La mort à petit feu: les effets des produits chimiques sur la santé des animaux arctiques

Imaginez une région où l’on aperçoit à peine le soleil pendant des mois, tandis que pendant d’autres, il ne se couche jamais ; une région où la neige et la glace sont indispensables à la vie. L’arctique est un milieu magnifique, hostile et impitoyable qui ressemble à un désert de glace. Dans la zone de la toundra, qui signifie « terre nue« , le sol perpétuellement gelé ne permet pas aux arbres de pousser. Les animaux et les êtres humains doivent faire appel à toutes leurs ressources et toute leur capacité d’adaptation pour y élire domicile. Pourtant, étonnamment au regard de ces conditions, l’arctique est plein de vie. De nombreuses espèces y vivent parmi lesquels des lièvres, des lemmings, des oiseaux, des blaireaux, des rennes, des caribous, des bœufs musqués, des phoques, des morses, des baleines, des renards polaires, des loups et des ours polaires. Cette région est habitée depuis plusieurs milliers d’années et compte aujourd’hui une population de près de 4 millions.

Bien que cette région paraisse rude et très isolée, elle est d’une surprenante fragilité et reste liée au reste de la planète. Malgré sa situation géographique éloignée, l’arctique demeure affecté par les activités humaines, la pollution globale et le changement climatique. Bien que certains polluants puissent s’y trouver à l’état naturel ou provenir d’industries locales, nombreux sont ceux qui n’y sont pas produits et n’y sont pas non plus utilisés de façon courante. Les plus inquiétants sont les agents chimiques provenant de l’agriculture et d’autres activités liées à la présence humaine qui remontent vers le Nord par les courants atmosphériques et marins. Des produits chimiques extrêmement volatiles s’évaporent dans l’air, parcourent de longues distances, puis se condensent et se déversent sur les sols lorsque la pluie ou la neige tombe. Les polluants sont aussi disséminés au fil des rivières et des océans, par les glaces océaniques fondues et les espèces migratoires.

Bien que nos connaissances progressent constamment, nous sommes encore assez loin de comprendre totalement comment les produits chimiques affectent la vie des animaux dans leur milieu naturel. Tout en ne constituant pas des preuves d’une relation directe de cause à effet, des études incontestables suscitent néanmoins des inquiétudes quant au danger que représentent ces produits chimiques pour la vie sauvage Arctique.

Effets sur la santé

Les principaux effets qui ont été observés jusqu’à maintenant chez les animaux sauvages arctiques sont les perturbations des systèmes hormonaux et immunitaires, des niveaux de vitamine A et de la densité minérale osseuse, dont les conséquences sont diverses.

Le mot hormone vient du mot grecque « horman« , qui signifie « donner une impulsion à« . C’est exactement ce que les hormones font: elles agissent comme des messagers chimiques qui contrôlent la quasi-totalité des fonctions du corps. Certaines molécules chimiques peuvent influencer ou imiter les hormones naturelles.

Les altérations du système immunitaire peuvent engendrer une moindre résistance aux maladies, des virus plus nombreux et des possibilités accrues de contagion au sein d’une même population.

Le rétinol, plus connu sous le nom de vitamine A, est présent dans l’ensemble des tissus du corps. Il régule la croissance et est essentiel à la vue, à la reproduction, à la différentiation cellulaire et au système immunitaire.

La densité minérale osseuse est une mesure de la quantité de calcium et de l’épaisseur des os. Elle est en corrélation avec la solidité des os et la capacité à supporter du poids. Certaines hormones (la testostérone et les œstrogènes) ont un impact reconnu sur la santé des os.

Le premier motif d’inquiétude est que les substances contaminantes puissent s’ajouter aux facteurs de stress naturels dans l’Arctique (comme le changement climatique, la disparition du milieu, la réduction des sources de nourriture), ce qui aurait pour effet de diminuer les chances de la faune de vaincre l’adversité au quotidien (les hivers rigoureux, l’hibernation, l’alimentation, la nidification, la prédation). Cela entraînerait des capacités reproductives réduites, des propensions plus élevées à la maladie voire à la mort, et le déclin des populations.

Les mammifères de l’Arctique

Les produits chimiques s’accumulant à chaque maillon de la chaîne alimentaire, ce sont les grands prédateurs qui subissent les niveaux de contamination les plus élevés. Les mammifères arctiques présentent plusieurs caractéristiques qui les rendent vulnérables aux produits chimiques: un taux de graisse corporelle important et un régime très gras (beaucoup de molécules se stockent de préférence dans la graisse), une longue période d’allaitement dans les débuts de la croissance (qui se traduit par des transferts importants de substances chimiques dans le lait maternelle très gras) et une espérance de vie plutôt longue permettant des expositions répétées aux produits chimiques sur plusieurs années.

Beaucoup de poissons et de crustacés consommés par les mammifères arctiques le sont aussi par les êtres humains (comme le poisson, le crabe, le calamar et les mollusques). Ces mammifères sont donc aussi des révélateurs des risques pour la santé humaine.

L’ours polaire (Ursus maritimus) est le plus gros prédateur de l’Arctique hormis l’homme. On sait que les ours polaires ont une nette préférence pour les parties les plus grasses des proies qu’ils chassent. Des études menées dans tout l’arctique ont confirmé que les ours polaires sont lourdement contaminés par les produits chimiques, particulièrement les chlores organiques et les PCB. Ce sont des immunotoxiques pour les ours polaires, qui peuvent provoquer une baisse de la résistance aux maladies infectieuses. Un bouleversement hormonal est aussi à craindre.

Des études récentes montrent que c’est sans doute du Nord-Est de l’Amérique et de l’Europe de l’Ouest que proviennent les PCB et les acides fluorés que l’on retrouve sous forme de retardateur de flammes bromé dans les ours polaires.

Les phoques et les otaries: en plus de la pollution, du changement climatique et de la pêche commerciale, les phoques arctiques subissent une autre menace, la prédation, puisqu’ils partagent leur habitat avec les humains, les renards, les loups, les chiens et les ours polaires.

Des mélanges de contaminants organiques peuvent présenter un risque d’immunotoxicité pour les phoques. Selon une étude récente qui en a apporté les premières preuves, au-delà des composés organiques persistants, l’exposition aux métaux (le fer, l’acier, l’aluminium et le nickel) pourrait aussi affecter la santé des phoques communs (Phoca vitulina).

Les PCB sont aussi en cause dans les taux de cancer dont meurent les otaries de Californie (Zalophus californianus).

Les phoques annelés de Saimaa (Phoca hispida saimensis) sont de moins en moins nombreux. Entre 1981 et 2000, on a mesuré les taux de mercure et de chlorures organiques chez ces phoques. Cependant, on n’a pas mis à jour de variations significatives sur cette période dans les niveaux de chlorures organiques trouvés dans les corps gras des phoques annelés de NWT au Canada.

Les phoques gris (Halichoerus grypus) adultes présentent des lésions au niveau des organes reproducteurs des femelles, des intestins, des reins, des glandes surrénales et des crânes qui témoignent des effets négatifs des produits chimiques sur les phoques.

En plus des substances chimiques, les menaces qui pèsent sur les otaries de Steller (Eumetopias jubatus) comprennent le stress nutritionnel dû à l’amenuisement des ressources de poissons, au fait que ceux-ci sont de moins en moins gras, et qu’elles sont en concurrence avec la pêche commerciale; le risque d’être tuées par les humains, la prédation accrue et le changement climatique. Alors que l’exposition aux PCB et aux DDT semble reculer, l’habitat et les proies des otaries sont contaminés par de nouvelles molécules ou exposés à d’autres dangers comme la radioactivité, les solvants, et les décharges d’arme chimique.

Les baleines béluga: le mot « cétacé » vient du latin « cetus » qui signifie « baleine ou monstre de mer« . Le mot « béluga » signifie « le blanc » en Russe et le béluga est aussi connue sous l’appellation de « baleine chanteuse » ou « canari de mer » à cause de ses chants sous-marins.

Bien que l’on ait mis un terme à la chasse commerciale à grande échelle, la population de bélugas décline depuis les années 70. Plusieurs facteurs, parmi lesquels l’exposition chronique aux déchets toxiques, sont avancés. Les corps des bélugas de l’estuaire du Saint Laurent au Canada sont tellement infectés que leurs carcasses sont traitées comme des déchets toxiques.

Les bélugas préfèrent les eaux peu profondes du littoral et remontent le cours des rivières où les polluants sont concentrés. Elles peuvent donc être étudiées comme exemples d’une exposition à long terme aux agents chimiques et permettre ainsi de prévoir les problèmes sanitaires susceptibles d’émerger aussi bien chez les animaux sauvages que chez les humains.

Les oiseaux

De nombreuses substances chimiques qui ont tendance à se fixer dans la graisse (PCB, pesticides à base de chlorures organiques) se retrouvent dans le jaune d’œuf. Comme pour les mammifères durant l’allaitement, la contamination aux produits chimiques a lieu chez les oiseaux au stade embryonnaire. L’exposition aux produits chimiques perturbe le comportement sexuel des mâles adultes, endommage certains neurotransmetteurs, affaiblit les déficiences immunitaires et les hormones stéroïdes. NB: la testostérone fait partie des stéroïdes mais le texte ne précise pas que c’est de celle-là qu’il s’agit.

Les agents chimiques contaminateurs peuvent perturber les hormones et diminuer le dépôt osseux, ce qui apporte moins de calcium aux œufs. Les chlorures organiques (PCB, DDE, dieldrine) sont des facteurs reconnus de la baisse de l’attention parentale pendant la couvée, de perturbation des rituels nuptiaux et de troubles neurologiques (perturbation du comportement de fuite).

Les chlorures organiques agissent sur la glande thyroïde des goélands bourgmestre (Larus hyperboreus). Chez les oiseaux, la glande thyroïde contrôle le métabolisme, la croissance, le poids, le système nerveux, les plumes, la reproduction, la ponte des œufs et leur éclosion. Par conséquent, la moindre variation hormonale est à prendre en compte.

Une étude montre que les goélands accumulent tellement d’agents chimiques fluorés que certains processus biologiques pourraient s’en trouver modifiés.

Conclusion

Tout laisse à penser que les espèces arctiques subissent des changements considérables très probablement dus à l’influence ou à l’action des substances chimiques. Certains de ces changements pourraient être assez graves (par exemple, l’affaiblissement du système immunitaire, les perturbations hormonales, la modification du comportement). Les expositions aux produits chimiques sont particulièrement inquiétantes pour la faune quand on considère que la survie de beaucoup d’espèces est déjà sérieusement menacée. Dans certains cas, leur nombre diminue. Des études supplémentaires sont nécessaires pour évaluer les effets des mélanges chimiques, dont la présence est normale dans la nature. L’ensemble des résultats à ce jour démontre qu’un mouvement vers une législation chimique plus prudente est à étudier de près et que la recherche sur les effets des produits toxiques sur la faune a besoin de nouveaux financements.

WWF n’affirme pas que les polluants sont la seule ou même la plus importante menace pesant sur les espèces arctiques. Cependant, nous signalons qu’il est grand temps d’agir pour améliorer la législation chimique, surtout quand cela peut être fait avec un impact économique minimal et même présenter de sérieux avantages économiques et écologiques. Beaucoup de peuples arctiques souffrent également d’une lourde contamination. Afin de ne pas réitérer les erreurs du passé dans ce domaine, il faut dès à présent rehausser les exigences de sécurité en matière de produits chimiques.

Ecrire un commentaire

Les forêts françaises, "laboratoires" pour des crédits carbone exigeants

Lire l'article

Penser la post-croissance avec Tim Jackson : « il est temps de penser à la suite, de s’éloigner de la question et de l’obsession de la croissance »

Lire l'article