Jean-Marc Bonmatin : « l’immense majorité des pesticides ne servent pas à grand-chose »

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Le docteur Jean-Marc Bonmatin DR

Depuis plusieurs décennies, les pesticides, dont les néonicotinoïdes, sont responsables de l’érosion de la biodiversité, et en particulier de la diminution des populations des pollinisateurs, dont les abeilles. Jean-Marc Bonmatin, chargé de recherche au CNRS d’Orléans, travaille sur l’action des neurotoxiques chez les abeilles. Il étudie et dénonce l’impact sur le vivant des substance neurotoxiques employées dans l’agriculture. Il revient dans cet entretien sur la manière dont sont homologués et mis sur le marché ces produits. Jean-Marc Bonmatin interviendra lors de le 3e Université des abeilles Guerlain à l’Unesco le 22 mai. [des places pour cet éventement sont à gagner sur la page facebook de la fondation GoodPlanet jusque lundi 20 mai 17h]

Comment se portent les populations d’abeilles quelques mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction des pesticides néonicotinoïdes (1er septembre 2018) en France ? Est-il possible de tirer un premier bilan ?

Non, ce n’est pas possible de tirer un premier bilan après seulement 6 mois d’interdiction. Il a fallu une vingtaine d’années pour que les dégâts environnementaux provoqués par les pesticides soient démontrés. Et, je pense qu’il faudra le même laps de temps pour que la nature, à condition de la laisser tranquille, récupère les forces qu’elle avait auparavant.

Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps pour arriver à interdire ces molécules alors que de nombreuses recherches, dont les vôtres, relevaient déjà leur nocivité ?

Entre 2003 et 2018, 15 années ont été perdues car il fallu démontrer et re-démontrer avec toujours plus d’études payées par les contribuables que les insecticides néonicotinoïdes posent un grave problème aux pollinisateurs et aux abeilles en particulier.

Or, depuis leur mise sur le marché au milieu des années 1990, les apiculteurs ont alerté sur la dépopulation des abeilles. En 1998, les autorités ont mis en place des comités d’études qui, en 2001, constatent l’extrême toxicité de ces pesticides, à des niveaux jamais vus jusqu’alors, pour les abeilles. Dès 2003, nous prouvons la contamination des pollens et des nectars par les néonicotinoïdes. L’information était bien là. Les décisions appliquées au 1er septembre 2018 auraient donc déjà pu être prises 13 ans plus tôt.

Quels sont les effets de cette inaction ?

Si on avait écouté les scientifiques, on aurait évité 15 années de diminution des populations d’abeilles et autres insectes sauvages. L’impact de la dépopulation des insectes affecte aussi les populations d’oiseaux ou de batraciens qui s’en nourrissent. La pyramide de la biodiversité est en train de s’effondrer, comme le rappelle le récent rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques), et les pesticides en sont une cause importante.

Rien n’a vraiment été fait avant 2018 ?

En 1999, le ministère de l’Agriculture avait suspendu l’usage de l’imidaclopride, le premier pesticide de la famille des néonicotinoïdes, pour la seule culture du tournesol, puis quelques années plus tard pour le maïs. L’interdire culture par culture ne résout pas le problème car il y a plus de 150 cultures différentes. En revanche, interdire toute la famille de ces molécules toxiques pour les abeilles se montre plus pertinent et efficace. L’Assemblée Nationale a adopté cette solution en 2016, entrée en vigueur le 1er septembre 2018.

Quelles autres substances chimiques menacent ou risquent de menacer les abeilles dans les années à venir ?

En regardant l’histoire des néonicotinoïdes, nous constatons que sitôt une molécule suspendue, une autre de la même nature la remplace. Ce qui risque de ne pas apporter de réponse au problème de la destruction du vivant.

Que faire alors pour sortir de ce cercle vicieux ?

Je préconise un débat serein entre toutes les parties prenantes pour constater scientifiquement que l’immense majorité des pesticides ne servent pas à grand-chose et qu’il est possible de faire autrement. Le modèle agricole intensif et industriel doit être remis en cause.

Il convient de discuter la manière d’aider et accompagner les agriculteurs dans leur nécessaire transition. Ces derniers sont prisonniers d’un système mis en place depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

Pour éviter de nouveaux scandales environnementaux et sanitaire, que faut-il revoir dans le processus de mise sur le marché des molécules chimiques ?

La manière dont les pesticides sont évalués n’est pas correcte, la réglementation s’avère beaucoup trop permissive. Car elle se base trop souvent sur des hypothèses erronées et ne tient pas compte des effets autres que mortels, ou de la toxicité sur le long terme.

À l’époque de l’homologation des néonicotinoïdes, les fabricants de pesticides ont émis l’hypothèse, acceptée par les autorités sans vérification, que ces pesticides ne devaient pas atteindre les fleurs et donc pas entrer en contact avec les abeilles. De plus, les néonicotinoïdes ne devaient être toxiques que pour les insectes ravageurs. Or, ils le sont pour les autres insectes et aussi pour les vertébrés. Ces 2 hypothèses ont été largement infirmées. Si des vérifications avaient été effectuées, plutôt que de suivre les hypothèses optimistes des entreprises, nous n’en serions pas là aujourd’hui. Il faut durcir la législation sur les autorisations de mise sur le marché et réapprendre à se passer des pesticides.

Est-ce possible de se passer des produits phytosanitaires ?

Je ne suis pas opposé à l’usage des produits phytosanitaires, mais seulement en dernier recours et en les utilisant de façon extrêmement raisonnable, au cas par cas. Le Québec et l’Ontario le font déjà. Selon un rapport de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), 78 % des cultures traitées avec les néonicotinoïdes n’ont pas besoin de traitement chimique parce qu’il existe des alternatives non-chimiques pour résoudre les problèmes de ravageur. Il a fallu 20 ans pour dresser ce constat. Si renoncer aux pesticides ne se fait pas sur la base du volontariat, cela doit se faire sur la base de la réglementation.

Que préconisez-vous comme alternatives aux pesticides afin de concilier l’agriculture et la biodiversité ?

De nombreuses alternatives crédibles ont déjà fait leurs preuves, à commencer par la prévention. Empêcher l’arrivée des ravageurs peut se faire en pratiquant la rotation des cultures, en employant des variétés résistantes, en pratiquant le semis tardif, en posant des pièges à phéromones, en préservant le paysage et la biodiversité…

Ainsi, on favorise le biocontrôle, c’est-à-dire la présence naturelle de prédateurs aux ravageurs comme les oiseaux ou les coccinelles pour les pucerons. Ou encore les parasitoïdes des ravageurs. La nature avait prévu un équilibre pour que les ravageurs ne se développent pas de manière incontrôlée. Ils restent à un niveau qui ne soit pas préjudiciable économiquement aux agriculteurs. Développer de telles pratiques implique un changement radical, certains l’ont fait, d’autres ont peur de sauter le pas car cela représente pour eux une prise de risque.

Pourquoi le faire ?

Il faut abandonner l’idée du rendement le plus haut possible. Quand il n’utilise pas de pesticides, un agriculteur fait des économies conséquentes, et sa production se vend plus cher. Il y gagne donc deux fois. Les études montrent qu’un exploitant qui ne recourt pas aux pesticides gagne bien mieux sa vie qu’une personne qui pratique une agriculture intensive avec des pesticides. Or le monde agricole souffre d’un manque de revenus, pas d’un manque de production.

Il est possible de nourrir la planète pour de nombreuses années en faisant avec la nature et surtout pas contre elle. La nature a été notre alliée pour nous nourrir depuis la nuit des temps. La parenthèse destructrice des pesticides rompt cette alliance. Elle ne peut être durable. Agir avec la nature consiste à pratiquer l’intensification écologique qui améliore notamment la qualité des pratiques, des sols et des productions.

Propos recueillis par Julien Leprovost

¨POUR ALLER PLUS LOIN
L’étude de l’ANSES
Une étude systémique sur les pesticides

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