La guerre de l’eau

Des échanges houleux entre l’Inde et le Pakistan ont dégénéré en guerre de l’eau sur le territoire contesté du Cachemire. L’enjeu réside dans le contrôle de l’Indus, l’un des systèmes fluviaux les plus grands du monde, seule source d’approvisionnement en eau de vastes régions désertiques. L’inde menace de se retirer du traité signé de longue date avec le Pakistan afin de partager les ressources du fleuve. Mais au Pakistan, des hydrologues signalent que la rupture du traité pourrait causer l’expansion de la famine et attiser davantage le conflit actuel au Cachemire.

L’Indus et ses affluents prennent naissance dans la partie indienne de l’Himalaya, mais passent principalement à travers le Cachemire et au Pakistan, qui dépend de ce fleuve pour alimenter près de la moitié de son système d’irrigation et pour produire la moitié de son électricité. En 1960, les deux nations ont signé le Traité des eaux de l’Indus après les années de conflit qui ont suivi l’indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne et la Partition de 1947. Le traité donne au Pakistan le droit d’utiliser toute l’eau de trois affluents de l’ouest et interdit l’Inde de détourner l’eau provenant de ces rivières. L’eau de trois affluents de l’est est assignée à l’Inde, qui achemine la majeure partie de l’eau à travers un canal d’irrigation de 450 km dans le désert bordant le Pakistan. Cependant, le traité pourrait faire les frais du différend qui a éclaté entre les deux pays en décembre, concernant le territoire frontalier du Cachemire. Les leaders politiques indiens menacent de se retirer du traité si le Pakistan n’empêche pas les terroristes de traverser la frontière de la zone contestée du Cachemire. Le gouvernement pakistanais a réagi violemment, et les hommes politiques cachemiris revendiquent l’eau de l’Indus. « En temps normal, l’Inde aurait continué à accomplir son obligation morale de partager l’eau avec le Pakistan. Mais à temps exceptionnel, mesures exceptionnelles », explique Jasjit Singh, ancien directeur de l’Institut d’études et d’analyses de la Défense à New Delhi.

Le gouvernement pakistanais se plaint des avertissements d’inondation que l’Inde a cessé d’émettre depuis décembre. Et l’Inde n’a pas organisé la réunion annuelle sur le traité de l’eau, qui aurait dû se tenir à New Delhi avant la fin de ce mois. « Si l’Inde n’invite pas le Pakistan, comme cela semble être déjà le cas, cela signifie que le traité sera suspendu », a déclaré une source du gouvernement au journal de Karachi. Le fait que l’Inde se retire du traité serait initialement un acte en grande partie symbolique. Mais, étant un pays en aval du fleuve, le Pakistan a beaucoup à perdre. Grâce au traité, ce pays a obtenu des prêts internationaux pour financer des projets de centrales hydroélectriques et d’irrigation le long de l’Indus et des affluents qu’il contrôle. Le Pakistan a construit deux barrages géants à Mangla et à Tarbela et l’Indus irrigue désormais une zone du désert pakistanais plus grande que l’Angleterre, ce qui en fait la région irriguée la plus importante de la planète.

Ces ouvrages ont augmenté la dépendance économique du Pakistan envers l’Indus. Pire, explique Adam Nayyar, ingénieur en irrigation pakistanais, « L’Inde pourrait non seulement assécher le Pakistan, mais aussi ouvrir les vannes à sa guise pour causer des inondations dévastatrices dans le pays ». Un siècle plus tôt, les ingénieurs britanniques en irrigation ont construit des canaux et des tunnels pour relier les affluents de l’Indus. Cela signifie que l’Inde pourrait couper l’approvisionnement en eau du Pakistan en détournant l’eau provenant des affluents de l’ouest vers les affluents de l’est. L’Inde ne possède pas actuellement de grands réservoirs pour stocker une telle quantité d’eau, selon Javaid Afzal, ingénieur en chef en irrigation travaillant au Pakistan. Mais elle a récemment repris la construction d’un barrage hydroélectrique à Baglihar sur le Chenab, l’un des affluents contrôlés par le Pakistan. L’utilisation du barrage pour produire de l’électricité ne violerait pas le traité, mais le détournement de l’eau de la rivière, si.Nayyar ajoute que l’Inde pourrait aussi relancer des projets de construction de deux grands barrages supplémentaires sur les affluents pakistanais à Khapala et à Wular. Le deuxième, dit-il, pourrait facilement submerger Srinagar, capitale à dominance musulmane du Cachemire. Si l’Inde manque vraiment à sa parole vis-à-vis du traité, le Pakistan n’aura qu’un seul recours légal : porter le différend devant la Cour internationale de Justice à La Haye.

Water war

Fred PEARCE

New Scientist, n°2343

18 mai 2002

© New Scientist, Reed Business Information

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