Biodiversité, le statu quo n’est plus tenable

En 2002, les chefs d’État et de gouvernement, réunis à Johannesburg à l’occasion du Sommet mondial pour le développement durable, s’étaient mis d’accord pour ralentir sensiblement le rythme auquel la biodiversité disparaît à travers le monde avant 2010. On avait baptisé cela « la Cible Biodiversité 2010 ». Malheureusement, la biodiversité disparaît aujourd’hui à une vitesse encore jamais atteinte. On estime en effet que le taux actuel d’extinction est 1000 fois supérieur au taux naturel. Et si cette tendance ne faiblit pas, 1,3 milliard d’hectares, soit une fois et demie la surface des États-Unis, pourraient avoir entièrement perdu leur niveau de biodiversité originel d’ici 2050.

On peut dire sans exagérer que notre qualité de vie et notre prospérité vont terriblement en pâtir à mesure que nous allons perdre de la biodiversité. Nos aliments, nos carburants, nos médicaments, ainsi que nos matériaux contenant des fibres et nos matériaux de construction ont tous une origine biologique. De plus, les écosystèmes fournissent aux êtres humains toute une gamme de services qui seraient soit très coûteux soit impossibles à remplacer. Il s’agit entre autres de la purification de l’air et de l’eau, de la détoxication et de la décomposition des déchets, de la stabilisation et du ralentissement du changement climatique et de la pollinisation des plantes sauvages et des cultures.

Étant donné le rôle que joue la biodiversité dans le bien-être des hommes, sa préservation doit absolument figurer au centre des stratégies de développement durable. On ne peut tout simplement pas passer outre la valeur économique des biens biologiques et des services écosystémiques. La moitié environ des médicaments de synthèse ont une origine naturelle et, parmi eux, 10 des 25 médicaments les plus vendus aux États-Unis. On estime que les visites de récifs coralliens à des fins récréatives rapportent en moyenne dans le monde 184 dollars US par excursion, de 231 à 2700 dollars US par hectare et par an en Asie du Sud-Est et 1654 dollars US par hectare et par an dans les Caraïbes. Les recettes mondiales de pêche côtière s’élèvent au minimum à 34 milliards de dollars US par an. C’est pourquoi, sur le long terme, la poursuite du déclin de la biodiversité porterait un coup terrible à la productivité économique mondiale.

La préservation de la biodiversité joue également un rôle essentiel si on veut lutter efficacement contre le changement climatique. On estime ainsi que la déforestation est responsable de 20 % des émissions annuelles de CO² d’origine humaine : la protection et la restauration des écosystèmes forestiers doit donc être une des toutes premières priorités. De plus, des écosystèmes sains fournissent une protection naturelle contre les impacts du changement climatique. La gestion durable des bassins fluviaux, des nappes aquifères, des plaines inondables et de leur végétation permet en effet d’améliorer le stockage de l’eau et la régulation des inondations. La restauration des habitats côtiers tels que les mangroves renforce la protection contre les ondes de tempête, l’érosion et, là encore, les inondations. Quant à la gestion durable des prairies et des pâturages, elle permet de lutter contre l’érosion des sols et la désertification et améliore les conditions de vie pastorales.

Malgré le rôle décisif que joue la biodiversité dans le bien-être des hommes, le grand public et les décideurs ne savent rien des conséquences de la perte de celle-ci, qui sont pourtant d’une ampleur considérable. C’est pourquoi l’assemblée générale des Nations unies a déclaré 2010 « Année internationale de la biodiversité ». C’est là un événement historique pour la Convention sur la diversité biologique (CDB), ce traité international consacré à la conservation et à l’utilisation durable de nos ressources biologiques. Les objectifs de cette Année internationale sont d’accroître la prise de conscience de l’importance de la biodiversité, de communiquer sur le coût, pour les hommes, du déclin qui est en cours et d’inciter les citoyens, en particulier les jeunes et les enfants, à s’impliquer dans la conservation et l’exploitation durable de notre héritage naturel.

Lors du lancement officiel de l’Année, à Berlin, début janvier, la chancelière allemande Angela Merkel a déclaré : « La conservation de la diversité biologique est semblable à la protection du climat en ce qu’elle nécessite qu’on opère un renversement de tendance dès aujourd’hui et non pas dans un avenir plus ou moins lointain. » Deux événements d’importance constitueront cette année des occasions à ne pas manquer de provoquer ce nécessaire changement. A New York, en septembre, la 65e session de l’Assemblée générale des Nations unies organisera, pour la première fois de son histoire, un débat de haut niveau sur la biodiversité en présence de chefs d’État et de gouvernement. Et en octobre, à Nagoya, au Japon, se tiendra la dixième réunion de la Conférence des Parties (COP 10) à la Convention sur la diversité biologique. Lors de cette réunion sera présentée une évaluation finale des progrès accomplis en vue de la Cible biodiversité 2010 et de nouvelles cibles seront définies pour 2020 et 2050 dans le cadre du plan stratégique de l’après-2010 qui vise à stopper la perte de biodiversité à l’avenir.

Ce nouveau plan stratégique fixera la ligne de conduite à suivre pendant les 10 prochaines années et au-delà. S’appuyant sur les cibles de l’après-2010, il traitera des facteurs directs et indirects de la perte de biodiversité, des « points de bascule » vers des dommages irréversibles pour les écosystèmes, ainsi que du changement climatique. En outre, ce plan stratégique aura recours à une approche ascendante impliquant la participation et l’engagement d’une grande variété de parties prenantes, parmi lesquelles des jeunes, des autorités locales et indigènes, des parlementaires, des agences coopératives et des représentants du secteur privé.

Nous devons tous apporter notre pierre à l’édifice lors de l’Année internationale de la biodiversité. C’est le bien-être futur de nos enfants qui est en jeu, si bien que le statu quo n’est plus tenable. Les changements indispensables ne viendront pas des autres ; ce sera à chacun d’entre nous de les provoquer. Car, comme nous le rappelle le slogan de cette Année internationale : « La biodiversité, c’est la vie. La biodiversité, c’est notre vie. »

Biodiversité, le statu quo n’est plus tenable

par Ahmed Djoghlaf secrétaire exécutif de la Convention sur la Diversité Biologique

Texte courtoisie de l’auteur

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