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Audrey Dussutour, spécialiste du blob : « le blob peut montrer une certaine forme d’intelligence »

blob Audrey Dussutour intelligence du vivant

Un blob en laboratoire DR Audrey Dussutour

Audrey Dussutour est Directrice de Recherche au CNRS, elle travaille sur le blob depuis 2008. Elle lui consacre une partie importante de ses recherches et, alors que le blob s’apprête à repartir dans l’espace en direction de l’ISS (la station spatiale internationale) avec le spationaute Thomas Pesquet, elle lui consacre un chapitre dans l’ouvrage collectif L’intelligence du vivant, dix scientifiques racontent de Fabienne Chauvière. Et bien qu’étant un être unicellulaire, le blob surprend par ses étonnantes capacités d’apprentissage. Audrey Dussutour nous en dit plus au cours de cet entretien.

 Qu’est-ce qu’un blob ?

Le blob est un être plus ou moins informe composé d’une seule cellule. Il possède la caractéristique principale d’être visible à l’œil nu, contrairement à la plupart des cellules. Il est capable de doubler de taille en une journée et il peut atteindre jusqu’à 10 m² de taille. Cet être vivant unicellulaire appartient au règne des Amibozaires֤ antérieur à la séparation entre les champignons et les animaux. Ce que j’appelle blob est, de son nom latin, Physarum polycephalum. Il vit dans les endroits humides abrités de la lumière des forêts tempérées car il a absolument besoin d’eau.

Est-il possible donc de trouver Physarum polycephalum dans les forêts françaises ?

Il est tout à fait possible de le trouver, mais ce n’est pas l’espèce la plus commune de myxomycètes dans nos régions, la classe à laquelle le blob appartient. En France, on trouvera plus souvent d’autres espèces de Myxomycètes. Il existe plus de 1000 espèces de myxomycètes connues à ce jour, mais on estime leur nombre à plus de 10 000. Dans mon laboratoire, je travaille sur 3 espèces : Physarum polycephalum, Physarum roseum qui est la version rouge du blob et une autre de couleur orange Badhamia utricularis.

Dans l’ouvrage L’intelligence du vivant, vous expliquez que le blob peut apprendre : comment ?

Le blob peut apprendre bien qu’il soit composé une seule cellule dépourvue de cerveau. Il apprend à ignorer ce qu’il n’aime pas comme la lumière ou certaines substances chimiques. Nos expériences ont démontré que le blob peut tolérer certains éléments qu’il n’apprécie pas. Nous avons testé ses réactions à la caféine, à la quinine (la molécule qui donne l’amertume du Schweppes) ou encore au sel, que le blob déteste. Nous avons constaté que le blob peut apprendre à tolérer ces substances. De plus, il peut transmettre l’information apprise à ses congénères en fusionnant. Cette mémoire échangée via la fusion entre blobs identiques génétiquement circule au sein de leur réseau veineux. Ce dernier est le système moteur qui lui permet de se mouvoir.

Mais, comment fait le blob pour bouger ?

Il avance et recule un peu comme les marées. Son mouvement repose sur les contractions de son système veineux. Via ses contractions il pousse le liquide intracellulaire  contre la membrane cellulaire qui en réponse avance. Il pousse dans la direction choisie.

Qu’en est-il de l’information chez les blobs ?

Dans le système veineux circule l’information apprise, ; cette mémoire peut être conservée un certain temps à l’intérieur du blob si on le place en dormance. Lorsque les conditions environnementales se dégradent, le blob se met en dormance. Il apparaît alors tout sec. Il peut rester dans cet état de dormance pendant plusieurs années. Sous cette forme le blob est extrêmement résistant. Nous avons montré que l’information mémorisée pouvait être réactivée une fois le blob réveillé grâce à un peu d’eau. C’est dans cet état qui il va voyager jusqu’à l’ISS.

Qu’est-ce que ces découvertes signifient pour l’idée qu’on se fait de l’intelligence animale ? faut-il remettre en cause la place accordée au cerveau dans nos conceptions de l’intelligence ?

Effectivement, avec ces découvertes, nous repoussons les limites de l’intelligence, mais cela dépend des critères que vous retenez pour définir cette dernière. Nous la définissons comme la capacité à résoudre des problèmes et, dans ce domaine-là, le blob peut montrer une certaine forme d’intelligence. On parlera volontiers de proto-intelligence. Le blob est capable d’apprendre, de mémoriser, de trouver le chemin le plus court dans un labyrinthe ou bien d’optimiser son régime alimentaire. Il sait ainsi optimiser les distances entre plusieurs points. Même dépourvu de système nerveux et de cerveau, un être unicellulaire est capable de résoudre des tâches qui pourraient nous paraitre complexes.

L’autre actualité du blob est son prochain voyage à bord de l’ISS avec le spationaute thomas Pesquet, pouvez-vous nous en dire plus ?

Il s’agit d’abord d’un projet éducatif afin de motiver les enfants à faire des sciences tout en les intéressant à la biodiversité. Des blobs partiront dans l’espace avec Thomas Pesquet et d’autres seront envoyés aux écoles qui en ont fait la demande auprès du CNES. Ainsi, Thomas Pesquet et les enfants pourront réaliser la même expérience. Thomas Pesquet la fera en orbite tandis que les enfants la feront sur Terre, ils pourront comparer leurs résultats. Jusqu’à très récemment, le blob était inconnu du grand public. Il a pourtant l’avantage d’être un organisme facile à élever et à manipuler par les enfants.

Quelles seront les expériences ?

Dans la première, le blob, le pauvre, sera seul dans une boîte sans nourriture. On va le réveiller avec de l’eau et on observera sa stratégie de navigation afin de trouver de la nourriture, puisqu’on sait que le blob est très fort pour optimiser ses trajets.

La seconde consistera à laisser le blob seul face à 4 flocons d’avoine, sa nourriture préférée, puis de regarder comment il les connecte entre eux avec son système veineux. L’objectif est de voir s’il peut aussi le faire dans l’espace, en impesanteur, et donc en 3 dimensions. Il est donc possible que le blob fasse de petites structures en 3D comme des sortes de piliers.

Que peuvent nous dire les blobs sur l’état des écosystèmes ? quels rôles peuvent-ils jouer dans leur préservation ?

Les blobs sont des prédateurs de bactéries et de champignons. Les produits de leur digestion sont re-largués dans les sols où ils nourrissent les plantes. Ils jouent donc un rôle fondamental dans la nature et dans le développement des végétaux. En raison du nombre encore restreint d’études sur les blobs, on ne sait pas s’ils sont menacés ou pas, mais ils font face aux menaces que sont la déforestation et le réchauffement climatique. Leur milieu disparait et ils ne peuvent pas survivre quand les températures dépassent les 29 degrés Celsius (quand ils ne sont pas en dormance). Nous avons aussi constaté que les blobs sont sensibles à la pollution, une de nos études les plus récentes montre que les nanotubes de carbone affectent son comportement.

Vous dites que chacun de nous peut avoir un blob, un conseil si on veut en adopter un ?

J’invite les gens à regarder mon tutoriel sur YouTube dans vos starting-blob dans lequel j’explique comment en élever chez soi. C’est facile, il faut cependant éviter de les contaminer en les nourrissant trop.

Propos recueillis par Julien Leprovost

 Le tutoriel pour bien démarrer avec le Blob par Audrey Dussutour

L’intelligence du vivant Dix scientifiques racontent, de Fabienne Chauvière –avec des textes de Marc-André Selosseesé, mycologue, Laure Bonnaud Ponticelli, spécialiste des céphalopodes, Dr. Patrice Debréest  immunologiste, François Bouteau, écophysiologiste, Audrey Dussutour, biologiste au Centre de recherche sur la cognition animale, à l’université Paul Sabatier de Toulouse, Guilhem Lesaffre et Maxime Zuccasont ornithologues, très impliqués à la LPO.-Fabienne Delfou, éthologue, spécialiste des mammifères marins-Jacques Tassin, écologue au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, à Montpellier, Tarik Chekchak, expert en biomimétisme et Loïc Bollache, professeur d’ééologie
Éditions Flammarion.

Le microbiologiste Marc-André Selosse : « 9 plantes sur 10 ne peuvent pas pousser dans des sols ordinaires sans l’aide des champignons »

Tarik Chekchak a notament contribué au livre Inspiration[s] sur les Objectifs de développement durable et le biomimétisme

Le site d’Audrey Dussutour consacré au blob
 

 

2 commentaires

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    • Méryl Pinque

    N’importe quelle créature vivante est plus intelligente que l’être humain, dont la passion est de détruire et scier la branche sur laquelle il est assis.

    • patrick jacques

    superbe merci beaucoup,