Une nouvelle écologie urbaine

Les villes sont devenues un lieu d’expérimentation écologique sans pareil. A l’heure où la protection de la nature dépend de plus en plus des citadins, c’est-à-dire de gens qui ne sont plus en contact direct avec elle, les villes ouvrent de nouvelles pistes : c’est la nouvelle écologie urbaine.

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Fribourg – Yann Arthus-Bertrand – Altitudes

En 2007, la proportion de la population urbaine a officiellement atteint 50% dans le monde. Une proportion qui dépasse déjà 70 % en Europe et en Amérique du Nord. Et qui augmente rapidement ailleurs tandis que la population rurale diminue drastiquement. Désormais, les quelque 2 % de la surface de la planète de territoires urbains hébergent plus de trois milliards d’habitants. Ils produisent plus de la moitié des richesses de la planète. Et pour ne prendre que cet exemple, Tokyo et New York produisent chacune plus de mille milliards de dollars de PIB, soit plus qu’aucun pays excepté les 12 plus riches.

L’écologie, en tout cas en Occident, ne concerne plus qu’indirectement les campagnes et les forêts : elle est devenue urbaine. La protection de la nature dépend désormais de gens qui ne sont plus en contact direct avec elle. Et cela, même s’il existe bien sûr une biodiversité à l’intérieur des villes, dont pigeons et platanes ne forment qu’une infime partie. Et même si le rôle des campagnes et des milieux naturels n’est pas négligeable.

Inscrire l’écologie dans la ville

Cette fracture géographique nécessite de recréer ou de rendre visible les liens qui existent entre des choix urbains et leurs conséquences le plus souvent invisibles et délocalisées. Car construire un immeuble ou une route, se rendre à son travail, faire ses courses, partir en vacances, choisir un régime alimentaire : tout cela a un impact sur l’environnement… Tout cela émet des gaz à effet de serre, utilise des produits chimiques plus ou moins toxiques, consomme des ressources variées. Tout cela pollue, parfois loin, dans des villes-atelier en Chine, parfois au cœur de nos cités. Mettre en relation les causes et les conséquences demande un véritable travail pédagogique, et celui-ci est indispensable si les collectivités veulent faire accepter les choix importants qui s’imposent à elles : car autant l’écologie peut susciter un élan collectif et une cohésion autour d’un projet, autant elle peut opposer militants et riverains (appelés alors, péjorativement, NIMBYs).

Préserver notre cadre de vie

Améliorer ou préserver le cadre de vie quotidien et urbain, c’est revenir à  une définition de l’environnement comme ce qui nous entoure, au sens large. Et ce peut être l’objectif d’une nouvelle forme d’écologie urbaine, dont le développement est crucial pour les politiques urbaines contemporaines. Avec, en tout premier lieu, un enjeu majeur de santé publique, puisque, pour ne citer que cet exemple, 1,3 millions de personnes meurent chaque année à cause de la pollution de l’air extérieur– en grande partie à cause de la pollution automobile dans les villes du Nord. Et que 2 millions de personnes meurent à cause de la pollution de l’air intérieur (liée à de mauvais foyers de combustion) dans les pays dits du Sud.

La liste de tous les chantiers possibles est longue, de même que celle des initiatives exemplaires, des bonnes pratiques et des espoirs qui sont explorés par les mairies, les collectivités locales et les citoyens. Car les villes sont devenues un lieu d’expérimentation écologique sans pareil. Le secteur du bâtiment est ainsi celui pour lequel existe le plus grand potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Un bon double vitrage diminue les perte de chaleur de 15 à 20 %, tandis qu’un système d’éclairage à détecteur de présence, l’usage d’ampoules basse consommation et une meilleure gestion de la lumière naturelle permettent de réduire de 75 % la consommation d’énergie par l’éclairage domestique. Tout cela peut être réalisé au bénéfice direct et financier des habitants, ce qui est souvent la condition de leur soutien (en diminuant leur facture énergétique, notamment). La diversité des pistes explorées est vaste : développer l’utilisation des énergies renouvelables, y compris à petite échelle avec du micro éolien ou du solaire thermique, encourager les toitures vertes, les transports doux, diminuer les déchets en volume, améliorer leur retraitement ou leur recyclage, etc. Tout cela est relativement bien connu.

Relocaliser

Mais il y a deux points très généraux sur lequel je souhaite insister. Le premier est la relocalisation. La dépendance des villes envers un « arrière-pays » de plus en plus grand et lointain fait peser un poids important sur l’environnement. N’importe quel fruit acheminé en avion de l’autre bout de la planète cause l’émission de plusieurs fois son poids en CO2, par exemple. Relocaliser une partie de la production est donc un enjeu majeur en termes de réchauffement climatique. C’est aussi, bien sûr, essentiel en termes de lien social et d’emploi. Les initiatives locales sont variées, des AMAP à l’agriculture urbaine. Mais cette relocalisation est également essentielle pour le travail pédagogique évoqué plus haut, qui vise à renouer le lien entre ville et nature.

Le second est celui de la densité urbaine. Chaque année, les villes s’étendent. Mais, contrairement aux idées reçues, les grandes villes du Nord voient leur densité diminuer. Les gratte-ciels, par exemple, sont essentiellement occupés par des bureaux, aussi les centres-ville se vident-ils le soir. En revanche les banlieues s’étendent sans cesse sur le modèle américain de pavillons dotés d’un jardin et éloignés du centre-ville. Cet étalement urbain se traduit par l’artificialisation des sols. En France, c’est l’équivalent d’un département qui est artificialisé tous les 10 ans, le plus souvent au dépend des terres agricoles. A l’échelle de la planète, environ 5 millions d’hectares de terres cultivables sont perdus du fait de l’urbanisation et de l’empiétement par les infrastructures. Cette extension génère un volume important de transports automobiles et de pollutions associées ; elle fait perdre des milliards d’heures à la société, en temps de transports, d’embouteillage, elle consomme des sommes considérables en carburant, des vies humaines par milliers en accidents, etc. Elle pose, à terme, un problème de disponibilité des terres agricoles.

Augmenter la densité urbaine, à condition de la rendre vivable pour tous, c’est le sujet de débats enflammés dans de nombreuses collectivités. Mais c’est un enjeu qui détermine presque tous les autres choix.

Inventer un nouveau modèle de société

Pour conclure, je voudrais donner une note d’espoir. Elle réside dans l’une des caractéristiques historiques des villes : leur capacité à mobiliser d’immenses ressources de talent et de créativité. C’est un atout essentiel pour la transformation écologique à venir. Car il reste à inventer un nouveau modèle de société et à le faire advenir. Non pas inventer une nouvelle utopie verte ou un phalanstère fleuri. Mais un monde réel et dynamique. Cela nécessitera de mobiliser la créativité scientifique, politique, spirituelle ou artistique de notre société. Et les villes formeront très probablement le terreau d’où émergeront ces nouvelles formes politiques et sociales.

Finalement, la transformation écologique à venir est une question de cohésion sociale car les problèmes écologiques menacent, comme toujours, d’avantage les plus vulnérables d’entre nous. Facture énergétique, migrations forcées, qualité de vie : face aux changements qui s’annoncent, il va falloir recréer de nouvelles solidarités. Il va falloir réapprendre à vivre ensemble. La convivialité est un mot cher aux écologistes. Dans la ville moderne que nous connaissons, froide et impersonnelle, il sonne comme une invitation. Car transformer la société ne sera possible que si nous parvenons à retisser des liens entre les citoyens : L’écologie urbaine est un nouvel humanisme.

Olivier Blond

(Un texte publié, avec quelques modifications, en anglais, dans le magazine Queries)

Olivier Blond
Olivier Blond

Olivier Blond est directeur éditorial de la fondation GoodPlanet. Il a créé la page écologie de Courrier International et participé à la création de l’émission Vu du Ciel sur France2.

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