Restaurer les pêcheries

Pendant plusieurs décennies, les gouvernements ont tenté de préserver des zones de pêche définies afin de limiter la capture d’espèces isolées. Ces tentatives ont parfois remporté un franc succès, mais elles ont parfois échoué, entraînant la disparition de ces zones de pêche.

Depuis quelques années, une nouvelle approche consistant à créer des réserves ou des parcs marins gagne du terrain. Un réseau de réserves marines est défini comme « un ensemble de réserves, situé dans une région biogéographique donnée, qui est relié par la dispersion larvaire et la migration de jeunes poissons ou de poissons adultes ». Les réserves marines servent de couvoirs naturels et permettent de repeupler les zones environnantes (1).

En 2002, lors du Sommet mondial sur le développement durable de Johannesburg, les nations côtières se sont engagées à créer des réseaux nationaux de parcs marins qui, regroupés, formeraient un réseau mondial. En 2003, lors du Congrès mondial sur les parcs à Durban, les délégués préconisaient de protéger 20 à 30 % de chaque habitat marin de la pêche. Les réserves marines, dont la taille est extrêmement variable, représentent actuellement jusqu’à 0,5 % des océans tandis que les parcs nationaux représenteraient 12 % des terres (2).

Une équipe de scientifiques britanniques, dirigée par le Dr. Andrew Balmford, responsable en science de la conservation de la biologie marine à l’université de Cambridge, a analysé les coûts d’exploitation des réserves marines à grande échelle. Pour cela, le groupe s’est fondé sur les données de 83 réserves relativement petites et bien gérées. Il en a conclu que gérer des réserves qui couvriraient 30 % des océans de la planète coûterait 12 à 14 milliards de dollars par an. Ces calculs n’incluent pas le revenu potentiel qu’apporterait une restauration des pêcheries. En effet, celles-ci pourraient réduire le coût total actuel (3).

L’enjeu de la création d’un réseau de réserves marines est double : il consiste à garantir la protection des espèces et à accroître la part annuelle de prise de poissons océaniques d’une valeur de 70 à 80 milliards de dollars. Selon Andrew Balmford, « notre étude suggère que nous pouvons sauvegarder les océans et leurs ressources de façon illimitée en dépensant moins que les subventions actuelles, qui, par ailleurs, épuisent les ressources. » (4)

Callum Roberts, co-auteur de l’étude menée au Royaume-Uni et professeur à l’université de York, fait remarquer que : « Nous avons à peine commencé à instaurer les parcs marins. Ici, en Grande-Bretagne, les réserves marines naturelles représentent un maigre cinquantième d’un pour cent de nos mers, et seul un cinquantième de leur surface est fermée à la pêche ». Pourtant les mers sont dévastées par la surpêche, la pollution et l’exploitation minérale. La mise en place du réseau mondial de réserves marines — surnommé le « Serengetis des mers » — permettrait de créer plus d’un million d’emplois. « Interdire certaines zones à la pêche est le moyen le plus efficace de permettre aux poissons de vivre plus longtemps, de grandir plus et de se reproduire plus », a ajouté Callum Roberts (5).

Jane Lubchenco, ancienne présidente de l’association américaine pour l’avancée de la science (AAAS), a fortement mis en avant les idées de Callum Roberts lors de la présentation de son rapport signé par 161 éminents scientifiques de la marine. Elle a, en effet, appelé à créer de toute urgence le réseau mondial de réserves marines. Encouragée par les résultats concluants de la recherche sur les parcs marins, elle a déclaré : « Des expériences variées ont été menées dans le monde entier, mais le message de fond reste le même : les réserves marines sont efficaces et elles le sont rapidement. La question n’est donc plus de savoir si l’on doit ou non instaurer des zones océaniques entièrement protégées, mais de savoir où les instaurer. » (6)

Les signataires ont rapidement remarqué la vitesse à laquelle la vie marine s’améliorait une fois que les réserves avaient été mises en place.

Une étude de cas au sujet d’une pêcherie de vivaneaux au large de la Nouvelle-Angleterre a montré que des pêcheurs, qui s’étaient d’abord violemment opposés à l’établissement des réserves marines, ont fini par reconnaître les bienfaits de celles-ci, après avoir vu la population locale de vivaneaux se multiplier par 40. Dans une autre étude, menée dans le golfe du Maine, les scientifiques ont interdit toutes méthodes susceptibles de mettre en péril les poissons de fond. L’interdiction concernait trois réserves marines étendues sur une surface totale de 17 000 km². Contre toute attente, des coquillages ont proliféré dans cet environnement protégé et leur population s’est multipliée de 9 à 14 fois en cinq ans. L’accroissement de cette population au sein de ces réserves a également permis la prolifération de ces coquillages à l’extérieur des zones protégées. Les 161 scientifiques ont remarqué qu’en l’espace d’un ou deux ans les densités de population augmentent de 91 %, la taille moyenne des poissons de 31 % et la diversité des espèces de 20 % au sein des réserves marines (7).

Même si la création de réserves marines est incontestablement la priorité en ce qui concerne la protection des écosystèmes marins à long terme, d’autres mesures s’avèrent nécessaires. La première mesure serait de réduire les flux de nutriments causés par le ruissellement des engrais et des eaux usées non traitées. Les flux croissants de nutriments génèrent la prolifération d’algues qui finissent par mourir. Lors de leur processus de décomposition, les algues absorbent tout l’oxygène présent dans l’eau, provoquant la mort de la vie marine locale. On compte aujourd’hui 146 zones mortes, qu’elles soient saisonnières ou chroniques, dispersées sur toute la planète, du golfe du Mexique en passant par la mer Baltique à la côte orientale de la Chine (8).

La zone morte du golfe du Mexique à l’embouchure du Mississippi est l’une des plus connues. Cette zone morte, de la taille de l’état du New Jersey, diminue considérablement la diversité marine et la fameuse productivité de cette zone. Le ruissellement d’engrais peut être mieux contrôlé via l’adoption de pratiques agricoles telles que les cultures minimales ou sans labour. Cela est possible en appliquant la dose d’engrais exactement nécessaire aux cultures et en implantant des tampons et un système de filtrage dans le Mississippi et ses affluents (9).

Enfin, les gouvernements doivent mettre un terme aux subventions de pêche. Il existe désormais tant de vaisseaux de pêche que leur potentiel de prise constitue presque le double de ce que les océans peuvent supporter. Gérer un réseau de réserves marines qui couvrirait 30 % des océans coûterait seulement 12 à 14 milliards de dollars, soit bien moins que les 15 à 30 milliards de dollars de subventions gouvernementales accordées aux pêcheurs (10).

NOTES DE BAS DE PAGE:

1. Définition du réseau de réserves marines extraite du “Scientific Consensus Statement on Marine Reserves and Marine Protected Areas” (Consensus scientifique sur les réserves marines et les aires marines protégées), présenté lors de la conférence annuelle de l’association américaine pour l’avancée de la science (AAAS), du 15 au 20 février 2001.

2. Andrew Balmford et al., “The Worldwide Costs of Marine Protected Areas”, (Coût mondial des aires marines protégées) Proceedings of the National Academy of Sciences, 101, 26 (29 juin 2004).

3. Balmford et al, op. cit. note 44 ; Tim Radford, “Marine Parks Can Solve Global Fish Crisis, Experts Say,” (Selon les experts, les parcs marins peuvent résoudre la crise mondiale de la pêche), The Guardian (Londres), 15 juin 2004.

4. Balmford op. cit. note 44 ; Radford, op. cit. note 45.

5. Radford, op. cit. note 45 ; Richard Black, “Protection Needed for “Marine Serengetis” (Le “Serengetis des mers” doit être protégé), BBC News, 6 août 2003 ; Balmford et autres, op. cit. note 44.

6. L’association américaine pour l’avancée de la science (AAAS), communiqué de presse (Washington, DC : 12 mars 2001) intitulé “Leading Marine Scientists Release New Evidence that Marine Reserves Produce Enormous Benefits within Their Boundaries and Beyond” (D’éminents scientifiques apportent la preuve que les réserves marines sont extrêmement bénéfiques au sein de leurs frontières et au-delà) ; “Scientific Consensus Statement,” (Rapport du consensus scientifique) op. cit. note 43.

7. AAAS, op. cit. note 48 ; “Scientific Consensus Statement,” (Rapport du consensus scientifique) op. cit. note 43.

8. R. J. Diaz, J. Nestlerode et M. L. Diaz, “A Global Perspective on the Effects of Eutrophication and Hypoxia on Aquatic Biota,” aux éditions G. L. Rupp et M. D. White, Proceedings of the 7th Annual Symposium on Fish Physiology, Toxicology and Water Quality, Estonie, du 12 au 15 mai 2003 ; Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), GEO 2003 (Nairobi : 2004).

9. Diaz, Nestlerode et Diaz, op. cit. note 50 ; PNUE, op. cit. note 50 ; Mark Peters et autres, “Reducing Nitrogen Flow to the Gulf of Mexico: Strategies for Agriculture,” Perspectives agricoles, novembre 1999, p. 20–24.

10. Organisation pour la Coopération et le développement Économique, Examens des pêcheries dans les pays de l’OCDE : Politiques et statistiques de base (Paris : 2003), p. 55–56 ; World Wildlife Fund, Faits difficiles, problèmes occultés : examen des données actuelles sur les subventions de pêche (Washington, DC : 2001), p. ii; Balmford et autres, op. cit. note 44; Radford, op. cit. note 45.

Plan B pour sauver une planète stressée et une civilisation en difficulté (Norton & Co, 2006)

Chapitre 8 : Revitaliser la planète

Traduction Goodplanet.info

Copyright © 2006 Earth Policy Institute

Un commentaire

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    • Fabienne

    Idée à approfondir
    Il est dommage que les réserves ne soient pas davantage multipliées puisqu’elles prouvent leur eficacité et permettent à des espèces de ne pas totalement disparaître de la surface de la terre. L’idée est quand même plus intéressante que d’arrêter radicalement de « manger la mer ».

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