En Colombie, vivre sans eau courante à l’ère du coronavirus

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Yeimy Martinez porte un seau d'eau pour cuisiner, le 26 mai 2020 à Bogota, en Colombie © AFP Raul ARBOLEDA

Bogota (AFP) – L’eau ne s’écoule pas toujours du tuyau de caoutchouc noir qui pend derrière la masure de Yeimy Martinez. En pleine pandémie de nouveau coronavirus, le simple fait de se laver les mains relève de la gageure dans ce bidonville de Bogota.

« Parfois l’eau arrive, parfois pas (…) Et si je n’ai pas d’eau, je n’ai pas de quoi me laver les mains, ni faire la toilette de mon fils (…) ni nettoyer ma maison », déplore cette jeune femme de 21 ans.

Elle survit dans l’une des baraques de planches au toit de tôles, agglutinées au pied d’une falaise du quartier pauvre de Ciudad Bolivar, dans le sud de cette capitale de huit millions d’habitants.

Ce bidonville a été baptisé « Sueños 2 » (Rêves 2), appellation quelque peu ironique vu son insalubrité, sans eau courante, ni égout. Le surnom donné par ses habitants l’est encore davantage: « La cascade », pour la chute d’eaux usées provenant du plateau au dessus.

« Ici, tout est plus difficile, et avec cette quarantaine nous sommes foutus », souligne Yeimy.

Avec son mari, leur garçon de six ans et son père, elle partage une seule pièce, meublée de trois lits, d’une vieille télé, de placards branlants. Ni évier, ni lavabo pour le « coin cuisine », juste équipé d’un réchaud à gaz.

Plusieurs fois par jour, elle se tord les chevilles sur un sentier défoncé pour aller remplir un vieux seau de plastique au tuyau de sa salle de bain de fortune, aménagée dans une cahute à l’arrière.

Avec le confinement, imposé depuis le 20 mars à Bogota et plusieurs fois prolongé, cette vendeuse ambulante de CD ne peut travailler. Son mari, ouvrier du bâtiment âgé de 28 ans, non plus.

« Avant, les bons jours, je pouvais gagner jusqu’à 50.000 pesos (environ 12 euros) et avec ça, j’achetais un peu à manger », explique-t-elle. Maintenant, sans avoir de quoi payer une livre de riz, elle peut encore moins se permettre « le luxe » d’une bouteille de désinfectant pour pallier le manque d’eau.

Christian Robayo, élu local de gauche, souligne que la « situation extrême a empiré avec cette maladie » du Covid-19 dans ce quartier de 800.000 habitants dont « la moitié, surtout ceux qui vivent de l’économie informelle, a besoin d’aide » sociale.

Environ 47% de la population active nationale vit de l’économie informelle. Et près de sept des 48 millions d’habitants n’ont pas accès à l’eau courante, bien que ce pays soit une puissance hydrique et que la justice y ait ordonné d’assurer un minimum vital aux populations vulnérables.

La Colombie a dépassé les 29.000 cas confirmés du nouveau coronavirus, dont quelque 900 morts, depuis le 6 mars. Plus de 30% des cas ont été détectés à Bogota. « Ciudad Bolivar est l’un des quartiers où la courbe augmente », ajoute M. Robayo.

Le long du torrent pollué qui serpente plus bas, entre des décharges de détritus, Jorge Ariza entretient un minuscule potager. En face, sur le parking des bus de ville, paissent la vache et les deux veaux d’un voisin. Des canards vaquent dans le chemin.

Ce ferrailleur âgé de 51 ans, déplacé par la violence du conflit armé qui mine la Colombie, vit dans une maison de deux niveaux, qu’il a construite de bric et de broc pour sa famille de cinq enfants.

Comme chez Yeimy, un maigre filet d’eau y arrive par un tuyau, connecté au système de distribution public contre un paiement unique de 130.000 pesos (environ 30 euros).

« On s’en sert pour cuisiner, se laver », explique Jorge, montrant les seaux qu’il faut charrier depuis le modeste patio jusqu’à la cuisine, au bout de l’escalier branlant.

Pour son jardin et le WC installé dans un réduit de la cour, il récupère les eaux de pluie dans un trou sommairement aménagé.

« En ce moment, où nous ne pouvons aller au marché (…) ni sortir travailler, ce potager a permis de nous alimenter en fruits, en légumes, en plantes aussi », se félicite-t-il.

Alors que le virus rôde, « la partie médicinale du jardin a beaucoup servi pour les maux de tête, les malaises, la grippe, les nausées », souligne cet indigène Pijao, fier d’un savoir ancestral, faute de pouvoir s’offrir des médicaments pharmaceutiques.

S’ils attendent avec impatience la levée du confinement pour à nouveau sortir et gagner de quoi survivre, Jorge et Yeimy sont sans illusion quant à voir un jour l’eau couler simplement d’un robinet dans leur maison.

© AFP

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