Pollution des mers : Les océans comme poubelle du monde

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Pollution marine - Rejet d'une mine d'or aux Philippines pollution marine - Yann Arthus-Bertrand

 

Le 20 avril 2010, la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon explose ; elle sombre deux jours plus tard au large de la Louisiane, provoquant la pire catas­trophe écologique de l’histoire des États-Unis et la deuxième plus grande marée noire de l’histoire. Pendant près de trois mois, ce sont des centaines de millions de litres de pétrole brut qui se répandent dans le golfe du Mexique.

Torrey Canyon, Amoco Cadiz, Exxon Valdez, Erika, Prestige… comme Deepwater Horizon, ces noms renvoient à des images de côtes souillées et d’oiseaux mazoutés. Pourtant, les marées noires ne représentent que 10 % des déversements d’hydrocarbures dus au trans­port maritime et aux installations pétrolières dans les océans, les 90 % restants provenant des rejets opérationnels des navires, souvent appelés « dégazages » ou « déballastages ». Ces rejets volontaires d’importants volumes d’eau souillée d’hydrocarbures sont réalisés lors du nettoyage des cuves et des ballasts des navires, clandestinement et, le plus souvent, en toute impunité, ce qui rend leur évaluation difficile. Une étude réalisée en 2003 par le WWF estimait la quantité des hydrocarbures issus de dégazages en Méditerranée entre 0,7 et 1,2 million de tonnes par an, soit près de cinquante fois la marée noire de l’Erika !

Ces déversements ne représentent à leur tour qu’un tiers du volume des hydrocarbures présents dans les océans. Les deux autres tiers proviennent des activités terrestres indus­trielles ou domestiques. Les fuites ou les sabotages des exploitations pétrolières au Nigeria déversent ainsi chaque année dans le delta du Niger l’équivalent de la marée noire de l’Exxon Valdez – soit près de 42 000 millions de litres de pétrole – et en font l’une des zones les plus polluées de la planète.

Les marées noires ne sont donc, en fait, qu’une petite goutte d’huile dans un océan d’hy­drocarbures. Depuis quelques années, leur nombre est même en régression, grâce notam­ment à l’adoption de réglementations internationales, imposant par exemple aux pétroliers et autres tankers d’avoir une double coque. Mais, toutes origines confondues, les pollutions aux hydrocarbures ne représentent encore qu’une petite partie de tous les déchets qui arri­vent dans les océans. Car les océans sont le réceptacle final de la plupart des détritus pro­duits par les hommes et des pollutions qui proviennent de l’intérieur des terres.

Comment l’agriculture asphyxie le milieu marin

Alors que les marées noires se font plus rares, les marées vertes sont, quant à elles, de plus en plus fréquentes. C’est le cas en France où elles dénaturent les côtes de Bretagne, mais également en Chine, en mer Baltique, ou encore en Amérique latine. À l’origine de ce phé­nomène : les élevages intensifs et les déjections animales, mais aussi l’utilisation massive d’engrais azotés qui s’infiltrent dans les sols, rejoignent les cours d’eau et ruissellent jusqu’à la mer. Ces fertilisants d’origine organique ou minérale apportent un excès de nutriments dans le milieu marin – un phénomène appelé « eutrophisation ». Combinés à d’autres fac­teurs comme l’ensoleillement, l’augmentation des températures ou encore une situation géographique confinée, ils favorisent la prolifération d’algues vertes. Dangereuses pour les êtres vivants seulement lorsqu’elles entrent en décomposition, ces algues dénaturent les plages et les paysages. Encore n’est-ce là qu’une forme d’eutrophisation. Dans d’autres cas, les algues microscopiques en excès sont décomposées par d’autres micro-organismes, qui prolifèrent jusqu’à consommer l’essentiel de l’oxygène disponible. On assiste alors à l’ap­parition d’une « zone morte », dans laquelle les autres formes de vie – poissons, crustacés ou mammifères marins – ne peuvent plus survivre car elles sont asphyxiées.

La taille et le nombre de ces zones mortes varient selon l’afflux des nutriments, les conditions météorologiques et les courants. D’après certaines estimations, il y aurait plus de 400 zones mortes dans le monde, un chiffre qui a doublé tous les dix ans depuis 1960. L’une des plus importantes se situe entre le golfe du Mexique et le delta du Mississippi. Le fleuve mythique, bordé par de très nombreuses exploitations agricoles et notamment par d’immenses champs de maïs, charrie en effet chaque année plus de 1 million de tonnes d’azote et de potassium dans le golfe, où la zone morte s’étend, selon les années, sur plus de 20 000 kilomètres carrés. Cette zone morte a des conséquences désastreuses sur l’économie locale qui, outre qu’elle dépend en grande partie de la pêche, a déjà subi l’ouragan Katrina et la marée noire de BP. Conscientes du problème, les autorités ont tenté d’y remédier, mais l’accroissement de la culture du maïs n’a fait qu’aggraver la situation.

 Les océans, destination finale de nos déchets

L’agriculture n’est pas la seule activité à rejeter des polluants à la mer. Qu’elles soient indus­trielles ou domestiques, toutes les activités menées à terre ont une part de responsabi­lité dans la pollution marine, à commencer par notre façon de consommer. Bouteilles en verre ou en plastique, boîtes de conserve, chaussures, filets de pêche abandonnés, mais aussi mégots de cigarette, Coton-Tiges, briquets, etc., la liste est longue de ces déchets qui finissent sur les plages du monde entier. D’après le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), 80 % des déchets présents dans les océans proviennent ainsi de l’intérieur des terres, le reste étant soit abandonné sur les plages, soit jeté directement à la mer.

Selon les Nations unies, 60 à 90 % de ces « déchets aquatiques », comme on les appelle, sont constitués de plastiques. Chaque année, 6,5 milliards de kilos de déchets en matières plas­tiques sont ainsi déversés dans les océans, soit 206 kilos par seconde ! Certains sont portés par les courants et forment des concentrations comme le Great Pacific Garbage Patch, sur­nommé le « continent de plastique », qui s’étend entre la Californie et Hawaii sur une surface de 3,43 millions de kilomètres carrés, soit le tiers de l’Europe !

À terme, 70 % des déchets rejetés dans les océans finissent par couler. Ils se déposent alors sur les fonds marins, où ils forment parfois une sorte de tapis qui empêche les échanges entre l’eau et les sédiments, asphyxiant ainsi ces milieux où se concentre une grande partie de la biodiver­sité marine.

Pollution des mers invisible

Dans de nombreux pays en développement, 80 à 90 % des eaux usées finissent directement dans les océans, et même dans les pays développés, les réseaux d’assainissement n’empêchent pas toujours bactéries et produits chimiques d’atteindre le milieu marin. Boues toxiques, sol­vants, métaux lourds, hydrocarbures, acides divers et variés, résidus de toutes sortes : chaque année, des centaines de tonnes de déchets industriels toxiques finissent dans les océans après avoir été déversés dans la nature par certains industriels. Difficiles à quantifier car souvent générés en dehors de tout contrôle et de tout cadre légal, ces déchets peuvent avoir des conséquences graves sur le milieu marin et la santé humaine. C’est le cas du plomb ou encore du mercure, que l’on retrouve de plus en plus dans certaines espèces de poissons des­tinées à la consommation humaine. Le mercure peut en effet avoir des effets toxiques graves sur les systèmes nerveux, digestif et immunitaire, et sur les poumons, les reins, la peau et les yeux. C’est ainsi que dans le petit village côtier de Minamata, au Japon, dans les années 1950, plusieurs milliers de personnes sont mortes d’une maladie jusqu’alors inconnue. Ce n’est que des années plus tard que l’on a découvert que l’ensemble des poissons et coquillages de la baie, qui était le principal moyen de subsistance de la population locale, avait été contaminé par les rejets de chlorure de méthylmercure d’une usine voisine.

Les pollutions bactériologiques proviennent principalement des déjections humaines ou animales qui, une fois dans les océans, exposent les baigneurs à des gastro-entérites, hépatites, etc. Rien qu’aux États-Unis, près de 3,5 millions de personnes contractent ainsi chaque année une maladie du fait de la pollution des eaux de baignade, et en Europe, malgré la présence là aussi de stations d’épuration, les fermetures de plages pour cause de mauvaise qualité des eaux se multiplient.

Au large du Japon, l’eau utilisée pour refroidir les réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima en 2011, rejetée irradiée par milliers de tonnes dans l’océan, a répandu de nom­breux éléments radioactifs. Après les retombées d’essais nucléaires, l’immersion de déchets radioactifs – en toute légalité – jusque dans les années 1980, puis le nuage deTchernobyl, sans oublier les épaves de sous-marins nucléaires comme l’USS Scorpion ou le Koursk qui gisent sur les fonds marins, ces doses de radioactivité ne sont pas les premières qu’ont eu à absor­ber par les océans, indépendamment de leur radioactivité naturelle.

Santé publique

Les pollutions chimiques proviennent des centres industriels ainsi que des produits de notre quotidien : médicaments usagés, cosmétiques, lessives, détergents, peintures, etc., libèrent dans l’environnement des molécules qui ont des effets non seulement sur le milieu marin mais aussi sur la santé humaine. Certains sont, par exemple, de puissants perturbateurs endocriniens qui peuvent entraîner des troubles de la reproduction (per­turbation dans la maturation sexuelle, baisse de la fertilité, malformations des organes reproducteurs, augmentation de la fréquence de certains cancers, etc.), causer des troubles du comportement,ou encore altérer le système immunitaire. Des études réalisées sur certaines populations de poissons particulièrement exposées à des perturbateurs endocriniens – issus des urines de femmes prenant des contraceptifs – ont même montré que ces molécules pou­vaient aboutir, à terme, à un changement de sexe chez les poissons.

Présentes dans l’eau, transportées par les courants, des molécules comme les métaux lourds et les polluants organiques persistants (POP) présentent la particularité de perdurer plu­sieurs années dans l’environnement, voire plusieurs décennies, avant d’être entièrement dégradées. Elles s’accumulent le long de la chaîne alimentaire, et c’est ainsi que la chair des phoques et des mammifères marins est fortement contaminée en Arctique, ce qui menace la santé des peuples autochtones, qui s’en nourrissent.Les usines les plus proches sont à des milliers de kilomètres, mais la blancheur immaculée de la glace est trompeuse : l’océan est devenu une poubelle.

6,5 milliards de kilos de déchets plastiques sont déversés chaque année dans l’océan.

Cent à mille ans sont nécessaires pour que le plastique se dégrade. Les déchets en plastique, transportés des caniveaux aux rivières, puis jusqu’à la mer, envahissent les océans à raison de 206 kilos par seconde. Même si une grande partie de ces déchets coule, une quantité non négligeable flotte et forme « une soupe de plastique », et même un « continent de plastique » dans le Pacifique, d’une taille équivalente à cinq fois la France. Ces plastiques empoisonnent les océans et menacent la survie des espèces marines.

Ce texte est extrait du livre L’Homme et la mer, publié par la fondation GoodPlanet, aux éditions La Martinière.

Quelques unes des dernières marées noires.

2007: pétrolier Hebei Spirit, 10.500 tonnes de pétrole brut déversé, 300 km de côtes touchées, Corée du sud

2006: bombardement israélien des cuves de la centrale électrique de Jiyyeh, Liban, 15.000 t

2003: pétrolier Tasman Spirit, plus de 12.000 t, Pakistan

2002: pétrolier Prestige, 64.000 t de fioul lourd, 2.600 km de côtes touchées, Galice (Espagne)

2001: plate-forme pétrolière P-36, 350.000 t, Bacia de Campos, Brésil

1999: pétrolier Erika, 20.000 t de fioul lourd, 400 km de côtes touchées, Bretagne (France)

1996: pétrolier Sea Empress, 73.000 t, Pays de Galles

1993: pétrolier Braer, 84.500 t, Iles Shetland

1992: pétrolier Aegean Sea, 67.000 t, Galice (Espagne)

1991: pétrolier Haven, 144.000 t, Gênes (Italie)

1991: pétrolier ABT Summer, 260.000 t, Angola

1991: guerre du glofe, 800.000 t, Koweit

1989: pétrolier Exxon-Valdez, 38.500 t de pétrole brut, 800 km de côtes touchées en Alaska (Etats-Unis)

1983: pétrolier Castillo de Belver, 250.000 t, Afrique du sud

1983: puits offshore de Nowruz (Iran), 250.000 t

1980: pétrolier Irenes Serenade, 103.000 t, Grèce

1979: pétrolier Atlantic Empress, 276.000 t, Caraïbes

1979: plate-forme de forage Ixtoc, Golfe du Mexique, entre 500.000 et 1.500.000 t

1978: pétrolier Amoco-Cadiz, 227.000 t de pétrole brut, 360 km de côtes touchées, Bretagne (France)

1976: pétrolier Urquiala, 101.000 t, Galice (Espagne)

1972: pétrolier Sea Star, 115.000 t, Glofe d’Oman

1967: pétrolier Torrey-Canyonn, 121.000 t de pétrole brut, 180 km de côtes touchées, Pays de Galles

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