Coopératives agricoles, la dérive d’un système

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Paysage agricole, France. ©Yann Arthus-Bertrand

Les coopératives, créées pour défendre les intérêts des agriculteurs, sont parfois devenues au fil des ans des superstructures qui leur imposent un modèle industriel et les étranglent. Comment en est-on arrivé là ? Et comment faire évoluer ce modèle vers de nouveaux modes d’exploitation en phase avec la transition écologique ? Trois agriculteurs nous parlent de leur expérience.

« La génération de nos parents a créé le système coopératif pour se libérer des intermédiaires, les ‘marchands’. L’objectif était de s’unir pour mieux vendre en créant des groupements d’achats », se souvient Michel Piel, éleveur porcin retraité à Saint-Pern en Ille-et-Vilaine.

En France, les sociétés coopératives agricoles, ou SCA, nées après-guerre, ont été fondées par les agriculteurs pour mettre en commun l’achat du matériel, le stockage et la vente de leur production. En se regroupant ainsi, ils pouvaient influer en leur faveur sur les prix. Ces groupements d’achat et de vente fonctionnent sur le principe « une personne, une voix ».

Des coopératives devenues des mastodontes

Ces sociétés ont aujourd’hui un poids déterminant sur le monde agricole.

En France, trois agriculteurs sur quatre sont adhérents d’une coopérative : elles représentent ainsi 40 % du chiffre d’affaires de l’agroalimentaire en France. Parmi les 2300 coopératives du pays, 2100 sont des TPE et PME, tandis que 13 d’entre elles sont des grands groupes dont 6 se classent parmi le top 20 européen et 3 parmi le top 20 mondial.

De fait, ces quelques grandes coopératives sont devenues l’un des piliers de l’agriculture conventionnelle. Le système auquel elles participent est accusé d’avoir une responsabilité dans plusieurs scandales environnementaux et sanitaires, des pesticides vendus aux agriculteurs aux liens entre l’industrie de l’agro-alimentaire, en passant par les algues vertes en Bretagne.

Ce lien est notamment mis en lumière par la journaliste Inès Léraud dans sa BD Algues vertes, l’histoire interdite. Les noms de plusieurs grosses coopératives françaises font les titres des médias qui se penchent sur ces sujets, malgré une réticence à évoquer le sujet dans le monde de l’agroalimentaire.

Alors que le modèle coopératif avait été créé pour appartenir aux agriculteurs, son évolution a conduit à susciter une défiance grandissante de la part de ses membres. Les coopératives des débuts ont grossi en rachetant leurs concurrents au fil des années et se sont ainsi concentrées pour devenir dans certains cas des méga-coopératives.

Ces changements dans leur stratégie et leur ambition ont contribué à creuser un écart avec les adhérents, entraînant dans certains cas un manque de confiance de la part des exploitants, voire une rupture. C’est ce que les agriculteurs que nous avons interrogés dénoncent: ils ne se reconnaissent plus dans le projet porté par bon nombre de SCA.

Des agriculteurs dénoncent un système qui a « dévié »

Face à la libéralisation de l’agriculture française, ils critiquent notamment la financiarisation des coopératives.

Celles-ci ont investi à l’étranger, ont créé de petites sociétés anonymes comme filiales et continuent de racheter leurs concurrents, s’agrandissant sans cesse.

« En grossissant et avalant leurs concurrents, certaines grosses coopératives ont capté la valeur ajoutée au producteur », explique Philippe Grégoire, producteur laitier à Chanzeau, dans le Maine-et-Loire. Les agriculteurs se sentent alors dépossédés de ce capital commun.

Conséquence directe de la financiarisation, la logique de compétitivité-prix guide les coopératives dans leurs décisions. Elles « tentent de fixer les prix d’achats du produit aux agriculteurs au plus bas possible, pour dégager du profit », résume Philippe Grégoire. Ce qui va à l’encontre de leur raison d’être : se regrouper pour fixer des prix de vente à la hausse.

« L’agriculteur appartient désormais à la coopérative et non l’inverse », précise Noel Rozé, producteur laitier à Caro, dans le Morbihan. Les exploitants adhérents aux coopératives ont alors l’impression que ces grosses structures ne représentent plus leurs intérêts, mais plutôt ceux d’une nouvelle classe dirigeante de l’industrie agro-alimentaire. « La direction s’est déconnectée de la base », déplore Michel Piel.

Le modèle de l’agriculture industrielle intensive

Tous racontent la même histoire, celle de la perte du contrôle sur leur production, au même titre que sur les bêtes ou les machines. « On avait fini par se considérer comme des travailleurs à la chaîne de l’agriculture. Nous n’avions aucune maîtrise, même pas sur les factures de bétail… La coopérative nous fournissait tout », raconte Michel Piel. « Et les adhérents n’ont même pas accès aux comptes des filiales… ».

De la fourniture des bêtes ou des semences, à celle de la nourriture et des outils de production, ou jusqu’au choix des prestataires pour l’entretien des bâtiments, tout passe par les coopératives, selon ces agriculteurs. L’éleveur laitier Philippe Grégoire dénonce le système intensif imposé par le biais du contrôle quasi-total de la coopérative. « Par exemple, dans le secteur de la volaille, les producteurs se voient imposer des investissements pour moderniser les bâtiments ; puis, une certaine concentration de kilos de bêtes au m2. Si l’on s’y oppose, alors plus aucun animal n’est livré. Tout est verrouillé », explique-t-il.

Cela s’ajoute à une destruction de l’emploi, du fait de la mécanisation forcée induite par cette politique d’agrandissement des élevages.

Difficile d’en sortir

Ce verrouillage rend particulièrement difficile la sortie du système coopératif pour les agriculteurs. Par-dessus-tout, ce sont les dettes qui les empêchent d’en sortir, selon les témoignages. Car les coopératives avancent de l’argent aux exploitants, notamment au moment de leur installation. « Une fois qu’elles ont prêté, on a mis les mains dans l’engrenage et on est tenu des pieds à le tête », lance Philippe Grégoire. Lui-même avait été entraîné dans le système de l’élevage de vaches hors-sol, pour sa production de lait, et avait vu ses dettes s’accumuler.

« Étant sous contrat pour cinq ans avec la coopérative, il est très compliqué d’en sortir : il faudrait dénoncer le contrat puis ensuite trouver une autre coop à qui vendre notre lait », raconte Noel Rozé. Or, tous font le même constat : il est souvent très difficile de trouver d’autres débouchés, lorsqu’un paysan rompt son contrat avec sa coopérative.

Noel Rozé a déclaré un cancer, il y a quelques années, qui était, selon les médecins, fortement lié à son activité et aux produits utilisés. Depuis, il a adhéré au Collectif de soutien aux victimes de pesticides. C’est aussi pour cette raison que l’éleveur laitier a décidé de convertir sa production en biologique.

Le bio, une porte de sortie ?

Philippe Grégoire a opté pour la même alternative, dans l’objectif de sortir de sa coopérative. C’est en effet une possibilité, car si la coopérative n’a pas de filière biologique, cela évite d’avoir à dénoncer le contrat. Mais l’astuce a ses limites. « En production laitière on peut encore y arriver mais en hors sol c’est quasiment impossible », explique Philippe Grégoire, qui a converti sa production au biologique en 2015.

Noel Rozé, quant à lui, nuance : « Je suis passé en bio et ça me permet d’acheter où je veux. Mais, je vends toujours ma production à ma coopérative. » En effet, « dans le bio, il y avait un grand nombre d’entreprises privées. Aujourd’hui, beaucoup d’entre elles se font racheter par les coopératives », poursuit-il. L’intérêt des coops pour le bio réduit la possibilité de se libérer du système.

Se regrouper pour créer les alternatives

Philippe Grégoire a décidé de créer un mouvement : le Champ des paysans. Il vise à promouvoir un autre modèle agricole, soit biologique soit en autonomie totale, « sans engrais chimiques ou produits phytosanitaires », précise-t-il. L’objectif est de réunir des paysans qui partagent une même vision, qui « produisent à la ferme, qui ont des modèles très indépendants ».

Pour Michel Piel, militant à la Confédération Paysanne, la conversion à la vente directe à la ferme faisait aussi partie intégrante de sa réflexion pour un autre modèle agricole. « Quand on s’est mis à faire de la vente directe, on a divisé par 4 notre nombre de truies, tout en gardant le même chiffre d’affaire », se souvient-il.

Michel Piel, précurseur dans cette réflexion sur la sortie du modèle coopératif et de l’agriculture industrielle conventionnelle, raconte ainsi son projet, monté avec un groupe d’agriculteurs de la région rennaise. Comme lui, ils voulaient sortir de ce système. « Dès les années 1990, on a cherché à se regrouper, sous forme coopérative mais pas comme celles qui ne nous plaisaient pas », se souvient Michel Piel. « C’est comme cela que nous avons constitué Brin d’herbe, un groupement d’intérêts économiques (GIE), en vente directe, qui rassemble une vingtaine de paysans qui produisent et vendent ». La production de ces paysans est ainsi distribuée dans deux magasins de la région rennaise. Et Michel Piel se félicite d’avoir retrouvé une certaine forme d’indépendance : « Nous décidons de ce que nous voulons faire, du prix de vente de nos produits, de la rémunération des salariés, … ». Depuis, il a pris sa retraite, et les repreneurs de sa ferme continuent de vendre leur production issue de l’agriculture biologique et paysanne grâce à ce réseau.

Et à grande échelle ?

Cependant, les circuits courts restent encore une solution compliquée, pour Noel Rozé : « En ce qui concerne la production laitière, il y a quelques éleveurs qui réussissent à sortir du système, mais la proportion est marginale, en termes de volume de production. En effet, comme une grande part du lait de vache français est produit en Bretagne, tous ne peuvent pas se convertir à la vente directe… ». En effet, en 2018, c’était environ 23% du lait français qui était collecté dans cette région, selon France AgriMer. Il souligne donc que cela requiert de développer des compétences et d’investir : « et vendre en circuit court, cela veut aussi dire être capable de transformer ses produits et les commercialiser soi-même… Certains en vivent bien, mais c’est aussi difficile pour d’autres ».

Cependant, ces transitions individuelles ne suffiront pas à changer la donne. « Pour changer ce système, il faudrait arrêter de donner des subventions en fonction des volumes de production, qui incitent à l’intensif », martèle Michel Piel.

Le modèle coopératif est aujourd’hui assimilé à celui de l’agriculture industrielle. « Les sphères décisionnelles de ces structures ne reconnaîtront pas qu’elles sont inscrites dans un mauvais système ; car elles vivent bien de tout cela : les tracteurs, les produits vétérinaires, les pesticides… », juge Michel Piel. Sans un changement de modèle agricole, la transition écologique est compromise. Pour l’instant s’impose un choix binaire entre deux modèles opposés, sans possibilité d’entre-deux.

Adèle Tanguy

9 commentaires

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    • Michel CERF

    La photo illustre parfaitement la folie de l’agriculture dite  » moderne  » les changements indispensables à une transition écologique paraissent bien difficiles a atteindre .

    • MULWA TANZI CELESTIN

    « La génération de nos parents a créé le système coopératif pour se libérer des intermédiaires, les ‘marchands’. L’objectif était de s’unir pour mieux vendre en créant des groupements d’achats », se souvient Michel Piel, éleveur porcin retraité à Saint-Pern en Ille-et-Vilaine.

    • jacques TURCHET

    Quand il y du profit en jeu plus rien n’est rationnel, autrefois on travaillait pour faire de la qualité et pour en vivre intelligemment, aujourd’hui on travaille pour faire la rentabilité et pour survivre dans un monde invivable n’ayant plus rien à voir avec le respect de la vie et de l’humain qui n’est plus considéré comme tel mais comme une simple valeur économique.

    • Francis

    C’est ce qu’on appelle le complexe coopérativo-industriel qui est le principal support de la science officielle avec les organismes d’état comme l’INRA. On peut faire un parallèle avec la médecine où l’industrie pharmaceutique bénéficie de la complaisance rémunérée de l’ordre des médecins et de la macronie.

    • DESCLAUD Patrice

    Peut-on sortir d’un système quasi mafieux tenu par « certaines » grandes banques bien connues avec un endettement cautionner par ses terres et matériels ? Nos agriculteurs sont aussi les immobilisations de leur entreprise ! L’état doit y trouver aussi son compte, puisque rien ne change !

    • Francis

    @Jacques Turchet. Autrefois les paysans travaillaient pour gagner leur vie. Aujourd’hui, ils travaillent toujours pour gagner leur vie dans des conditions tellement différentes que beaucoup de céréaliers ont un deuxième métier pour gagner leur vie pendant les saisons creuses.

    • jean-marie bouquery

    fabuleux comme on peut récrire l’histoire et réinventer de l’utopium !

    • Rozé

    Merci à Adèle Tanguy pour cet article intéressant et édifiant. Clairement, la voie du renouveau positif de l’agriculture est de garder de petites fermes multi-cultures et élevage. Comme dans d’autres secteurs il faut lutter contre la concentration qui asservit autant les producteurs que les consommateurs. Mais comment y parvenir ? Comment changer les mentalités ? Comment avoir des représentants politiques ou autres intégres et conscients de ces enjeux vitaux pour l’humanité ?

    • Bars

    Le changement va venir des circuits courts : vente à la ferme, dans des lieux de vente opérés par les agriculteurs ou une petite épicerie locale qui connaît bien ses produits. La clé de la réussite est de trouver la juste taille et travailler la coopération plutôt que la compétition. Dès que la compétition arrive, il y a des dérives… c’est ce qui se passe avec les mégas coopératives qui sont des multinationales comme Danone ou Lactalis.