Érosion de la biodiversité, le dernier rapport de l’IPBES souligne le rôle clef des entreprises et appelle à revoir le fonctionnement de l’économie 

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Bateaux bloqués sur le Nile en raison de la prolifération de jacinthe d'eau, Égypte (29°43' N – 31°15' E). © Yann Arthus-Bertrand

« Les entreprises et les autres acteurs clés peuvent soit ouvrir la voie à une économie mondiale plus durable, soit risquer l’extinction… à la fois des espèces dans la nature, mais aussi potentiellement la leur. La perte de biodiversité est l’une des menaces les plus graves pour les entreprises », affirme Stephen Polasky, coprésident du groupe de travail de l’IPBES en charge de l’évaluation « Entreprises & biodiversité » dévoilé début février 2026. 

Publié lundi 9 février, le dernier rapport de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques) se concentre sur les liens entre les entreprises et la biodiversité. Les rapporteurs déplorent un statu quo voire des entraves à la prise en compte de la biodiversité par les entreprises alors que toutes les activités humaines dépendent de la nature. Là où habituellement les experts de la biodiversité dressent un état des lieux de son déclin, ce rapport de plusieurs centaines de pages s’arrête certes sur le rôle du monde économique dans ce processus. Mais, il met surtout l’accent sur les réponses à apporter en s’intéressant aux nécessaires transformations de l’économie et de la finance. Il s’inscrit dans la continuité d’une réflexion globale sur les évolutions à donner aux systèmes économiques et financiers.  

Pour un dollar investi dans la préservation du vivant, une trentaine d’autres contribuent à sa destruction 

D’après l’IPBES, à l’échelle mondiale, les financements qui nuisent à la nature sont trente fois supérieurs à ceux consacrés à sa préservation. Dans le rapport « Entreprises & biodiversité », l’organisation scientifique constate que le fléchage des flux financiers était défavorable au vivant. Ainsi, selon les rapporteurs, « 220 milliards de dollars de flux financiers publics et privés ont été orientés en 2023 vers des activités contribuant à la conservation et à la restauration de la biodiversité ». Tandis que la même année, « les flux financiers mondiaux publics et privés ayant des impacts directement négatifs sur la nature ont été estimés à 7 300 milliards de dollars, dont 4 900 milliards de dollars de financements privés et environ 2 400 milliards de dollars de dépenses publiques en subventions néfastes pour l’environnement. » 

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Les répercussions de ces choix se constatent en termes de dégradation du vivant, du climat et de la qualité de l’environnement. Alors que depuis 1992, la richesse moyenne par habitant de la planète a doublé (+100 %), les stocks de capital naturel se sont réduits de 40 %. L’augmentation de la richesse s’opère généralement au détriment de la nature. Sans forcément aller jusqu’à appeler à la décroissance, les auteurs du rapport rappellent dans sa préface le caractère ambigu de la croissance : « une activité économique non soutenable associée à une attention portée à la croissance telle que mesurée par le Produit Intérieur Brut (PIB) ont été un des moteurs du déclin de la biodiversité et de la nature ». Ils nuancent rappelant que l’accroissement des richesses s’est montré bénéfique sur le plan humain en termes de santé, d’espérance de vie, de confort et de santé. Malgré tout, les scientifiques de l’IPBES mettent en avant qu’il est urgent de revoir la manière dont la richesse est mesurée. Un changement dans ce domaine est à opérer d’autant plus rapidement que les outils économiques existent déjà.  

Le professeur Stephen Polasky admet que « la réalité paradoxale est qu’il semble souvent plus rentable pour les entreprises de dégrader la biodiversité que de la protéger. Le « statu quo » a pu sembler rentable à court terme, mais les impacts de plusieurs entreprises peuvent avoir des effets cumulatifs, se combinant pour produire des impacts globaux, qui peuvent franchir des points de basculement écologiques. Le rapport montre que le statu quo n’est pas une fatalité – avec les bonnes politiques, ainsi que des changements financiers et culturels, ce qui est bon pour la nature constitue aussi le meilleur choix en termes de rentabilité. Pour y parvenir, le rapport propose des outils permettant de choisir des mesures et des analyses plus efficaces. »  

Les disciplines scientifiques, y compris l’économie, au service de la biodiversité 

L’IPBES est pour la biodiversité ce que le Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est au climat, c’est-à-dire un organe scientifique dont la vocation est d’éclairer les gouvernements sur la crise de la biodiversité. Ainsi, la rédaction du Rapport de l’Évaluation méthodologique de l’IPBES sur l’impact et la dépendance des entreprises vis-à-vis de la biodiversité et des contributions de la nature aux populations a pris 3 années à 79 experts venus de 35 pays différents. Il s’agit d’une synthèse de la littérature scientifique à date sur le sujet. « Ce rapport s’appuie sur des milliers de sources, rassemblant des années de recherche et de pratique dans un cadre intégré unique qui montre à la fois les risques de perte de nature pour les entreprises et les possibilités pour les entreprises de contribuer à inverser ce phénomène », explique le Britannique Matt Jones, l’un des trois coprésidents de l’évaluation. Le résumé pour les décideurs, qui fait tout de même une quarantaine de pages, a été approuvé par les représentants de 150 gouvernements réunis à Manchester au Royaume-Uni. 

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Les rapporteurs précisent que la prise en compte de la biodiversité demeure un angle mort important des politiques économiques et des entreprises. Deux chiffres en attestent. Moins de 1 % des entreprises publient des informations (sous forme de rapport ou de données) sur les impacts sur la biodiversité de leurs activités directes ou indirectes. Cette faible proportion contraste avec la plus grande connaissance existante sur l’impact climatique des activités économiques. L’impact climatique se montre plus facile à mesurer car il dépend grandement, mais pas seulement, de l’énergie.   

Une autre donnée révèle le retard dans la prise en compte de la biodiversité dans les décisions d’investissement.  Dans le monde, seules 8 banques centrales, dont celle de l’Union européenne, ont analysé l’exposition de leurs institutions financières aux dépendances à la biodiversité.  

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Avancer sur la prise en compte du sujet est vital selon les scientifiques de l’IPBES. Ce que confirme Matt Jones de l’IPBES : « il s’agit d’un moment crucial pour les entreprises et les institutions financières, ainsi que pour les gouvernements et la société civile, pour dissiper la confusion des innombrables méthodes et indicateurs, et profiter de la clarté et de la cohérence offertes par le rapport pour prendre des mesures significatives en vue d’un changement transformateur. » 

Des engagements forts attendus de la part des entreprises ainsi que des gouvernements et des consommateurs 

Le rapport de l’IPBES rappelle certaines évidences. Les scientifiques estiment qu’il est clairement établi que les législations, les réglementations et les normes établies par les gouvernements sont en mesure d’avoir un impact sur la manière dont les activités économiques affectent la nature. Ils ajoutent que les attentes des consommateurs et des sociétés sont un levier puissant dans le changement. Les scientifiques sont également parvenus à élaborer une liste de 100 actions à entreprendre au plus vite afin d’opérer la réorientation de l’économie pour concilier activités humaines et biodiversité. L’urgence est d’autant plus forte que la majorité des entreprises dépendent du vivant. Cependant, celles-ci peinent à s’emparer des connaissances scientifiques existantes. 

« Trop souvent, les entreprises passent plus de temps à essayer de déchiffrer des cadres complexes et concurrents de conformité et de reporting qu’à prendre des mesures significatives », déplore Stephen Polasky. Le rapport de l’IPBES se fait l’écho d’une enquête récente menée auprès d’institutions financières représentant le tiers de la capitalisation boursière mondiale qui a identifié 3 obstacles à l’incorporation de l’évaluation et de la gestion des risques liés à la nature. Ceux-ci seraient, selon l’IPBES, tout d’abord « l’accès à des données fiables », suivi par « l’accès à des modèles fiables » et enfin « l’accès à des scénarios ».  

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Des pistes d’améliorations seraient donc à trouver dans la communication entre la science et les décideurs. Ainsi, pour commencer, une étape préalable est une meilleure connaissance par les entreprises de la mesure et la gestion des impacts et des dépendances à la nature. Mais, cette démarche implique un effort de part et d’autre. Comme le constate la professeure Ximena Rueda, une des 3 présidentes de l’évaluation de l’IPBES : « la littérature scientifique n’est pas écrite pour les entreprises et le manque de traduction et d’attention aux besoins des entreprises a ralenti l’adoption des résultats scientifiques ». Elle regrette également le cloisonnement des connaissances alors que de plus en plus d’approches scientifiques se tournent vers l’interdisciplinarité afin de mieux cerner les problèmes globaux et leur trouver des solutions. 

Enfin, ce rapport est publié dans un contexte où la préoccupation environnementale s’estompe à la fois dans l’opinion et dans la gouvernance des entreprises. Les investissements et les formations dans l’Intelligence Artificielle sont devenus en quelques mois des priorités, alors même que le déploiement de cette technologie pose de nombreuses questions sur ses répercussions notamment en termes d’énergie, de climat, d’extraction minière et de bien-être pour l’ensemble de la société. Ces orientations reflètent un paradoxe, et peut-être aussi une tendance à repousser la confrontation avec les problèmes, puisque la perte de biodiversité est citée comme le second risque majeur le plus important d’ici 10 ans, selon le dernier Rapport sur les risques mondiaux 2026. Mais, elle ne figure pas dans le top 10 des risques identifiés à court terme (2 ans) dans ce sondage réalisé auprès de 1300 dirigeants et experts du monde entier rendu public chaque année à l’occasion du forum économique mondial de Davos. 

Le classement des 10 plus importants risques mondiaux par sévérité à court (2 ans) et long (10 ans) selon le panel de 2300 dirigeants et experts en 2026 DR Forum Economique Mondial de Davos

Encore une fois, faudra-t-il attendre qu’il soit trop tard pour agir ? L’alerte des scientifiques s’avère pourtant claire et les points de bascule se rapprochent dangereusement sans qu’il soit possible de les identifier précisément. Or, comprendre les phénomènes d’érosion du vivant qui sont parfois des processus lents et longs s’avère compliqué pour nous, ils sont alors perçus comme des dangers lointains. Mais à scier petit à petit la branche sur laquelle nous nous tenons viendra le moment où cette dernière cédera sans aucun retour en arrière possible malgré les fantastiques capacités du vivant à se régénérer à condition de lui en laisser l’opportunité. En quelques siècles à peine, l’humanité a dégradé ce que la nature a mis des millions d’années à produire… L »espèce humaine ne peut plus croire que ce que la nature offre est à la fois gratuit et inépuisable. 

 Julien Leprovost 

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Pour aller plus loin 

Le résumé pour les décideurs (en anglais) du rapport de l’IPBES  « Entreprises et biodiversité« 

The Global Risks Report 2026 | World Economic Forum

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