Charlotte Mijeon, porte-parole du réseau Sortir du Nucléaire, 10 ans après Fukushima : « un accident nucléaire est possible même dans un pays à la pointe de la technologie »

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La centrale nucléaire de Fukushima 31 janvier 2018 © Behrouz MEHRI / AFP)

10 ans après Fukushima, l’opposante au nucléaire, Charlotte Mijeon, porte-parole du réseau Sortir du Nucléaire revient dans cet entretien sur les répercussions de la catastrophe tant au Japon qu’en France. Une décennie plus tard, le rôle du nucléaire suscite encore de nombreux débats en France. La France compte 56 réacteurs qui produisent 71 % de l’électricité du pays. Le 11 mars 2011, après un séisme, un tsunami frappe les côtes japonaises et tue plus de 15 000 personnes. Une vague de 15 mètres de hauteur frappe la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi entrainant le plus grave accident nucléaire depuis la catastrophe de Tchernobyl en avril 1986. À Fukushima, le séisme et le raz-de-marée ont mis à l’arrêt les générateurs de secours de la centrale et les systèmes de refroidissement des réacteurs entrainant leur fusion. La libération d’éléments radioactifs a conduit à la contamination de l’environnement, avec le rejet de radioéléments dont on a retrouvé des traces jusqu’à Tokyo, et à l’évacuation des populations dans un rayon de 20 km autour de la centrale. La catastrophe avait de nouveau soulevé la question de la sûreté du nucléaire et relancé le débat sur la place de cette énergie.

10 ans après Fukushima, quelle est la situation au Japon ?

La situation est loin d’être réglée à la centrale puisque le problème des eaux contaminées subsiste et qu’il est question de les rejeter dans l’océan. La radioactivité est encore présente dans les sols et elle y restera longtemps car le Césium 137 demeure radioactif encore des centaines d’années. La décontamination ne changera pas grand chose car la terre est mise dans des sacs, mais qu’en fera-t-on après ? Et surtout des larges parties du territoire ne peuvent pas être décontaminées à moins de raser des montagnes et des forêts.

Et pour les populations locales ?

Les seuils maximaux d’exposition autorisée à la radioactivité ont été relevés au Japon. On considère maintenant qu’une personne (enfant, femme enceinte…) peut désormais être exposée à 20 millisieverts par an, ce qui correspond à la dose maximum acceptable pour un travailleur du nucléaire en France, sans être évacuée. Les populations se retrouvent livrées à elles-mêmes. Il subsiste de nombreux points chauds de radioactivité pour lesquels des habitants s’organisent pour afin de les recenser. Le nombre des cancers infantiles de la thyroïde augmente : en juin 2020, on recensait déjà 202 cas confirmés, alors que l’occurrence de cette maladie chez les jeunes est normalement de 2 à 3 cas pour un million. Comme il s’agit de la seule pathologie faisant l’objet d’un suivi épidémiologique en rapport avec l’accident, on peut craindre que les conséquences sanitaires soient bien plus importantes.

« Contrairement à ce que ne cesse de répéter l’industrie nucléaire, 10 ans après, on n’a pas tiré les leçons de Fukushima. »

Comment réagissent les autorités japonaises ?

On est dans une espèce de déni organisé. Une épreuve des JO est prévue non loin de Fukushima afin de faire passer le message que la catastrophe appartient au passé, alors qu’elle continue de se déployer. Le mot d’ordre des autorités est de demander aux habitants de retourner vivre dans la préfecture de Fukushima, or les aides aux familles vivant en dehors de la zone d’exclusion et du périmètre d’évacuation officielle ont cessé. Ce qui conduit des familles à devoir soit se réinventer une vie ailleurs, soit retourner vivre dans la préfecture de Fukushima. Cela se répercute sur la vie de nombreuses familles où les pères restent vivre dans des régions contaminées par crainte de perdre leur emploi, tandis que les mères partent avec leurs enfants.

Qu’est-ce que la catastrophe a changé pour le mouvement antinucléaire en France ?

Il y a eu une prise de conscience beaucoup plus nette du fait qu’un accident nucléaire est possible même dans un pays à la pointe de la technologie. Or, un accident comme Fukushima  n’a pas besoin d’un tsunami pour survenir. Ce qui a fait défaut à Fukushima était l’approvisionnement électrique et le manque d’eau de refroidissement Ces deux problèmes peuvent survenir dans d’autres circonstances. Cette prise de conscience a été traduite politiquement par le Parti Socialiste en fixant l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % de la production électrique française et en accélérant la fermeture de la centrale de Fessenheim. Mais cette prise de conscience semble s’être estompée. Depuis, on assiste à une offensive de communication très importante pour présenter le nucléaire comme une option incontournable. Pourtant, contrairement à ce que ne cesse de répéter l’industrie nucléaire, 10 ans après, on n’a pas tiré les leçons de Fukushima.

Est-ce que la catastrophe japonaise a conduit les autorités françaises à revoir leurs plans de prévention des risques en France ?

Il ressort que les normes post-Fukushima ne seront intégrées complètement qu’en 2034. Il y a eu des retards et les travaux seront effectués après les quatrièmes visites décennales des réacteurs. Certains enjeux avaient d’ailleurs été identifiées depuis longtemps, la catastrophe japonaise faisant office de piqure de rappel. L’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) a demandé des stress test et une mise en conformité des installations. Un coup de pression a été mis sur le risque sismique et le risque submersion. Depuis 1999, l’autorité de sûreté alerte sur ce risque et demande à EDF d’évaluer ce risque sur un grand nombre de sites. En 1999, lors de la tempête, la centrale de Blayais avait été en partie submergée.

EDF a beaucoup communiqué sur la mise en place de la fameuse Force d’Action rapide nucléaire, censée être capable d’intervenir rapidement en toutes circonstances. Cela donne l’impression qu’il existe des super pompiers capables de résoudre tous les problèmes, mais cela masque en fait certaines lacunes et retards d’EDF. Par exemple, l’ASN avait demandé à EDF d’installer d’ici fin 2018 des générateurs diesel d’ultime secours, capables de fournir du courant dans les conditions les plus extrêmes. EDF a tardé à installer ces équipements et même demandé une dispense pour la centrale de Fessenheim, qui reste pourtant un site vulnérable puisqu’elle est située en zone sismique et qu’il reste encore du combustible radioactif dans les piscines de refroidissement des réacteurs, y compris après la fermeture de la centrale.

Qu’en est-il face aux risques climatiques ?

Leur prise en compte a été demandée plutôt dans le cadre de la prolongation de la durée d’exploitation des centrales que suite à Fukushima. EDF doit notamment prouver que les réacteurs peuvent fonctionner dans des conditions de grand chaud et que les fortes chaleurs n’affectent pas le bon fonctionnement des équipements. Jusqu’ici, les éléments fournis n’ont pas convaincu l’Autorité de sûreté nucléaire. Cela nous inquiète car par le passé, nous avons déjà constaté qu’EDF tendait parfois à éluder certaines situations. En outre, le cahier des charges de certains équipements – comme les diesels d’ultime secours – a été revu à la baisse concernant leur tenue aux fortes chaleurs. Avec le changement climatique se pose aussi la question de l’eau : d’une part la question des conflits d’usages pour les prélèvements d’eau pour le refroidissement, d’autre part pour l’impact sur la biodiversité des cours d’eau du rejet des eaux de refroidissement des centrales, plus chaudes de plusieurs degrés.

10 années sont passées, le changement climatique demeure une urgence, le nucléaire reste défendu par ceux qui mettent en avant son faible impact climatique grâce à une production électrique peu carbonée, que leur répondez-vous ?

Allez voir les rapports du GIEC, le nucléaire joue au mieux un rôle marginal dans la lutte contre le réchauffement. Des scénarios recensés par le GIEC montrent qu’il est possible de faire sans, tout en restant sous les 1,5°C de réchauffement. En France, celui élaboré par Negawatt montre qu’il est possible de conjuguer action climatique ambitieuse et sortie progressive du nucléaire.

Même si le nucléaire est peu émetteur, il ne peut pas jouer un rôle pérenne dans la lutte contre le réchauffement. Les centrales françaises approchent de l’échéance des 40 ans, au-delà de laquelle il n’était initialement pas prévu de les laisser fonctionner. Les prolonger d’une décennie implique d’importants investissements. La question se pose donc dès maintenant : ne vaut-il pas mieux investir ces importantes sommes d’argent dans les énergies renouvelables, dans l’efficacité énergétique et dans la sobriété, plutôt que dans un parc nucléaire vieillissant qui posera de plus en plus de problèmes ?

Cette question se pose pour le parc existant, mais plus encore pour les projets de nouveaux réacteurs. De plus, au regard de l’urgence climatique, on ne peut pas se permettre de dépenser 47 milliards d’euros pour la construction de 6 EPR, sachant qu’il faudrait plus d’une décennie pour qu’ils sortent de terre (si l’on considère l’EPR de Flamanville, il se sera écoulé au moins 16 ans entre le début de la construction et la mise en service !). Il n’est pas possible de miser sur une technologie coûteuse, lente à développer, hypothétique et qui peut connaître des retards importants.

Qu’en est-il de la promesse de réduire la part du nucléaire à 50 % de la production électrique en 2030 ?

La promesse a été repoussée à 2035, ce qui pour nous équivaut à un non choix puisque plutôt que de la réaliser le plus tôt possible, on a repoussé l’échéance. Et par conséquent, on a reporté la mise en place d’un autre système de production et de consommation d’électricité. Le parc vieillit et risque donc de se monter moins fiable. Cela signifie accepter de faire fonctionner la quasi-totalité du parc au-delà de 40 ans et jusqu’à 50 ans, en acceptant donc certains risques accrus dont celui de rupture de la cuve. Ces dernières ne peuvent être ni changées ni réparées. On table aussi donc sur des travaux extrêmes lourds, partout.

Regrettez-vous l’absence d’un débat sur la question de la place du nucléaire en France ?

Des débats, il y en a, mais nous regrettons que les avis exprimés par les citoyens et leurs représentants ne soient jamais pris en compte. Le vrai problème est qu’on se retrouve avec une politique énergétique qui n’est pas élaborée par les citoyens ou leurs représentants, sur laquelle le ministre de l’environnement intervient peu et qui, in fine, se trouve dictée par EDF.

Comment relancer ce débat sur la place du nucléaire ? Seriez-vous pour la tenue d’une convention citoyenne sur le sujet ? et/ou d’un référendum ?

On risque de se retrouver dans les mêmes écueils avec des citoyens qui s’expriment, des associations qui donnent des avis et qu’au final on n’en tienne pas compte. Ou pire, d’avoir des débats organisés alors que la décision est déjà prise, comme cela a été le cas pour l’EPR de Flamanville ou la gestion des déchets radioactifs avec leur enfouissement sur le site de Bure. On demande aux citoyens leur avis sur un projet qu’on n’a pas l’intention de remettre en question. En l’état actuel des rapports de force, les dispositifs démocratiques de type convention citoyenne achoppent sur le nucléaire. Dès qu’’il n’existe pas de courroie de transmission du bas vers le haut, ils deviennent alors de pures mesures de communication visant à canaliser la contestation.

Et enfin, pensez-vous que la place du nucléaire aura une place dans le débat lors des prochaines élections nationales (présidentielles et législatives) ? Comment comptez vous interpeller les candidats sur cette thématique ?

Le statu quo sur le nucléaire n’est plus possible, il faut prendre des décisions concernant le système électrique français. Nous espérons qu’émergera un plan solide pour sortir du nucléaire. Traditionnellement, nous réalisions un décryptage des positions des candidats. L’enjeu sera d’autant plus fort que la construction de 6 nouveaux réacteurs EPR est dans les cartons en France. Les sites sont déjà identifiés au bord du Rhône, à Gravelines et à Penly. EDF est censé d’ici mi 2021 montrer sa capacité de les construire et souhaiterait donc une décision au plus tôt, tandis que le gouvernement, tout en y étant favorable, aimerait repousser la décision officielle après les élections de 2022. Or, les scénarios sont à l’étude dans les ministères et chez EDF, il est donc fort probable qu’une fois l’élection passée, il n’y ait plus qu’une signature à apposer pour lancer la construction de ces 6 nouveaux EPR. Nous voulons faire sortir le loup du bois, alerter les partis en lice sur la prolongation des réacteurs et la construction de nouveaux.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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2 commentaires

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    • Jean Grossmann

    L’erreur humaine comme celle des soudures de Flamanville peuvent par la suite coûter cher

    ce que l’on peut dire plus généralement est fait qu’assurer la sécurité avec l’électricité nucléaire oblige les acteurs de cette chaîne énergétique à vendre l’électricité à l’utilisateur c’est moi à un prix qui devient pratiquement inabordable

    • Jean Grossmann

    Excuse lire

    L’erreur humaine comme celle des soudures de Flamanville peuvent par la suite coûter effectivement très cher.

    Ce que l’on peut dire plus généralement concernant l’électricité d’origine nucléaire est fait qu’assurer la sécurité avec ce mode de production de l’énergie oblige les acteurs de cette chaîne énergétique à vendre l’électricité à l’utilisateur, c’est à dire vous et moi à un prix qui devient pratiquement inabordable.

    Un déséquilibre de prix par rapport à l’énergie électrique solaire et son stockage grâce à l’hydrogène au piles et aux STEP qui va condamner cette technique sur le moyen terme

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