Ancien policier d’élite, Alexandre Boisson travaille depuis près d’une décennie sur la résilience et la préparation des collectivités et des populations face aux risques. Il a fondé et anime le collectif SOS Maires afin de sensibiliser le plus grand nombre aux enjeux de sécurité collective. Co-auteur avec André-Jacques Holbecq du livre Face à l’effondrement, si j’étais maire en 2019, Alexandre Boisson en propose une nouvelle édition en 2025 de Face à « l’effondrement », si j’étais maire co-écrit avec Marjolaine Gaudard (éditions Yves Michel). À l’occasion de cet entretien avec GoodPlanet Mag’, Alexandre Boisson explique notamment pourquoi sa démarche est passée d’une vision basée sur l’alerte et la prévention à une approche qui mise davantage sur le vivre-ensemble et la convivialité.
Vous nous aviez donné en 2019 une interview pour la première édition du livre Face à l’effondrement, si j’étais maire. Qu’est-ce qui a changé en 7 ans ?
Dans les années 2010 à 2020, on parlait beaucoup d’effondrement et de collapsologie avec la sortie du livre de Pablo Servigne, « Comment tout peut s’effondrer ». Et, effectivement, pas mal de choses se sont passées depuis cette époque.
« L’effondrement systémique n’est toujours pas advenu »
Lorsqu’en 2018, avec l’économiste André-Jacques Holbecq, nous avions écrit la première version de « Face à l’effondrement, si j’étais maire » la pandémie de Covid, la guerre en Ukraine et d’autres catastrophes naturelles n’étaient pas encore survenues. Mais, l’effondrement systémique n’est toujours pas advenu. Pour cette raison, avec ma co-autrice Marjolaine Gaudard, nous avons choisi de mettre le terme effondrement entre guillemets dans le titre de la nouvelle version de Face à « l’effondrement ».
Pour quelles raisons ?
Dans l’imaginaire collectif, un effondrement est quelque chose d’instantané. Tout se casse la figure d’un coup sans qu’on sache trop comment y faire face. Pourtant, des effondrements sont bien en train de se produire actuellement à bas bruit. Il y a non seulement l’effondrement de la biodiversité, mais aussi l’effondrement de la croyance envers les institutions et envers la parole publique. Il y a tout un tas d’effondrements qui précèdent peut-être un effondrement beaucoup plus brutal, beaucoup plus visible. Ne pas s’y préparer serait dramatique.
« L’effondrement de la biodiversité, mais aussi l’effondrement de la croyance envers les institutions et envers la parole publique »
Avec Marjolaine Gaudard, nous cherchons à aller au-delà de l’alerte du premier livre qui indiquait aux maires, aux collectivités et aux citoyens engagés, comment faire avec des mesures d’urgence. Là, avec cette version mise à jour, nous avons voulu travailler le temps long. Or, il ne s’agit pas toujours des actions les plus spectaculaires. De nombreux collectifs citoyens sont déjà dans un mode de vie post-effondrement, c’est à dire beaucoup plus sobre, beaucoup plus humain et beaucoup plus relié à la nature. En somme, il s’agit de modes de vie beaucoup plus écosystémiques. Mais, ceux-ci font rarement la Une des médias. Ces collectifs n’ont pas assez de visibilité, alors qu’en réalité ils devraient passer au journal télévisé de 20 H. Les rendre visible et désirable permettrait justement de collectivement, voire à l’échelle de l’humanité, de changer de modèle. La finalité n’est pas de transformer le système mais bien de changer de système.
« De nombreux collectifs citoyens sont déjà dans un mode de vie post-effondrement »
C’est-à-dire ?
Il faut sortir de ce système actuel qui capte des ressources, qui extrait des minerais, qui utilise du pétrole. Ce modèle-là, extractiviste, ne peut pas se changer de lui-même. Ce qui implique de changer notre rapport au monde, d’allers vers plus d’humain afin d’être plus heureux là où l’on vit, de se déplacer moins et de moins consommer. Apprendre à vivre en adéquation avec nos ressources doit permettre d’arrêter de scier la branche sur laquelle on est assis.
« Allers vers plus d’humain afin d’être plus heureux là où l’on vit »
D’emblée, dans l’ouvrage, vous indiquez que vous prenez une forme de distance avec l’approche collapsologique au centre du précédent livre. Pour quelles raisons ?
L’approche collapsologique ne prend pas assez en considération le fait que la peur provoque 3 réactions. Cependant les 2 réactions majoritaires sont d’une part la fuite par rapport à l’information d’autre part le déni qui aboutit à la paralysie. La troisième attitude est celle du combat au sens de faire face. Ce combat nous le menons auprès des élus et du grand public, bref de monsieur ou madame tout le monde. Or, sans parler des catastrophes, beaucoup de gens ont déjà au quotidien des problématiques de survie ou de vivre dignement. Pour ces personnes-là, qui ont peu de moyens au quotidien, rajouter la peur d’un effondrement, n’aide pas au combat… Eux, ils sont déjà dans leur quotidien.
« Alerter de manière bienveillante »
Je plaide plutôt pour alerter de manière bienveillante. Je considère que la menace d’effondrement existe. Mais, bien qu’on ait un réel problème, une approche basée sur la peur ne suffit pas. Surtout, elle ne se montre pas efficace. Elle devient même contreproductive, puisqu’elle aboutit à des mesurettes. Finalement, les gens ne s’engagent pas. Le déficit d’engagement sur le long terme est la plus grande des problématiques que nous avons identifiée à SOS Maires et Géorésilience.
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Pouvez-vous revenir sur les effets de la peur. Comment cette dernière influence la capacité à agir ?
Avoir peur crée une réaction physiologique. Nous en revenons aux 3 réactions évoquées précédemment. La prostration conduit à ne rien faire, je ne fais rien ou bien j’essaie de me cacher du danger. Il y a la fuite, dans ce cas-là, j’essaie d’échapper au danger. Enfin, il y a le combat, où j’affronte le danger. Ce sont des réactions immédiates, mais les maintenir s’avère impossible sur du long terme. Or, l’effondrement n’est pas un phénomène bref et soudain. La biodiversité disparaît, mais le processus est lent et progressif. Tous les oiseaux ne meurent pas d’un coup. Ce n’est pas ainsi que cela se passe, cela rend ces phénomènes d’autant plus difficiles à appréhender.
« Miser sur l’engagement et en faire la promotion »
Pour que les gens prennent conscience du temps long, on ne peut pas rajouter davantage de peur avec de la collapsologie car elle paralyse. Il faut au contraire miser sur l’engagement et en faire la promotion. Il s’agit une nouvelle fois d’utiliser la physiologie humaine, ce qu’on appelle le circuit de la récompense. Ainsi, pour que l’engagement soit récompensé sur du long terme, il est nécessaire que, pour chaque action ou presque, il y ait une récompense immédiate.
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C’est un moyen pour éviter de sombrer dans l’apathie du « à quoi bon ?». L’attitude de résignation face à l’ampleur des défis freine les remises en cause. Les preuves scientifiques des phénomènes comme le changement climatique ou l’érosion du vivant ne suffissent pas à transformer les comportements. En effet, une partie de la population persiste à faire comme si de rien n’était puisque tout est perdu.
« Pour que l’engagement soit récompensé sur du long terme, il est nécessaire que, pour chaque action ou presque, il y ait une récompense »
Depuis notre première interview pour la première édition du livre quelques années se sont passées et le monde a fait face à de nombreuses crises, comme la pandémie de Covid-19 ou encore le choc énergétique provoqué par la guerre en Ukraine. Pensez-vous que nos sociétés ont appris des événements hors-normes traversés ?
Je crois qu’elles n’ont absolument rien appris. Parce que la crise COVID a amené plus de défiance envers la science. Celle-ci s’est accrue au sein des sociétés, créant des fractures, y compris à l’intérieur des familles. À partir de ce moment-là, il n’y avait plus la possibilité d’avoir un discours constructif.
« Il n’y avait plus la possibilité d’avoir un discours constructif »
Maintenant, 6 ans après la crise, les familles se recomposent toujours, chacun avec ses convictions. Il en va de même pour la société qui se montre de plus en plus fragmentée. C’est pourquoi nous préconisons un retour à du « faire-ensemble », car c’est le meilleur moyen de se retrouver et de se reparler en vivant des expériences communes et en partageant des moments.
« Faire ensemble » est le meilleur moyen de se retrouver et de se reparler. »
Vous vous adressez aux élus locaux principalement avec le livre et SOS Maires. Est-ce que vous pensez quand même que les élus locaux sont plus conscients des risques ? Y portent-ils plus d’attention aujourd’hui ?
La difficulté pour les élus locaux réside d’abord dans la gestion du quotidien. Et, quoiqu’on en pense ou en dise, la gestion du quotidien, c’est précisément ce qui intéresse en premier les administrés. Ce sont des sujets aussi triviaux que les crottes de chien sur le trottoir, la construction d’un rond-point, les tempêtes ou les inondations. Une fois sorti du concret et de l’immédiat, c’est très compliqué d’intéresser sur les questions écologiques. Le devenir de la planète reste un sujet abstrait de long-terme.
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Or, pour répondre aux enjeux écologiques, il faut se projeter dans le temps long et changer les habitudes, cela demande du temps. Ainsi que des moyens dont les communes ne disposent pas forcément. Néanmoins, cela se montre très difficile.
« La commune d’Ungersheim est citée comme un exemple emblématique d’un territoire avec des modes de vie plus vertueux »
Difficile ne veut pas dire que c’est impossible. En France, la commune d’Ungersheim est citée comme un exemple emblématique d’un territoire avec des modes de vie plus vertueux. Elle incarne l’exemple parfait de la commune autonome sur le plan énergétique et alimentaire, où les enfants vont à l’école dans une charrette tirée par un cheval. Ce résultat est le fruit d’un travail sur le long terme né d’un engagement fort sur le plan militant et politique. Malgré la démonstration du succès d’une telle démarche, combien de communes ont emboité le pas à Ungersheim ?
En France, alors que les élections municipales approchent, l’échelle de la commune est-elle encore pertinente ? Les élus ont-ils réellement des leviers d’action ?
Le maillage entre intercommunalités et entre communes est ce qu’il est. Parfois cela se révèle intéressant, et dans certains cas ça ne l’est pas du tout. En fin de compte, ce n’est pas forcément le découpage administratif qui prime. La mentalité des personnes est un facteur à ne pas négliger.
« Il ne suffit pas aux maires ou aux préfets de prendre des arrêtés pour consommer local pour que les gens aient accès à des produits issus de leurs territoires. »
La capacité d’agir est plutôt à chercher du côté de la mentalité des personnes en responsabilité. Ce facteur va amener plus de bien-être aux citoyens. Ce qu’il faut, c’est que les maires et les collectifs citoyens s’emparent d’abord de la crise au temps court pour ensuite amener à réfléchir plus loin. Concrètement, cela veut dire que l’anticipation des crises majeures, telles que les catastrophes naturelles comme les tempêtes ou les inondations, les risques technologiques comme les pollutions ou les cyberattaques ou les attentats, doit intégrer et impliquer les citoyens. Ce sont des crises au temps court à anticiper et le faire permet ensuite d’envisager sur le temps long les changements de comportement.
« Il faut donc créer les solidarités, au sens de liens. »
Une fois ce constat établi, en tant que maire, que puis-je faire sur ma commune ? Je regarde les conséquences de ces crises majeures et me demande les réponses possibles à y apporter sur des échéances brèves et longues. Par exemple, si nous sommes privés des approvisionnements alimentaires à cause de cyberattaques, ma population va comprendre qu’elle peut être privée de nourriture. Alors, elle va vouloir une alimentation locale. Très bien si elle veut de l’alimentation locale. Maintenant pour la fournir, il ne suffit pas aux maires ou aux préfets de prendre des arrêtés pour consommer local pour que les gens aient accès à des produits issus de leurs territoires. Il faut donc créer les solidarités, au sens de liens.
Comment y parvenir ?
Le livre « Face à « l’effondrement », si j’étais maire » en présente plusieurs comme la sécurité sociale de l’alimentation ou les ateliers Pizza Résiliente. Grâce à la solidarité, les gens comprennent que consommer local est intéressant non seulement en temps de crise, mais aussi sur la durée. En tant que maire, avec votre population, vous pouvez agir afin de relocaliser l’alimentation à travers les projets alimentaires territoriaux. Ils doivent aider à ce que l’ensemble de la population puisse consommer local en aidant les producteurs et les consommateurs sur le territoire. Le bon prix devient alors un enjeu central.
« Relocaliser la production alimentaire réduit les émissions de gaz à effet de serre, recréer des emplois locaux et retisse des liens. »
Si on veut développer les projets de relocalisation de l’alimentation, mettre en compétition les agriculteurs locaux avec des producteurs de l’autre bout de la planète ayant recours à une main d’œuvre très bon marché, voire des esclaves et avec beaucoup moins de normes en matière de pesticides et de respect de l’environnement, n’a aucun sens. L‘État se doit d’accompagner la transition agricole car produire bio et local a un certain prix. Cette approche sert d’abord à répondre à une crise majeure qui entrainerait une rupture des chaines d’approvisionnement. Mais, cette solution présente de nombreux autres bénéfices puisque relocaliser la production alimentaire réduit les émissions de gaz à effet de serre, recrée des emplois locaux et retisse des liens.
Dans l’hypothèse où toutes les communes en Europe décidaient de s’engager dans la voie de la relocalisation de leur alimentation, je peux vous garantir que les émissions de gaz à effet de serre seraient considérablement revues à la baisse.
Est-il possible de revenir sur Pizza Résiliente, une des animations de sensibilisation à ces sujets présentée dans le livre ? Comment fait-on comprendre l’intérêt de la résilience territoriale et écologique grâce à une pizza ?
L’intérêt de demander aux habitants d’un territoire de créer une pizza à partir d’ingrédients produits localement est déjà de passer un bon moment. La pizza raconte beaucoup de choses au travers de ses ingrédients parce que la pizza c’est du blé, c’est de l’eau, c’est aussi des tomates et bien d’autres produits que vous avez peut-être trouvé sur votre territoire ou non. Les composants de la pizza sont de formidables supports de discussion sur la qualité du blé, de l’eau, sur la pertinence de faire pousser des tomates, sous quelles modalités. Faut-il manger des tomates en hiver ? Fraiches ou en conserve ? Si c’est frais, il vaut alors mieux que ce soit en été. De cette manière, ceux qui vont participer à faire cette pizza vont vivre un moment humain, éducatif qui va leur permettre de comprendre l’intérêt de la résilience territoriale.
« La résilience alimentaire territoriale, c’est avoir assez de producteurs pour justement faire cette pizza. »
La résilience alimentaire territoriale, c’est avoir assez de producteurs pour justement faire cette pizza. S’il manque des producteurs, il faut alors vite en informer ses concitoyens. Parce que la commune dépend de fait d’approvisionnements extérieurs.
Vous vous arrêtez longuement sur les biais cognitifs. Tout d’abord, en quoi constituent-ils des freins à l’action alors que les informations ainsi que des modèles réplicables alternatifs existent ?
Notre cerveau n’aime pas la charge mentale. Dès que vous lui proposez de faire quelque chose de nouveau, il n’aime pas parce qu’il va devoir réapprendre quelque chose. ce qui nous sort de notre zone de confort. Dès lors qu’on commence à dire qu’il faudrait changer nos habitudes, cela nécessite de se projeter vers un monde inconnu. L’incertitude qui s’ajoute à l’effort à fournir fait partie des principaux biais cognitifs qui expliquent la réticence au changement.
« Notre cerveau n’aime pas la charge mentale. »
La répétition se montre très bien pour l’éducation. Or, il faut bien sûr expliquer et montrer comment avoir un mode de vie vertueux, mais aujourd’hui la manière dont on l’explique ne va pas. Car, ce n’est pas le système qu’il faut changer, mais bien changer de système. Il s’agit de revoir en profondeur nos besoins et nos modes de vie. En effet, pour prendre un exemple sur la mobilité, acheter une voiture électrique, je suis désolé, mais cette solution ne fait que déplacer le problème. La fabrication et l’usage d’une voiture, thermique ou électrique, continueront d’utiliser des ressources naturelles à un niveau trop important. Jusqu’à preuve du contraire, je n’ai pas vu de très grosse machine d’extraction de minerais qui fonctionnent à la batterie électrique. Et de fait, toute l’extraction minière continue de dépendre du pétrole pour ramener les batteries électriques jusqu’à nous. C’est encore du pétrole sans même parler des répercussions sur l’environnement des mines elles-mêmes
« L’incertitude qui s’ajoute à l’effort à fournir fait partie des principaux biais cognitifs qui expliquent la réticence au changement. »
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Mais, dans ce cas-là, comment utiliser les biais cognitifs pour faire face aux défis environnementaux ?
Effectivement, si on rabâche qu’il va falloir faire attention aux écosystèmes, cela signifie en fait surtout qu’il va falloir être plus heureux là où on vit pour moins se déplacer. Être plus heureux, cela doit se traduire par moins d’isolement social et plus de capacité à s’épanouir localement. À partir du moment où les gens trouvent chez eux de la diversité culturelle, des moyens d’être avec les autres, des activités ou encore des bons petits plats à goûter, ils peuvent être bien sans ressentir le besoin de scroller indéfiniment sur leur téléphone. Les enjeux sont de remettre de la qualité de vie locale pour tous et de créer des liens, ce qui par extension passe par redynamiser les territoires.
« Surtout il va falloir être plus heureux là où on vit pour moins se déplacer. »
Malgré tous les efforts et parfois la convergence sur le diagnostic, arriver à relocaliser s’avère très compliqué. En effet, une telle approche implique de sortir de la logique dominante portée par la mondialisation. Car, pour recréer de l’emploi local, il faut recréer du commerce local. Si on veut recréer du commerce local, il faut aussi se reposer sur les producteurs locaux. Et aussi cesser de penser en flux tendu pour aller vers une logique de stock. Même après 25 ans, tous les habitants d’Ungersheim ne consomment pas tous local malgré les efforts déployés par son maire Jean-Claude Mensch
Justement, avec SOS Maires et Géorésilience, vous voyez de nombreuses initiatives pour changer la donne, est-ce qu’il y en a une sur laquelle vous voudriez revenir ?
Bien sûr, toutes me tiennent à cœur. Je voudrais donner plus de visibilité médiatique à la ville de Montfermeil dans le 93. Son maire Xavier Lemoine et l’équipe municipale font preuve d’une exceptionnelle créativité parce qu’elle implique les habitants de la commune dans des projets de résilience. Parmi les initiatives mises en place, citons le défilé de la diversité avec toutes les communautés de la ville. Elles sont très diverses mais parviennent à se retrouver autour d’un événement fédérateur. Ce défilé leur rend hommage tout en étant républicain puisqu’il porte un message fantastique du point du vue du lien social. Il s’agit d’une reconnaissance à la fois de la diversité des origines et du fait que les personnes sont françaises. De plus, la ville a mis en place de la permaculture à une échelle importante, ce qui est rare pour une ville de région parisienne. Ce qui envoie aussi un message de faisabilité à toutes les autres communes de France. Dans les villages ruraux, il y a quand même moyen de faire beaucoup plus. Cela pourrait même faire partie de la réponse à la crise agricole que le pays traverse depuis des années.
« Une reconnaissance à la fois de la diversité des origines et du fait que les personnes sont françaises »
Comment cela ?
Car, il sera nécessaire que les producteurs locaux soient impliqués de plus en plus dans les réflexions sur l’anticipation des crises majeures. Je le répète dans un monde reposant sur des flux massifs d’échanges, les producteurs font partie de ces fameuses roues de secours locales en cas de crise majeure. Revenir au local consiste en fait à devenir indépendant et souverain sur le plan alimentaire et économique.
Avec ses travaux du Samu social agricole, Philippe Grégoire explique parfaitement quelle est aujourd’hui la réalité économique des agriculteurs de la majorité des agriculteurs en France. Une minorité gagne très bien leur vie tandis que beaucoup d’autres n’ont même pas le RSA. Le souci est que les agriculteurs n’ont pas la main sur le prix de vente de leurs produits. Malgré un travail incessant, ils n’arrivent pas à gagner dignement leur vie. Voilà ce qui ne va pas dans notre pays. Il est possible de critiquer les normes, mais ce qui ne va pas, c’est que les producteurs aujourd’hui ne peuvent pas être fiers de leur travail. Or, il n’y a que le circuit-court qui permettrait de redonner de la valeur tant économique que symbolique aux agriculteurs.
Une nouvelle fois, c’est à l’échelle des communes, avec le projet alimentaire territorial que vous pouvez arriver à revaloriser l’agriculture tout en œuvrant en faveur de la résilience alimentaire du territoire et pour la préservation des écosystèmes.
Vous semblez désormais porter davantage d’attention au vivre-ensemble voire à la convivialité qu’à l’alerte et la préparation en tant que telle des crises, pourquoi ce glissement dans l’approche ?
La peur reste centrale dans l’évolution humaine et la construction de nos civilisations. Nous en revenons aux biais cognitifs car la peur constitue quelque chose qui nous est commun autour de laquelle on arrive à construire. Nous aimons nous faire peur, preuve en est avec le succès des récits horrifiques en littérature ou au cinéma. Mais dans ces situations précises, si la peur est trop forte, il est toujours possible de fermer le livre ou d’arrêter le film. On reste alors donc en contrôle tandis que dans la réalité, la peur peut se révéler tétanisante. Face aux faits réels, par exemple en cas d’annonce par les autorités de quelque chose qui fait peur, beaucoup de personnes seront dans le déni ou paralysées par leurs émotions. Or, pour faire face aux dangers et anticiper le futur, il faut savoir se confronter à la peur. Je parlais plus tôt d’être dans la logique du combattant.
« Nous cherchons justement à biaiser nos biais cognitifs afin d’agir au mieux »
Nous savons que l’amygdale du cerveau propose 3 réactions face à la peur : la fuite, la paralysie ou le combat. Afin de se préparer aux risques, nous cherchons justement à biaiser nos biais cognitifs afin d’agir au mieux. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’en tant que personnes travaillant sur les risques nous cherchons à faire de l’ensemble de la population des combattants. Toutefois, nous estimons qu’il est possible de rassurer les autres membres de la communauté qu’il existe des solutions pour chaque problématique. C’est alors qu’entre en jeu le ludique. Ainsi, jouer à quelque chose qui fait peur, sans cependant avoir la sensation complète de réalité se montre efficace dans le but de se préparer, notamment en « hackant » notre système cérébral. Dit autrement, ramener du ludique aide dans la simulation des situations et dans la prise de conscience. C’est un outil formidable de sensibilisation et de partage d’expériences.
« Les gens vont devenir les héros de la situation. »
Pour être plus clair, c’est faire en sorte de jouer à quelque chose qui fait peur, mais en n’ayant pas la sensation complète que c’est la réalité. C’est un moyen d’hacker le système. Au travers d’ateliers organisés avec SOS Maires et Géorésilience, le ludique va nous permet de jouer à faire face à des crises : un effondrement de la biodiversité, une crise majeure, une inondation, une cyberattaque paralysant le fonctionnement de la société. Ce sont des cas concrets du réel qu’on amène dans le jeu où les gens vont devenir les héros de la situation. Par le jeu, ils vont se découvrir des facultés de résilience, de traverser la crise et même d’inventer des facultés de réforme, de transcendance, si je puis dire. En effet, il faut voir plus loin que la résilience.
Que voulez-vous dire par aller au-delà de la résilience ?
Bien qu’important, le concept devient un peu limité puisque lorsque l’enjeu est de changer de système il ne s’agit pas seulement d’être résistant et de surmonter la crise, mais bien d’inventer de nouvelles manières de faire.
Avez-vous un dernier mot ?
Enfin, je tiens à rajouter qu’il faut vraiment que l’opinion réalise qu’on se trouve face à des problèmes d’ampleur, comme le climat ou la biodiversité. Ils sont scientifiquement documentés et même s’ils sont difficiles à appréhender à l’échelle d’une vie humaine, ce sont des urgences sur lesquelles on fait trop l’impasse. Néanmoins ils n’en sont pas moins vitaux pour nous en tant qu’espèce et civilisation et pour l’avenir de nos enfants.
« Il n’y a pas d’autre choix que de récompenser les gens pour leur engagement. »
Il faut donc d’une part que l’information passe, d’autre part, surtout que les gens soient reconnus et récompensés pour leurs engagements, notamment face aux défis écologiques. C’est une des conclusions de notre travail à SOS Maires et Géorésilience : il n’y a pas d’autre choix que de récompenser les gens pour leur engagement. C’est un moyen plus efficace que de tenter d’intéresser l’opinion à des enjeux de temps long. L’urgence longue ne parle à personne et certainement pas à notre cerveau qui lui réagit avant tout en fonction de l’immédiat.
Propos recueillis par Julien Leprovost avec Ronan Lefoulon
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