
Le recul sur les politiques écologiques ne se limite pas aux seules mesures en faveur de la préservation de l’environnement, ces attaques traduisent certainement un retour de l’obscurantisme. La recrudescence sans précédente des attaques contre la science constitue le thème principal du livre Le Moment orwellien La science face aux nouveaux obscurantismes publié en février 2026 au Seuil. Ses trois auteurs Tamara Ben Ari, Olivier Berné et Emmanuelle Perez Tisserant expliquent comment l’ère de la post-vérité affaiblit la science et la démocratie. Pour GoodPlanet Mag’, Tamara Ben Ari revient dans cet entretien sur les liens entre science, démocratie et préservation de l’environnent. Elle est chercheuse en sciences de l’environnent, elle travaille sur la stabilité de la production agricole ainsi que sur la transition écologique de la recherche.
Pourquoi, dans le livre Le Moment orwellien, la science face aux nouveaux obscurantismes, abordez-vous la résurgence de l’obscurantisme en vous référant au roman d’anticipation 1984 de George Orwell publié en 1949 ?
Parce qu’Orwell fournit une grammaire pour décrire ce qui se passe aujourd’hui. Le livre montre que nous faisons face à une mécanique d’appauvrissement ou de perversion du langage. Elle s’accompagne et conduit à une réécriture des faits et de l’histoire. Avec Olivier Berné et Emmanuelle Perez Tisserant, nous tentons précisément de décrire ce moment de glissement ou de bascule. Nous mobilisons 1984 non comme une simple métaphore, mais comme une grille d’analyse du présent, avec trois outils très utiles : le « newspeak », entré dans la langue française courante avec le terme novlangue, la mutabilité du passé avec la falsification de l’histoire, et enfin le « doublethink », la double pensée. Nous défendons l’idée que la compréhension de cette mécanique est essentielle pour pouvoir y faire face.
Vous-même, comme chercheuse sur l’environnement et l’agriculture, avez-vous été directement confrontée à des moments orwelliens révélateurs de ce nouvel obscurantisme ? De quelle manière ?
Oui, dans les sciences de l’environnement et de l’agriculture, on voit concrètement cette mécanique. Elle passe le plus souvent par la délégitimation, la mise en doute ou la disqualification de certains résultats de recherche ou la remise en cause de consensus établis ainsi que d’attaques contre les scientifiques et leur autonomie. On a pu l’observer dans un certain nombre d’intimidations que l’INRAE (l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) a subies. Les attaques sont allées jusqu’à mettre en doute l’utilité même de l’institut. Je l’ai aussi vu dans les attaques déloyales contre l’ADEME et son budget qui finance des travaux de mes collectifs de recherche. On l’a aussi vu par la disqualification de concepts tels que l’agroécologie, rejetée en bloc car elle serait le fait d’opinions politiques, alors qu’il s’agit d’un champ de recherche pluridisciplinaire international établi.
« Il existe une palette et un continuum entre toutes les techniques de délégitimation de la science »
Ce qui est intéressant aussi, c’est d’observer en soi-même la façon dont ces attaques façonnent la liberté académique, y compris par l’auto-censure. On hésite à continuer ou à ouvrir certaines questions de recherche. On hésite à employer certains mots, à se référer à certains auteurs ou concepts, et ainsi de suite. C’est d’ailleurs cet effort réflexif que faisait George Orwell quand il s’intéressait aux ressorts intimes de l’autoritarisme.
En quoi ce nouvel obscurantisme diffère-t-il de ses formes passées ?
C’est une question complexe car il existe une palette et un continuum entre toutes les techniques de délégitimation de la science et des scientifiques qui prolifèrent depuis des décennies. Le déni et la fabrique du doute opèrent souvent à l’intérieur du cadre des règles du débat scientifique. Ainsi, on produit des expertises alternatives tout en citant de la littérature scientifique, on s’appuie sur la légitimité scientifique de certains scientifiques employés pour défendre des intérêts industriels, on va jusqu’à publier des articles sur la base de données partielles. On n’affirme pas « la science a tort », on dit plutôt « on ne sait pas », « les faits sont discutables », « il faut plus recherche avant de trancher » de façon à entretenir artificiellement l’incertitude pour retarder l’action.
« Entretenir artificiellement l’incertitude pour retarder l’action »
À l’heure actuelle, cette tendance s’observe aux Etats-Unis, et dans d’autres pays, et elle s’inscrit dans une volonté délibérée de nier la capacité que possède la science à décrire le réel. Les projets de recherche sont brutalement annulés, les financements coupés, les agences drastiquement réduites. De plus, il s’opère un chantage aux financements pour les universités mais aussi l’interdiction de mots, le retrait de livres voire la fermeture de bibliothèques. C’est aussi le cas de l’arrêt de l’administration de base de données mondiales, la fermeture d’observatoires spatiaux…
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Notre livre « Le moment orwellien » tente de montrer, par exemple, que l’obstruction climatique, qui consiste à la fois à nier le changement climatique et à minimiser ses effets ou à exagérer les coûts de l’action, s’accompagne désormais d’attaques sur les données. Il s’agit de la destruction pure et simple de la capacité collective à le documenter rendant difficile les observations, les mesures in situ, et les études, en coupant les crédits ou en interdisant ces recherches.
« L’obscurantisme actuel prospère aussi dans la polarisation »
L’obscurantisme actuel prospère aussi dans la polarisation. Actuellement, les élites dirigeantes étasuniennes martèlent que les scientifiques mentent, qu’ils sont partisans et biaisés, qu’ils ne comprennent pas la vie des citoyens ordinaires, qu’ils propagent des idéologies contraires au progrès ou à la liberté. Et un discours similaire monte en puissance en France.
En quoi ce discours est-il dangereux pour la science et la démocratie ?
Le danger de ce nouvel obscurantisme est double. Pour la science, il affaiblit la liberté académique, assèche les financements, intimide les scientifiques et brouille la frontière entre connaissances scientifiques établies et opinions. Pour la démocratie, il empêche le jugement collectif : quand plus personne ne sait à quoi se fier, le débat public se vide de sa substance et devient plus facilement manipulable. Le livre insiste justement sur le lien intime entre sciences en danger et démocratie en danger.
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Est-on passé d’une critique du progrès porté par la science à la critique d’une science qui dérange car elle remet en cause des modèles économiques et politiques ?
Il y a eu historiquement une critique légitime des dérives du progrès technologique industriel, et de ses violences sociales, sanitaires ou écologiques. Mais aujourd’hui, une partie des attaques vise moins la science comme promesse de progrès que la science comme puissance de dévoilement ou « description du réel » comme nous le disons dans le livre. Car il se trouve que dans les domaines des sciences de l’environnement, les résultats de la recherche plaident pour la mise en place de politiques de régulation ambitieuses. C’est aussi vrai des savoirs dit critiques, qui pointent par exemple le caractère structurant des inégalités et des injustices du modèle de développement actuel.
« L’obscurantisme brouille la frontière entre connaissances scientifiques établies et opinions »
Autrement dit, la science dérange lorsqu’elle documente les effets du changement climatique, des pollutions, de la destruction du vivant, de certains modèles agricoles ou des inégalités environnementales. Ce ne sont pas des savoirs abstraits mais bien des faits qui engagent des responsabilités, imposent des arbitrages, et peuvent conduire à réguler.
Climatoscepticisme, critiques des normes environnementales, fabrique du doute, loi Duplomb : de quelle manière l’obscurantisme agit-il sur la prise en compte de l’environnement ?
Ce qui est assez frappant dans les débats sur la loi Duplomb, c’est l’articulation entre une brutalisation du débat législatif et celle du débat public. On a pu observer un court-circuitage de ces débats à l’assemblée, avec notamment un vote sans débat, qui a ensuite été suivi d’un débat sans vote. Dans les médias, le phénomène s’est en partie traduit par la mobilisation d’une rhétorique anti-scientifique au profit d’un « bon sens ». L’idée n’est pas de dire que les politiques environnementales sont parfaites alors que les premiers concernés, en particulier les agricultrices et les agriculteurs, dénoncent les injonctions contradictoires ou les coûts de gestion administrative excessifs. Il s’agit simplement de souligner la nécessité, pour des débats aussi importants pour la vie et la santé des citoyennes et des citoyens, que ces discussions et arbitrages puissent avoir lieu en se basant sur des faits.
« Le lien intime entre sciences en danger et démocratie en danger »
D’ailleurs, comment rendre le discours et les alertes scientifiques audibles dans une société qui refuse la complexité et le débat ?
Ce n’est pas simple, mais ce n’est pas non plus toute la société qui les refuse. De nombreux médias, musées ou encore films proposent justement une lecture subtile et nuancée de la société. Tous se battent pour la maintenir. Il existe un nombre incalculable d’initiatives citoyennes qui organisent au quotidien le lien entre les mondes sociaux. Les enseignants du primaire et du secondaire mènent, y compris en l’absence de financements, une formation à la complexité pour leurs élèves, une ouverture aux arts et à l’histoire en se liant au sein de leurs communes à d’autres services publics.
« Les enseignants du primaire et du secondaire mènent, y compris en l’absence de financements, une formation à la complexité pour leurs élèves »
En revanche, il est très difficile de toucher des groupes sociaux plus éloignés de la recherche, cela demanderait une remise en question approfondie, une vraie volonté politique et des moyens. Car il y a, à nouveau, tellement de personnes qui tentent au quotidien de briser ces barrières…
« [Le] « mérite » qui est une illusion car la reproduction sociale s’avère prépondérante dans les parcours »
Il faut ajouter le fait que le monde scientifique est trop uniforme socialement, même si certains domaines le sont un peu moins. Cela est dû au recrutement et à l’attachement au « mérite » qui est une illusion car la reproduction sociale s’avère prépondérante dans les parcours. En réalité les jeunes scientifiques provenant des parcours universitaires sont très peu valorisés ou sélectionnés pour obtenir des thèses par exemple. Or, ce sont bien les universités qui sont le pilier de ce dialogue entre les mondes sociaux.
Une recherche bien plus diverse, à tout point de vue c’est-à-dire seulement du point de vue du genre auquel les chapitres « diversité » des documents institutionnels se limitent bien souvent, permettrait d’avoir un milieu scientifique paraissant moins déconnecté et, dans le même temps, moins élitiste.
Comment redonner à la science toute sa place ? Quel rôle pour la vulgarisation et l’éducation à la science ?
Il faut d’abord redonner à la science des conditions matérielles d’existence : financement stable, postes, liberté académique, institutions indépendantes, temps long de la recherche. Dans le livre Le moment orwellien, la science face aux nouveaux obscurantismes, nous suggérons qu’avant le moment orwellien, il y a une mise en concurrence généralisée de la science et des chercheurs avec le pilotage par projet, la précarisation et l’obsession des indicateurs. On ne défend pas la science uniquement par des discours ; on la défend aussi par des structures.
« D’abord redonner à la science des conditions matérielles d’existence »
Ensuite, la formation à la démarche scientifique doit être renforcée. Non pas pour transformer tout le monde en spécialiste, mais pour donner à chacun des repères : qu’est-ce qu’une preuve ? qu’est-ce qu’un consensus scientifique ? qu’est-ce qu’une incertitude en sciences ? Sans cela, on crée effectivement un monde à deux vitesses, entre celles et ceux qui disposent des codes du savoir et les autres, livrés aux récits les plus simplistes ou les plus intéressés. À nouveau, ici, on voit le rôle absolument central des universités, dans la formation de l’esprit critique et l’émancipation des étudiantes et étudiants. Pourtant, les universités sont à l’heure actuelle dans un état extrêmement inquiétant.
« Avant le moment orwellien, il y a une mise en concurrence généralisée de la science et des chercheurs »
Selon vous, la démarche et la méthode scientifiques sont-elles bien comprises du public ? Vous consacrez un passage à la critique de la neutralité des scientifiques : pouvez-vous revenir dessus ?
Globalement, non, elles restent mal comprises. En particulier par les élites dirigeantes qui semblent souvent ne rien comprendre à la démarche scientifique, ou s’y intéressent juste assez pour pouvoir faire dire à la science ce qu’ils souhaiteraient qu’elle dise.
Beaucoup de personnes attendent de la science une certitude absolue, alors que sa force réside justement dans une méthode critique, cumulative, révisable et collective. Cette incompréhension est ensuite instrumentalisée : dès qu’un scientifique nuance, on pense qu’il palabre ; dès qu’il alerte, on dit qu’il milite.
« Beaucoup de personnes attendent de la science une certitude absolue, alors que sa force réside justement dans une méthode critique »
Notre livre Le moment orwellien, la science face aux nouveaux obscurantismes s’efforce de clarifier le concept de neutralité parce ce qu’il est souvent utilisé pour délégitimer les scientifiques. Or, la vraie question n’est pas de savoir si un scientifique a des convictions, elle est plutôt de savoir s’il effectue correctement son travail, c’est-à-dire s’il respecte l’éthique, l’intégrité et l’évaluation par les pairs. Ainsi, les scientifiques choisissent souvent leurs sujets à l’affect. En agronomie, par exemple, nombre de chercheuses et chercheuses sont issus de familles agricoles, voire sont eux même agriculteurs. Est-ce un problème pour la validité de leurs travaux lorsque ceux-ci sont évalués ? Dès lors que ceux-ci s’empilent à une multitude d’autres, validés ou invalidés pour fournir in fine des faisceaux de preuves ?
« Clarifier le concept de neutralité parce ce qu’il est souvent utilisé pour délégitimer les scientifiques. »
À l’autre extrémité des menaces pour la science, il y a la surproduction de connaissances et la question de leur qualité. C’est une des critiques portées par l’idée de « décroiscience ». Qu’en pensez-vous ?
Le mot « décroiscience » a été récemment proposé par Nicolas Chevassus au Louis dans son livre éponyme. Il y présente le lien organique entre science et croissance et détaille à ce titre les questions soulevées par les réflexions d’Alexandre Grothendieck notamment en ce qui concerne l’intrication entre recherche et industrie militaire. Tout comme nombre de syndicats, personnels et collectifs, il dénonce la logique du publish or perish [Note du rédacteur : publier ou péricliter], cette dérive se manifeste par l’explosion du nombre des publications, la pression quantitative et les dégradations de l’intégrité scientifique.
Il existe en réalité un consensus dans la communauté scientifique pour dire que ces logiques de compétition excessive, administrées sans leur contrepartie ont dégradé les conditions de travail au point que, comme nombre d’autres services publics, il soit parfois devenu impossible de bien faire son métier. S’occuper décemment des étudiants, prendre le temps nécessaire pour vérifier toutes ses données, tout ce qui peut paraitre comme du temps improductif, est mis à mal. Cette critique est essentielle. Elle donne de l’air à nombre de collègues qui se vivent en échec alors qu’ils et elles aspirent justement à bien faire leur métier.
Toutefois, cette critique n’a de sens que si cette « décroiscience » ne devient pas un prétexte austéritaire. Il ne s’agit pas de faire moins de science ; il s’agit de sortir d’une production scientifique mise sous pression par la compétition, la rareté artificielle des moyens et la logique de marché. La bonne question n’est pas seulement combien on produit, mais dans quelles conditions, pour quels usages, avec quelle autonomie et quelles exigences ? Il en va de même pour les liens entre la recherche et la sphère privée qui doit être régulée pour protéger l’autonomie scientifique et non à nouveau pour la soumettre.
De ce point de vue, produire moins mais mieux, redonner du temps grâce à des postes pérennes, desserrer la contrainte des indicateurs et permettre des parcours scientifiques plus complexes, par exemple pour celles et ceux qui souhaitent réorienter leurs travaux vers la transition écologique de la société, doit être considéré en urgence.
Avez-vous un dernier mot ?
Défendre la science, ce n’est pas défendre une corporation ou une élite, c’est avant tout défendre notre capacité collective à décrire le réel, à délibérer à partir de faits et à résister à l’arbitraire. Le moment orwellien commence quand les faits deviennent optionnels, alternatifs et que les savoirs sont intimidés. Il recule quand nous protégeons la liberté académique et les institutions démocratiques qui permettent encore de penser, d’enquêter et de contredire les pouvoirs. Avec Olivier Berné et Emmanuelle Perez, nous sommes tous les trois très attachés au sens de notre métier et à son rôle dans la démocratie, et c’est cet affect qui a été le moteur de l’écriture de ce livre.
Propos recueillis et édités par Julien Leprovost – des raisons liées aux emplois du temps respectifs rendant impossibles la conduite d’un entretien de vive voix, les réponses aux questions ont été envoyées par écrit
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Pour aller plus loin
Le Moment orwellien , Tamara Ben Ari, Do… | Editions Seuil
Recherche : l’appel à la décroiscience | France Culture pour appondit le thème
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