Freddy le Saux, président de Terre de Liens : « la terre est un bien commun sur lequel les citoyens ont un droit de regard »

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Depuis quinze ans, Terre de Liens œuvre pour la préservation des terres agricoles. L’association collecte l’épargne citoyenne afin d’acquérir des fermes qui sont louées à de nouveaux exploitants. Il en existe aujourd’hui 160 sur l’ensemble du territoire. Son président, Freddy le Saux, dresse un bilan de l’action de cette structure. Une interview vidéo pour comprendre l’essentielle en 5 minutes et une interview écrite pour aller plus loin.

Qu’est-ce que Terre de Liens ?

En 2003, nous avons créé cette structure nationale qui fédère aujourd’hui 19 associations en France et une société foncière. Elle collecte de l’épargne, sous forme d’actions, qui permet le rachat de fermes. Nous avons 13 000 actionnaires. Propriétaire juridique des fermes et des terres, la Foncière Terre de Liens les loue aux paysans. En parallèle, la fondation collecte des dons pour faire vivre le mouvement.

Quel est le profil des personnes que vous aidez à s’installer comme agriculteurs ?

Nous aidons des gens non-issus du milieu agricole. Bac+2 ou bac+5, ils ont eu auparavant d’autres activités professionnelles. Ils se reconvertissent vers 30 ou 40 ans. Nous soutenons aussi des enfants de paysans qui viennent s’installer. Mais pas sur la ferme de leurs parents, car ils ne souhaitent pas reprendre un modèle agricole qui ne leur correspond pas. Nous imposons un bail rural environnemental pour défendre une agriculture à échelle humaine et désireuse de vivre en harmonie avec la nature.

En quoi consiste ce bail rural environnemental ?

Les exploitants s’engagent à produire en agriculture biologique, label AB européen, ainsi qu’à respecter au moins sept clauses sur les 15 que nous proposons en fonction de leur implantation et de leur projet. Par exemple, nous leur demanderons de protéger les zones humides, de reconstituer des haies ou d’entretenir celles qui existent déjà.

Quel bilan au bout de quinze années ?

Nous avons monté 160 fermes qui couvrent plus de 3 000 hectares. Environ 220 paysans les exploitent. C’est beaucoup à notre échelle, mais cela reste une goutte d’eau puisque dans notre pays 200 fermes disparaissent chaque semaine. Cette activité nous donne une légitimé pour dialoguer avec les pouvoirs publics. C’est un levier pour agir sur l’imaginaire et le rapport à la propriété foncière.

Comment est née votre association ?

Chaque année, 1 % du foncier agricole change de mains, des terres agricoles disparaissent  et de nombreux exploitants ont des difficultés à s’installer. Nous sommes partis du constat que les GFA (groupements fonciers agricoles) ont la fragilité d’un petit groupe et disparaissent à chaque génération. Quand un paysan-exploitant met fin à sa carrière, les propriétaires d’une ferme en GFA ont du mal à trouver un repreneur ou veulent retrouver leurs parts. L’idée de Terre de Liens est de se regrouper pour acheter des terres à une échelle nationale grâce à l’épargne. Ces terres restent la propriété de Terre de Liens. Cela permet à des gens d’entrer et de sortir du fonds sans déstabiliser le système. Pour le moment, il rentre plus d’actionnaires qu’il n’en sort.

Quelles valeurs ont guidé sa fondation ?

La terre est un bien commun sur lequel les citoyens ont un droit de regard. Cette terre agricole doit être nourricière et produire de manière durable. À Terre de Liens, nous ne remettons plus les terrains acquis sur le marché, nous arrêtons donc la spéculation foncière.

Comment voyez-vous l’avenir du foncier agricole, alors que les rachats de terre préoccupent dans certaines régions ?

Dans les années à venir, une génération d’agriculteurs va partir à la retraite. Au moins une ferme sur deux est concernée dans ma région, le Limousin. Et où sont les repreneurs ? Les exploitants se sont constitués d’importantes fermes, mais qui pourra les racheter ? Je ne parle pas seulement du foncier mais aussi du capital des machines et du cheptel. Ce sera sans doute des sociétés. Les Chinois représentent que 10 % des transactions Or, depuis le début des années 2000, de plus en plus de sociétés acquièrent des terres. Ce phénomène témoigne d’une agriculture de plus en plus industrielle qui est là pour fournir de la matière première à l’agro-industrie.

Et, de façon plus générale, quel avenir pour l’agriculture ?

Je pense, c’est mon opinion personnelle, que l’agriculture industrielle est condamnée par le déclin de la production de pétrole. Ce modèle va s’effondrer. Notre rôle à Terre de Liens est d’aider les jeunes pousses à se faire une place quand les vieux arbres s’effondreront. Sans un retour important à la terre, on ne nourrira pas la France avec 3 % d’agriculteurs, on a remplacé la main d’œuvre par la chimie et la mécanique. Le monde agricole de demain va embaucher et faire vivre. Tout ce qu’on mange sort de la terre.

Que diriez-vous à des personnes tentées par reprendre une exploitation ?

Allez-y ! En choisissant l’agriculture, les gens savent qu’ils gagneront moins d’argent, par contre ce qu’ils font à du sens. Le métier de paysan s’avère parfois difficile, mais Il y a une reconnaissance sociale, du plaisir et la satisfaction de faire quelque chose d’utile. On voit ce qu’on fait en plantant son jardin, en coupant son tas de bois. Il y a des valeurs humaines.

Propos recueillis par Julien Leprovost et Maxime Dewilder

Pour en savoir plus sur Terre de Liens :
– le site de Terre de Liens

le portait de Olivier et Julie, 2 exploitants aidés par Terre de Liens

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