haut » pertinentes avec la volonté d' »en bas » de changement pour un véritable et indispensable tournant écologique…

    • Kate Amiguet

    Comment se fait-il que la part de l’élevage ne soit pas mentionnée?!
    L’élevage est un des plus gros contributeurs des émissions de gaz à effets de serre. Ce sans compter la déforestation, le recours aux pesticides pour cultiver l’affouragement du bétail , les pollutions de nos terres et de nos eaux, la résistance aux antibiotiques et la souffrance des animaux !

    • Claude Courty

    Trop long pour moi, comme pour probablement bien d’autres.
    Pour résumer : le socle commun dont nous avons besoin est la prise de conscience et l’acception de notre conditionhumaine ainsi que du fait que l’histoire de l’humanité se ramène à celle du binôme démographie-économie.
    Pour toutes précisions, voir « Pyramidologie sociale »

    • FRICAUD

    Bonjour,
    Ca tombe bien on a le temps pour lire ! 🙂
    C’est vrai que le texte est super long et pas toujours « accessible » dans le détail au commun des mortels que je suis. Cela dit hyper intéressant et pertinent ! Puissiez vous (et puissions nous vous aider à) le porter haut et fort afin qu’il ouvre la brèche à la relance bien vite ! MERCI pour ce concentré de recherches/réflexions.

    • FRICAUD

    Bonjour
    Un immense merci pour ces pistes de réflexion !
    Ca tombe bien qu’on ai du temps pour lire car le texte est super long mais le sujet en est la cause ! pas toujours « accessible » dans le détail au commun des mortels comme moi mais globalement je trouve les propositions pertinentes et enfin dynamisante dans la bonne orientation de sobriété et respect de toute vie. Puisiez-vous porter ce texte (et puissions nous vous y aider) haut et fort pour qu’il ouvre vraiment une porte de Possibles dans les décisions à venir ! MERCI et avec vous 🙂

    • Mathieu

    Bonjour,
    Il est clair que ce monde décrit est différent.
    Pas d’accélération en voiture de sport, pas de voyage en avion.
    Plus guère d’excitation contemporaines
    Plutôt lenteur et décroissance.
    Mais c’est ça où la mort!
    Parce que dans un monde invivable et bien on meurt.
    C’est assez clair.
    Par contre on ira moins loin mais on parlera plus à nos voisins.
    D’ailleurs demandé à des voyageurs de citer un seul prénom d’un habitant des pays qu’ils ont visité, souvent ils en sont incapable, ce n’est souvent pas du voyage et de la découverte mais de l’ennui bien maquillé.
    Les écarts de salaires réduit diminueront la fracture sociale.
    La nature sera plus belle, la campagne avec ses vergers et ses jardins variés remplacera les monoculture monotones.
    On mangera mieux des légumes qui auront la qualité d’un potager familiale.
    Mais ça sera dur parce que on va encore se prendre au moins 1 degrés de plus dans la gueule, la canicule de 2003 sera un doux souvenir.
    On ne sera plus des enfants suspendu à la décision d’un président mais des adultes, des citoyens conscient.
    Moi cette vie là m’attire plus que continuer nos vies actuelles,
    D’autant plus que si on continue nos vies actuelles on est mort

    • bernard voegeli

    Enfin du concret, des propositions ordonnées et réfléchies, une méthode pour sortir de l’impasse. J’ai bien lu aussi les commentaires, notamment ceux qui crient « au loup !!! » en faisant un rapprochement avec le communisme du XX° siècle. Bien sûr il y a toujours un risque, des risques… Et le meilleur projet peut tourner au cauchemar. Est-ce une raison pour ne rien tenter ? Que proposent les critiques ? Ne vaudrait-il pas mieux proposer des améliorations ? Je prends ce texte pour le début de quelque chose qu’il va falloir discuter et amender. Et puis le but n’est pas de définir le monde parfait, qui n’existe et n’existera pas, il est de décider d’un nouveau cap. On fixe un nouveau cap, et après on navigue !!!

    • ALAIN

    Le débat est lancé, il en faut un et surtout que sa débouche sur des actions concrètes. La biodiversité n’est pas assez mise en avant, et je ne suis pas d’accord, notamment avec l’abandon de l’euro (sous certaines conditions) et le retour du Franc.

    • Stephan F

    Pas un mot sur les effets dévastateurs de la surpopulation?

    • Vincent Villet

    L’article est intéressant et propose des pistes concrètes bien que peut-être trop éloignées de la réalité politique de notre temps pour être applicables à court terme. Un point essentiel me choque en lisant les proposition: une grande majorité est contradiction frontale avec les traités européens, comme le rétablissement de la souveraineté monétaire, le contrôle des capitaux et la réhabilitation du service public, pourtant la question de la sortie de l’Union Européenne n’est jamais abordée. Il me semble pourtant que c’est un point essentiel du débat.

    • SALLANTIN Thierry

    L’imaginaire des concepteurs des 35 propositions pour éviter la destruction de l’habitabilité de la biosphère est encore trop colonisé par l’orgueil des occidentaux et même plus largement des « encravatés » du monde, puisque le terme créé par Mirabeau en 1756 : « civilisation » y est encore valorisé ! On ne « basculera pas » tant qu’on ne remettra pas en cause le concept-même de « civilisation » inventé pour justifier la colonisation au nom de la supériorité des européens sur les « sauvages ». Basculer vraiment, c’est abandonner cet orgueil et admettre qu’il n’y a pas à « civiliser les races inférieures », mais au contraire à admettre que les sauvages en savent bien plus que nous en termes de modes de vie écologiques. Basculer, c’est donc abandonner la civilisation, monde de la démesure, de la folie des grandeurs depuis des siècles, voire des millénaires comme le montre James C. Scott. dans « Homo domesticus »Basculer, c’est sortir de l’imaginaire développementiste en cessant de parler de la nécessité de « changer de modèle de développement » un peu comme on dirait « changer de modèle de peine de mort », alors qu’il s’agit d’être carrément contre la peine de mort. Donc la notion de « développement » doit être abandonnée et remplacée par son contraire : l’enveloppement, ou art de vivre à faible empreinte écologique. Edgar Morin est lui aussi en faveur de l’enveloppement. Dans la partie conclusive je ne parlerai pas de « modèle de prospérité » car la notion-même de « prospérité » rime un peu trop avec l’idéal d’abondance matérielle typique des « modernes ». Je préfèrerais des termes comme « sobriété » ou « frugalité ». J’éviterais aussi la notion de « pays émergents » qui est une sorte de « diplôme » que les « civilisés » se permettent de donner aux nations depuis peu décolonisées et qui auraient la bonne idée d’être en voie d’imitation du mode de vie des anciens colonisateurs, et de ce fait décorées du terme d’ « émergentes », ce qui sous entendrait que d’autres nations incapables de se lancer avec brio dans la modernité seraient la tête sous l’eau, immergées ! C’est hélas un reste de racisme inconscient qui nous a habitué à prononcer sans honte l’expression « pays émergents », comme si nous étions le modèle à atteindre ! Il faut aussi prendre avec des pincettes les mots « justice sociale » et « égalité », car qui doit être égal à qui ? Quel est le critère, quelle est la norme , quel est le modèle à imiter ? Pour moi, les San de Kalahari, les Pygmées de l’Ituri ou les Yanomami du haut Orénoque sont bien plus proche des modes de vie réellement soutenables et pérennisables, et bien plus proches des critères qui permettent de s’approcher du bonheur et du bien-être. Cela a été bien étudié par James Prescott (1975: « Body pleasure… ») repris page 267 par André Bourguignon (Histoire naturelle de l’homme, tome 1-1999). L’efficacité de l’économie « primitive » a été démontrée par Marshall Sahlins, Pierre Clastres et Jacques Lizot. Ce dernier montre que pour une calorie investie en amont, les Yanomami en récoltent 19, 8 en aval grâce à leur horticulture nomade sur brûlis, alors que l’agriculture moderne doit investir 7,3 calories pour n’en obtenir à la fin qu’une seule (Servigne 2014 page 41 et notes 64 à 67 page 167 « Nourrir l’Europe… » Voir les tableaux chiffrés de mon article : « Permaculture, agroécologie… » sur le site: « partage-le.com » concernant le mode de vie des sauvages (ceux des sylvilisations, donc le contraire des civilisations) d’Amazonie. Thierry Sallantin, ethno-écologue…

    • Bargner

    Les doux rêveurs du retour à l’âge de pierre son obligés d’utiliser le conditionnel…Ont-ils une baguette magique pour convaincre?Convaincre qui d’ailleurs?Ceux qui commencent tout juste à bouffer à leur faim et qui voudraient bien avoir un frigidaire et un peu de sous pour le remplir?

    • DANIELE MARIN BRAUN

    un problème non abordé :la surpopulation humaine qui empiète sur tous les territoires sauvages et entraine la disparition des espèces et des terres
    il faut contrôler les naissances .Sinon toutes les autres mesures seront inutiles