En Afrique du Sud, le tourisme des safaris fait le dos rond face à la pandémie

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Un éléphant traverse une route du parc Kruger devant des véhicules transportant des touristes en juin 2010 en Afrique du Sud © AFP PABALLO THEKISO

Balule (Afrique du Sud) (AFP) – L’animal a surgi au détour d’un chemin poussiéreux, sous le soleil ambré de cette fin d’après-midi sud-africain. Énorme, le dos crouté de boue, toutes défenses dehors. Manifestement contrarié, il déploie sa trompe pour renifler l’intrus.

« S’il s’avance le long du véhicule, restez calme, il ne vous arrivera rien », chuchote le guide, les deux mains agrippées au volant de son 4×4 silencieux.

L’éléphant s’approche à en toucher la carrosserie. Quelques secondes de face-à-face suffisent à le convaincre que notre présence ne vaut pas le dérangement. Et d’un lent demi-tour dédaigneux, il repart à son goûter, en nous offrant sa croupe fripée en guise de carte de visite.

« C’est vraiment magnifique », sourit Gert Kruger. « Vraiment, qui pourrait rêver d’un meilleur endroit pour être confiné… »

Depuis dix-sept ans qu’il promène ses clients par monts et par vaux du « bush » de la réserve privée de Balule, le long du parc Kruger (nord-est), ce Sud-Africain de 49 ans ne s’est jamais lassé de la magie de ces rencontres.

Les poches de son short kaki débordent d’anecdotes de lions grommelant et de rhinocéros intempérants. Jusqu’à ces dernières semaines, il comptait bien en rajouter d’autres, à en faire éclater les coutures.

Mais voilà, la pandémie de coronavirus a tout changé.

A peine le président Cyril Ramaphosa avait-il annoncé la fermeture des frontières à la mi-mars que les touristes ont déserté son camp, paniqués. L’ordre de confinement qui a suivi deux semaines plus tard a laissé Gert Kruger seul au milieu de ses tentes vides, désemparé.

« Le coronavirus nous a tous causé un choc terrible, nous qui travaillons dans le tourisme. C’est notre pain quotidien », dit-il. « Des clients ont fait leurs bagages et ont dû évacuer en deux jours pour rentrer chez eux ».

Guerre au braconnage

Son camp affichait pourtant complet pour la haute saison, celle des vacances d’été des visiteurs de l’hémisphère nord.

L’an dernier, lui et ses six salariés avaient accueilli 700 amateurs de safari. « Là, on a dû annuler beaucoup de réservations pour le reste de l’année et pour 2021 ».

En une poignée de jours, toutes les chambres de la région se sont vidées, les boutiques à souvenirs ont tiré leur rideau de fer et les tout-terrain pétaradant chargés d’Européens ou de Nord-Américains bardés d’appareils photo ont rejoint leurs garages.

Désormais, seuls les véhicules de patrouille sillonnent encore les pistes des 55.000 hectares de la réserve de Balule. Encore plus qu’en temps normal, même. Car, confinement ou pas, protéger les animaux est restée une priorité absolue.

« On ne peut pas se permettre de réduire la sécurité », explique le directeur de la réserve, Ian Nowak.

« Nous devons tout faire pour préserver la vie sauvage et son écosystème, qui sont notre matière première », souligne le quadragénaire au regard bleu acier, « si tout ça disparaît, personne ne pourra redémarrer ».

Pas question de renvoyer les « rangers » chez eux, donc. « Nous n’avons licencié personne, tous les gars sont payés », dit Ian Nowak. La plupart sont restés confinés dans la réserve, pour continuer à y faire la guerre aux braconniers.

« La menace qui pèse sur les rhinocéros n’a pas changé (…) les criminels trouvent toujours un moyen de s’introduire ici, (les cornes) gardent toute leur valeur sur le marché », rappelle-t-il, « alors on continue à se battre comme avant ».

Preuve en est, la police nationale a encore annoncé dimanche l’arrestation de trois personnes en possession de six cornes de pachydermes dans la province voisine du Mpumalanga.

Chasser pour manger

Et puis le confinement a fait poindre une autre menace que celle des gangs prêts à tuer pour nourrir l’appétit insatiable de la médecine traditionnelle asiatique.

« C’est ce que j’appelle le braconnage de viande de brousse », explique le patron de la réserve. « Ces gars-là n’ont plus de boulot à cause du confinement, ils ont faim, alors ils chassent pour manger. Ils se moquent de la protection de la nature, ils veulent juste survivre ».

Ian Nowak dit ne pas avoir noté de hausse de ce type de criminalité désespérée sur ses terres. Mais pour le jeune vétérinaire d’Etat de la région, Christiaan Steinmann, il ne fait aucun doute.

« C’est incontestable, le braconnage augmente, les gens braconnent pour la viande », constate-t-il, « certaines réserves préfèreraient donner la viande aux populations mais à cause de la loi (qui impose des normes), elles ne le font pas ».

Pour contrer toutes ces menaces, donc, les dizaines de « rangers » de Balule ne chôment pas.

En charge d’une des zones de la réserve, le chef Rian Ahlers, 39 ans, s’apprête à partir en patrouille avec deux de ses hommes au cœur du « bush ».

« On patrouille encore plus qu’avant le confinement », dit-il du haut de ses vingt ans d’expérience.

« Les camps sont vides, on n’a plus de touristes, normalement leurs guides nous informent s’ils voient quelque chose d’anormal. Là, on doit compenser leur absence ».

Survols réguliers de la brousse en hélicoptère ou en avion, rondes des « soldats » en armes de l’unité spéciale d’intervention, inspections systématiques des grillages électrifiés qui encerclent la réserve, rien n’est laissé au hasard.

Clé sous la porte

Du haut d’une colline, le « ranger » Sam Hlungwani scrute à la jumelle la brousse qui se déroule à ses pieds. Ravi de participer au combat, même s’il n’a pas vu sa famille depuis un mois.

« Je ne veux surtout pas sortir du parc, j’ai trop peur du virus », confie le sexagénaire. « Je protège le parc (…) et j’attends que tout ça soit fini. J’espère que ça ne va pas durer trop longtemps », s’inquiète-t-il toutefois, « sinon je vais finir par perdre mon boulot ».

A quelques kilomètres de là, Juan Geerts lui aussi se ronge les sangs. Dans son « lodge » de cent lits vide, il fait et refait ses comptes, qui restent obstinément dans le rouge.

En un mois, les annulations de séjours lui ont déjà coûté 6,5 millions de rands (environ 315.000 euros), le quart de son chiffre d’affaires annuel. Et il tremble à l’idée de devoir bientôt se séparer de ses 94 salariés, qu’il a presque tous renvoyés chez eux le temps du confinement.

« Pour l’instant on paie les salaires, même si on a mis la clé sous la porte jusqu’au 30 juin », soupire le patron du Nyati Lodge. « Mais aucune entreprise ne va pouvoir garder longtemps tous ses employés, les licenciements sont inévitables ».

Pour chasser les idées sombres qu’il rumine dans son camp envahi par les phacochères, Juan Geerts a commencé à esquisser les tableaux de service de ses employés pour… juillet. « Au-delà, peu d’entre nous survivront », plaide-t-il.

Il planche aussi sur l’accueil de ses premiers clients post-coronavirus. Masque obligatoire pour tous, cabanon de quarantaine, limitation des passagers par véhicule…

« Garder la confiance des clients sera indispensable à toute reprise », souligne-t-il, « la sécurité et le confort seront déterminants pendant les mois qui viennent ».

Remonter la pente

« Ça ne va pas être facile de remonter la pente », confirme Sharon Haussmann, la présidente élue de la réserve de Balule. « On parle de six à douze voire dix-huit mois pour revenir au niveau de fréquentation d’avant la crise ».

En 2019, Balule a accueilli quelque 23.500 visiteurs. Le célébrissime parc national Kruger qu’il borde, fermé depuis le 25 mars, plus de 1,7 million.

Et puis, calcule Sharon Haussmann, il faudra aussi combler les trous d’un budget presque exclusivement alimenté par les taxes de propriétaires fonciers et des industries du tourisme, tous touchés de plein fouet par la crise.

« Avec l’interdiction des voyages, c’est un obstacle énorme », soupire-t-elle, « le défi le plus important auquel nous ayons jamais été confrontés, et on n’y était pas préparés ».

A l’ombre des arbres qui protègent son camp du soleil d’automne, Gert Kruger veut encore croire que le gouvernement ne le laissera pas tomber.

La semaine dernière, le président Ramaphosa a annoncé le déblocage d’une enveloppe jamais vue de 200 milliards de rands – 10 milliards d’euros – pour voler au secours des entreprises en difficulté. A commencer par celles du tourisme, qui contribuent à hauteur de 10% au produit intérieur brut (PIB) du pays.

« On a demandé à avoir des aides mais, pour l’heure, on n’a pas eu de retour », rouspète le petit patron. « L’argent sera distribué », a répété cette semaine la ministre du Tourisme, Mmamoloko Kubayi-Ngubane.

Mais Gert Kruger le sait, le tourisme n’est pas près d’être délivré du confinement, qui sera lentement levé à partir du 1er mai.

« J’ai peur qu’on soit les derniers à repartir », redoute-t-il, « si les choses ne reviennent pas à la normale dans les trois prochains mois, il va falloir que je prenne des décisions ».

Jusqu’à renoncer à sa vie au grand air et à dire adieu à « sa » réserve ? « Ça non », sourit-il, « je ne peux vraiment pas m’imaginer faire autre chose ».

© AFP

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