« On ne peut pas sortir du capitalisme, car la nature humaine est égoïste » une idée reçue fondatrice de l’économie à déconstruire

Carousel irrigation, Wadi Rum, Ma'an, Jourdan ©Yann Arthus Bertrand

L’être humain est-il vraiment assoiffé de profits et d’accumulations ? Cette caractéristique associée à une forme de rationalité par les économistes classiques empêche-t-elle vraiment de sortir du capitalisme et ainsi inverser les tendances économiques et écologiques ? Cet extrait de l’ouvrage « Pour une écologie du 99 %, 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme » de Frédéric Legault, Arnaud Theurillat-Cloutier et Alain Savard, éditions Ecosociété s’attaque à un des plus anciens mythes de l’économie, celui de la nature foncièrement égoïste de l’être humain, celle là-même derrière le capitalisme si ravageur pour la planète et face auquel il n’est pas possible de lutter. Dans ce chapitre « On ne peut pas sortir du capitalisme, car la nature humaine est égoïste », les auteurs déconstruisent l’idée que le capitalisme est le seul modèle que l’humain est capable de suivre, ils montrent que ce sont les normes qui construisent nos valeurs.

 

ON NE PEUT PAS SORTIR DU CAPITALISME, CAR LA NATURE HUMAINE EST ÉGOÏSTE

 

Si le capitalisme carbure autant à la concurrence, cela ne s’explique-t-il pas par notre nature profonde ? L’humain, dit-on, serait foncièrement cupide, compétitif et motivé uniquement par son intérêt personnel. La motivation principale de la concurrence résiderait dans cette nature humaine, et l’objectif du marché capitaliste serait de s’assurer que cette prédisposition naturelle puisse s’exprimer le plus librement possible. Le système économique actuel serait l’aboutissement d’un processus historique naturel, en ce qu’il aurait peu à peu supprimé les contraintes que faisaient peser les précédents systèmes à la pleine expression du potentiel humain.

L’argument de la nature humaine revient souvent pour justifier une économie de type capitaliste. Puisque le capitalisme correspondrait à ce que nous serions « véritablement », il serait inutile, voire dangereux, de s’en débarrasser.

Existe-t-il une nature humaine ?

D’entrée de jeu, rappelons que les sociétés humaines furent pour l’essentiel de leur histoire organisée autour de principes autres que le profit, la concurrence et la croissance. La chasse et la cueillette ont été pratiquées pendant des millénaires sans que l’accumulation matérielle, le stockage de surplus, la croissance ou le travail salarié ne motivent l’activité humaine.

L’organisation des échanges par le biais du marché n’a jamais été le mode dominant des relations économiques. Les relations à l’intérieur des premières sociétés humaines étaient surtout structurées par l’obligation de donner, de recevoir et de redonner, ce qu’on a appelé la logique du don. Si des marchés ont existé avant le capitalisme, ils ont cependant toujours été limités dans l’espace et le temps, et les individus n’en étaient pas dépendants pour satisfaire leurs besoins. Surtout, on ne pouvait pas tout y acheter comme nous pouvons aujourd’hui le faire sur Internet. Ils étaient encadrés par des coutumes sociales et des règles strictes.

« Plus proche de nous, de nombreuses expériences de la vie quotidienne peuvent nous rappeler que les comportements égoïstes sont loin de nous définir complètement : le don, la solidarité, l’amour et la coopération traversent la plupart de nos actions. »

Au sein d’une famille « saine », l’amour et l’entraide se déploient sans compter. Dans une relation d’amitié, on peut défendre son compagnon au péril de sa personne ou de sa réputation. Les relations humaines ne se réduisent pas à des relations comptables.

La nature humaine renvoie à un ensemble de dispositions (à agir, à penser, à ressentir) que partageraient naturellement les humains. Recourir à cette notion est un exercice délicat, car elle a servi historiquement à justifier plusieurs formes de discrimination, principalement sur la base du sexe et de la « race ». Les philosophes modernes (principalement européens) ont longtemps tenté de la saisir en essayant de dépouiller les humains de toutes leurs caractéristiques sociales et culturelles.

Trop souvent, ils ont projeté sur leurs représentations de la nature humaine les caractéristiques des humains avec qui ils vivaient à une époque bien particulière. En cher- chant à identifier ce noyau dur, ils sont passés à côté de l’essentiel : ce que nous sommes est en fait variable en fonction des lieux, des époques et des cultures. Au-delà des caractéristiques biologiques, c’est la société qui nous accueille, son histoire, ses institutions, ses valeurs et ses normes qui nous construisent tels que nous sommes.

L’idée d’une nature humaine déterminée et immuable va à l’encontre de ce que l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie sociale nous ont appris : l’humain agit en fonction de normes et de valeurs propres à sa société, à son époque, et non en fonction d’une nature fixe.

Les relations que je suis

Si on concède que nos comportements sont loin d’être tous instinctifs, alors comment les expliquer ? Principalement parce qu’ils obéissent à des normes. Les normes sont des règles de conduite qui orientent nos comportements en société. Elles peuvent être formelles (ne pas traverser au feu rouge, ne pas plagier à un examen, etc.) ou informelles (se maquiller, vouvoyer une personne plus âgée, ne pas se fouiller dans le nez à table, etc.). Dans les deux cas, lors- qu’un individu transgresse une norme, il en paie le prix. Les normes servent en ce sens de balises comportementales propre à chaque société. Elles déterminent ce qui est considéré comme acceptable et valorisé dans une société ou dans une situation particulière (on ne se comporte pas de la même façon dans un gala que dans un marché aux puces, par exemple). Bien qu’elles nous paraissent aller de soi ou « naturelles », les normes varient dans le temps et dans l’espace en fonction de l’évolution des sociétés humaines.

« Les normes nous sont transmises par le processus de socialisation, qui s’effectue par le biais de différents agents (famille, école, amis, travail et médias). Ainsi, l’individu forge son identité par ses interactions sociales, en particulier dans les premières décennies de son existence. »

Notre socialisation n’est pas entièrement capitaliste (heureusement !). L’essentiel des manifestations d’égoïsme, de cupidité et de concurrence ne sont donc pas inscrites de façon permanente en nous, ce sont des normes qui sont exacerbées et renforcées par la portion capitaliste de notre socialisation.

 » Travailler plus pour gagner plus n’a pas toujours été une évidence. »

Il a fallu déposséder les paysans de leurs moyens de subsistance, leur imposer une discipline et exercer une pression à la baisse sur les salaires pour imposer cette norme à ceux qui ne cherchaient pas à travailler plus que ne l’exigeait la satisfaction de leurs besoins. Il a fallu l’essor du capitalisme, à partir du XVIe siècle en Angleterre, pour voir se développer à une telle échelle cette propension chez nos semblables.

Dans la société capitaliste, poursuivre son intérêt égoïste et accroître sa richesse matérielle est tout à fait accepté, valorisé et même protégé. Tout cela parce que le bien de la société est supposément le résultat de la poursuite de l’intérêt personnel de chacun. Même si vous n’adhérez pas à ces valeurs, vous êtes parfois obligé de jouer le jeu de la compétition pour obtenir un emploi ou assurer votre sécurité économique. Tout cela parce que votre survie dépend du marché.

Ainsi, il ne faut pas s’attendre, par exemple, à ce que les entreprises agissent en conformité avec l’esprit des lois. Dès qu’elles le peuvent, elles cherchent à utiliser les lois à leur avantage (pour payer le moins d’impôt possible, réduire les coûts du travail et se soustraire aux règlementations écologiques). Cela a tendance à créer une compétition où celle qui a le moins d’éthique sociale remporte la mise. La survie de l’entreprise est assurée par les décisions profitables de ses dirigeants, ce qui n’empêche pas ces derniers d’être sympathiques dans leurs relations interpersonnelles.

Apprendre en chemin

Si l’on accepte l’idée que ce sont davantage les institutions sociales qui modèlent nos comportements, alors ce serait vers ces institutions qu’il faudrait se tourner pour les modifier et cultiver de nouvelles normes.

Une démocratie économique (comme nous le proposons au mythe 14) nécessite des comportements de coopération et de solidarité qui sont indispensables à sa viabilité. Pour y arriver, il sera nécessaire de se doter d’institutions qui encouragent et récompensent le développement de ce type de comportements, que ce soit au travail, dans les arts et la culture, les médias, à l’école, avec ses camarades et sa famille, etc.

« En assurant une sécurité existentielle à tous, on désamorcerait plusieurs des sources profondes de la cupidité et de la compétition. »

Grâce à un revenu garanti, un emploi assuré, un temps de travail réduit, des moyens de subsistance accessibles, des milieux de vie agréables et des services publics gratuits, la précarité existentielle causée par le marché capitaliste disparaîtrait. Cette insécurité économique ne pourrait plus agir comme moteur de relations de compétition, qui viennent souvent de pair avec des divisions sociales racistes et sexistes. Dans une société plus égalitaire, les causes culturelles de la surconsommation s’affaibliraient également : la compétition à travers la consommation pour ressembler aux plus riches serait grandement limitée.

Pour voir se développer des normes alternatives, il faudra aussi assurer une meilleure éducation à la vie civique, en ouvrant davantage d’espaces démocratiques où les citoyennes et citoyens pourront s’exercer à la vie politique et apprendre par la pratique (des assemblées de quartier, des comités de parents, des assemblées syndicales ou étudiantes, des comités de ruelle verte, etc.). Cette éducation ne s’effectuerait pas seulement dans des salles de classe, mais surtout par la pratique même de la démocratie au quotidien. Pour bien fonctionner, une réelle démocratie a besoin d’individus qui connaissent bien leurs institutions, qui sont habitués à y participer, en plus de disposer du temps libre nécessaire à cette participation.

C’est tout le contraire sous le capitalisme, où la professionnalisation, la délégation et l’expertise retirent aux citoyennes et citoyens l’habitude d’exercer leur pouvoir d’agir. La participation à la vie politique est généralement réduite au fait de voter aux élections. Quant à notre rôle économique, il n’est pas décisionnel. Nous sommes plutôt réduits au travail salarié et à la consommation passive, sans emprise sur la façon et la nature de ce qui est produit.

« Reconnaître la dimension sociale de nos comportements vient remettre en question l’idée d’une nature humaine fixe et immuable. Conséquemment, l’idée que le capitalisme ne pourrait et ne devrait pas être dépassé parce qu’il serait le reflet de cette nature s’effondre. »

Les comportements humains changent, et les institutions qui les influencent aussi. Pour qu’une démocratie économique fonctionne adéquatement, il est nécessaire qu’elle soit accompagnée de la mise sur pied d’institutions qui assurent une socialisation où la solidarité, le partage et l’entraide priment sur la compétition, la cupidité et l’accumulation. Comme la démocratie économique ne s’apprend pas du jour au lendemain et qu’elle risque de demander du temps pour être pleinement opérationnelle, cela alimente l’idée qu’il nous faut dès aujourd’hui investir et renforcer les espaces où nous exerçons déjà des formes démocratiques qui nous transforment : dans nos assemblées étudiantes, syndicales, de quartier ; dans nos projets collectifs, dans nos comités de parents, etc. Les entreprises coopératives et du secteur de l’économie sociale, malgré les contraintes externes auxquelles elles doivent faire face, demeurent aussi actuellement des lieux significatifs d’expérimentation de la démocratie économique.

À retenir :

Le capitalisme n’est pas le reflet de la nature humaine.

• Les comportements humains sont surtout le produit de chaque société.

• Des sociétés humaines ont déjà été organisées autour des principes d’entraide et de coopération. Il n’est donc pas impossible de le faire.

• Pour cultiver des comportements axés sur l’entraide et la coopération, il importe de mettre en place des institutions qui assurent une sécurité existentielle et valorisent les comportements altruistes.

 

Extrait du livre « Pour une écologie du 99%, 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme »

 

« Pour une écologie du 99%, 20 mythes à déboulonner sur le capitalisme » Frédéric Legault, Arnaud Theurillat-Cloutier, Alain Savard, Ecosociété, paru en octobre 2021.

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4 commentaires

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    • Francis

    Ce discours est débile. Ce qu’il s’est passé en URSS et en Chine prouve que le socialisme et le communisme ne valent pas mieux.

    • TABOURDEAU Francois

    Il me semble que dans votre article il est oublié les valeurs fondatrices de la chrétienté qui ont exercé une influence dominante sur notre civilisation européenne

    • Marc Moynot

    La nature humaine est d’une incroyable richesse. Ce qui semble la réduire (la polluer, même), c’est l’expérience de la dualité (bien-mal, beau-laid, vrai-faux, riche-pauvre…), dont l’ego, au sens large, est la manifestation dans l’humain. Dans nos sociétés, l’ego a tout misé sur le mental, la polarité masculine, dont la logique est expansionniste et mortelle. Se plonger dans son intériorité, c’est s’exposer à actualiser les richesses infinies de notre véritable nature. Il faut les deux polarités pour faire un monde épanoui. Tout miser sur le mental est le piège de l’ego dans nos sociétés. C’est dans l’intériorité que se trouve la clé de l’élévation vibratoire de l’humanité. Le mental est son assistant, la fonction qui permet de comprendre et réaliser sa mise en place. Tous à votre polarité féminine !

    • Guy J.J.P. Lafond

    Article très intéressant. Merci!
    Une idéologie capitaliste et une croissance industrielle sans limite sont devenus un danger pour les rythmes naturels de la Terre. Prenons juste l’exemple de l’agriculture industrielle, partout sur la Terre les sols se dégradent rapidement.
    Inévitablement, nous allons connaître une nouvelle révolution économique pour le mieux être de tous, pour le mieux être aussi de la biodiversité. Et pour cela, il nous faudra adopter un plan à l’ensemble de la planète. Et ça tombe bien, l’ONU a déjà commencé à partager avec l’ensemble de l’humanité 17 objectifs de développement durable:
    https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/
    Soyons de plus en plus nombreux à confronter la cupidité et la pollution à l’excès!
    t: @GuyLafond @FamilleLafond
    https://twitter.com/UNBiodiversity/status/1395129126814691329
    Svp, à nos vélos, à nos espadrilles de marche, à nos équipements de plein-air! Car le temps file et car les enfants comptent.

La sociologue Clémence Perronnet : « on ne nait pas avec un intérêt pour les sciences, la physique, les maths ou l’écologie. C’est quelque chose qui s’acquiert. »

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