Témoignage : les pesticides ont «bousillé ma vie»

champs Marne

Paysage agricole près de Châlons-en-Champagne, Marne. @ Yann Arthus-Bertrand

Christian Jouault, agriculteur à la retraite habitant la petite commune de Nouvoitou en Bretagne, a dès son plus jeune été exposé aux pesticides. Il a développé un cancer de la prostate en 2015. Son cancer a été reconnu comme maladie professionnelle en 2020 par une décision de justice. Sa femme est décédée d’un lymphome non-hodgkinien en 2006. Et Christian n’est pas le seul agriculteur de son entourage à avoir développé une telle maladie. Le coupable présumé : les pesticides utilisés dans l’agriculture. Christian Jouault nous raconte son histoire et son calvaire.

Comment avez-vous été intoxiqué aux pesticides ?

Ma femme Armelle et moi sommes enfants d’exploitants agricoles. Dès son plus jeune âge, son père lui demandait de l’accompagner pour traiter les champs. Il ne savait alors pas que les pesticides étaient toxiques. Pour moi, même topo. J’ai commencé quand j’étais gamin dans les champs. C’était d’ailleurs les premières fois où on utilisait des pesticides. Évidemment, on en inhalait une bonne bouffée au passage. On n’imaginait même pas que c’était dangereux. La preuve, c’est que mon père était émerveillé la première fois qu’il a utilisé des pesticides pour faire du maïs. Je me rappelle de l’avoir entendu dire « C’est merveilleux, on a le désert et le maïs ». Avec le recul c’était assez significatif, mais à l’époque on ne voyait que leur côté merveilleux.

Vos maladies ont-elles pu être reliées à l’usage de pesticides ?

On ne peut jamais être absolument sûr de rien. Cependant, les médecins n’ont trouvé aucun antécédent dans la famille de ma femme ainsi que dans la mienne pouvant expliquer que nous ayons développé ces pathologies. Ils n’ont pas mis en avant de raisons possibles autres que les pesticides.

Que saviez-vous à l’époque de la dangerosité des pesticides ?

La seule chose que j’imaginais à l’époque, comme pas mal d’agriculteurs, est qu’il était uniquement dangereux de les avaler. À part cela, je n’imaginais pas du tout que les pesticides puissent être dangereux. Sinon, je ne crois pas que j’aurais traité mes parcelles torse nu, sur un petit tracteur sans cabine de protection. Ma femme, elle, était plus consciente de leur toxicité. Elle avait passé un bac scientifique, fait des études… Utiliser des pesticides la rendait mal à l’aise. C’est elle qui m’a poussé à passer au bio en 1995.

Comment votre maladie impacte-t-elle votre quotidien ?

Avant de développer mon cancer, je n’avais pas de soucis de santé particulier. Et puis un beau jour, me voilà à pisser du sang. Les soins que j’ai reçus m’ont probablement sauvé la vie, mais la radiothérapie a brûlé tout une partie de ma prostate. Aujourd’hui, je dois me lever 2 ou 3 fois dans la nuit pour aller uriner. S’il avait fallu que je gère une exploitation pendant cette période, ça aurait été extrêmement difficile. Les conséquences de ma maladie sont aujourd’hui moins graves pour moi car je suis à la retraite. J’ai subi des chimios, des radiothérapies, des hormonothérapies… 

En ce moment, mes chiffres ne sont pas très bons. J’ai une épée de Damoclès en permanence au-dessus de la tête qui me dit « attention, ça peut encore repartir ». Aussi, j’aimais bien faire de la moto. J’ai dû arrêter pendant 5 ans en raison d’une perte de l’équilibre et de la vision latérale provoquée par mes traitements. 

Votre maladie n’a pas été reconnue comme maladie professionnelle ?

Certaines maladies sont reconnues comme maladies professionnelles liées à l’utilisation de pesticides. Mais ce n’est pas le cas par exemple du cancer de la prostate, un des cancers les plus courants chez les paysans, bien plus touchés en proportion que les autres couches de la société. Dans mon cas, j’ai été reconnu en maladie professionnelle par une décision du tribunal.

Vous parlez de tribunal, vous avez donc été devant la justice ?

Mon médecin de famille a réalisé un certificat initial de maladie professionnelle que j’ai envoyé à la MSA, la sécurité sociale agricole. Elle m’a dans un premier temps refusé la maladie professionnelle. J’ai par la suite envoyé un recours amiable auprès du Comité Régional de Reconnaissance des Maladies Professionnelles (CRRMP). La maladie professionnelle m’a de nouveau été refusée. À partir de ce moment-là, j’ai demandé au tribunal judiciaire pôle social de statuer sur mon cas. Je suis tombé sur un cabinet d’avocats habitués à défendre des victimes de pesticides. C’est le cabinet de M.Lafforgue, qui a notamment récemment défendu Paul François contre Monsanto et les salariés victimes dans l’affaire Triskalia.

J’ai fini par obtenir la reconnaissance en maladie professionnelle de mon cancer. Seulement, celle-ci m’a été accordée sur la base d’une erreur de forme. En effet, l’administration en charge de mon dossier l’a traité en dehors des délais prévus par la loi. Conséquence : ma demande de reconnaissance de maladie professionnelle a été jugée par le tribunal sur cette erreur de forme et non sur le lien de causalité entre les pesticides et mon cancer… Ce qui serait souhaitable, c’est que d’autres personnes fassent la démarche d’aller devant le tribunal pour que le cancer de la prostate soit inscrit au tableau des maladies professionnelles.

Connaissez-vous d’autres agriculteurs dans votre entourage touchés par ce genre de maladie ?

Autour de chez moi, beaucoup sont morts ou malades de cancers, notamment chez les paysans. Je suspecte les pesticides d’en être la cause, mais ce ne sont que des suspicions, nous n’avons aucune certitude. Par exemple, l’agriculteur à qui j’ai repris les terres est mort à 62 ans d’un cancer. C’est quelqu’un qui utilisait beaucoup de pesticides. Je le voyais tout le temps avec un pulvérisateur sur le dos. Autre exemple, mon neveu est médecin généraliste dans un petit village près de Rennes. Il me disait qu’il était tombé sur 4 cas de cancer du cerveau, ce qui est extrêmement rare. Il ne dit pas que c’est lié aux pesticides mais tout ce que je sais, c’est que Michel Besnard, du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, rencontre beaucoup de personnes qui ont ce type de pathologies parmi les agriculteurs.

Que pensez-vous de la régulation s’appliquant aux pesticides ?

Pour moi, il n’y pas 36 solutions. Il n’y en a qu’une : l’interdiction totale et définitive des pesticides. Ils sont extrêmement dangereux. Personnellement, ils ont bousillé ma vie. Je pourrais être heureux avec mon épouse, regarder mes enfants et mes petits-enfants grandir. Au lieu de cela, je me retrouve avec un cancer et des chiffres qui ne sont pas très bons en ce moment, et celle avec qui j’ai passé les 30 plus belles années de ma vie est décédée.

Que diriez-vous à ceux qui défendent le modèle agricole conventionnel et l’utilisation de pesticides ?

Je leur dirais que la France c’est entre 27 et 30 millions d’hectares de surface agricole. 27 millions d’hectares conduits en bio, ça peut donner minimum 4 tonnes de matière sèche par hectare. Sous forme de légumes, de blé, de riz, de pommes de terre… Un citoyen comme vous, comme moi, est bien nourri quand il a mangé un kilogramme de matière sèche par jour. Faites le calcul, mais on pourrait donc nourrir la totalité de la population française en agriculture biologique si on le souhaitait. Il faut juste admettre qu’on ne puisse manger de la viande que de façon extrêmement raisonnable.

Tout le monde consomme des bananes, des avocats, boit du café… C’est quelque chose qui parait normal. Alors que non, ce n’est pas normal. Un quart de la population terrestre utilise les trois quarts des surfaces agricoles. Vous ne trouvez pas qu’il y a un problème ? Si on revenait à des choses plus raisonnables, qu’on arrêtait de piller les pays du tiers-monde, on pourrait produire la totalité de notre nourriture en bio et même rendre des terres à la nature. Elle en a grand besoin.

Propos recueillis par Léna Le Cocguen

9 commentaires

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    • Michel CERF

    Cette histoire est bien triste , mais je suis surpris qu’en 2015 on puisse utiliser ces produits qui tuent sans imaginer qu’ils puissent être dangereux pour celui qui les utilise ainsi que pour les consommateurs .

    • Francis

    Eh oui, il y a 50 ans, la chimie c’était la modernité. et ceux qui étaient conscients des dangers passaient pour des arriérés. Il ne faut pas tout mettre sur le dos de l’agriculture, les scandales pharmaceutiques rappellent que la médecine, l’industrie des cosmétiques, la plasturgie, l’industrie textile, les fabricants de produits ménagers ont aussi joué à l’apprenti sorcier.

    • Michel CERF

    Tout à fait d’accord !

    • DELPIANO

    ma femme est décédée d’un myélome multiple déclaré sur une cote, une tumeur qui s’est étendue malgré tout le protocole complet du traitement. persuadée que les traitements en bordure de notre terrain en était la cause!

    • Gregory Andre

    nous sommes nombreux à nous installer à la campagne pour le « bon air » mais en réalité nos habitations sont truffées de pesticides qui passent des champs à la maison par le vent et sous la semelle de nos chaussures.
    Comme personne ne s’en inquiète chacun s’intoxique à petit feu, il faut faire des analyses de qualité de l’air interieur pour les pesticides.

    • Mona

    Le chardon serait une très bonne alternative au glyphosate et l’usine Novamont ( Italie) utilise son huile pour faire du bioplastique 🙂
    Dommage que l’on en parle pas d’avantage au lieu de se plaindre !

    • Méryl Pinque

    Question : pourquoi les ont-ils utilisés ?
    Si des écologistes étaient venus les voir et leur avaient dit de ne pas s’en servir, ils auraient (peut-être) été les premiers à les traiter de bobos…

    • Francis

    @Méryl: Mais non, les écologistes auraient été invités à aller aux champs avec chacun une binette et à désherber à la main.

    • Patrick Guyard

    Bonjour Christian,
    Je te souhaite que ta santé s’améliore et te dis peut-être à bientôt.
    Patrick des coquelicots de NOYAL sur Vilaine