Neutralité carbone : il faut une transformation radicale des modèles économiques des entreprises

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Promesses de « neutralité carbone », annonces de « compensation des émissions » des entreprises : il devient de plus en plus difficile de démêler le vrai du faux, l’honnête de l’abusif, l’exemplaire de l’anecdotique.

D’emblée, quelque chose dans ces déclarations heurte la raison. Comment cette entreprise-ci peut-elle se revendiquer « neutre en carbone » alors que ses émissions augmentent ? Comment celle-là peut-elle « annuler ses émissions » alors que son cœur d’activité participe directement à l’aggravation du problème climatique ?

Ces annonces sont souvent accompagnées d’excellentes justifications techniques (« notre neutralité s’applique à un périmètre restreint de nos émissions… ») ou sémantiques (« notre neutralité n’est qu’une étape vers l’atteinte du net zéro… »). Malgré cela, la défiance de l’opinion publique ne cesse légitimement de grandir et vient questionner la réelle ambition de ces entreprises. Au fond, ce qui pose problème, c’est peut-être que l’on puisse revendiquer un impact nul dans un monde qui ne cesse de se dégrader.

Etats, collectivités territoriales, entreprises, individus, notre objectif commun est d’atteindre avant 2050 le « net zéro » (c’est-à-dire l’équilibre entre les émissions et les puits de carbone mondiaux) à l’échelle de la planète, de manière à limiter le réchauffement à +2°C, voire +1,5°C. Cet objectif de neutralité globale est rigoureusement défini par la science climatique et gravé dans le marbre de l’accord de Paris.
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Or, nous pensons que la traduction du concept de neutralité dans le monde de l’entreprise a échoué, probablement du fait d’une interprétation trop simpliste.

Malgré de bonnes intentions, trop d’organisations ont notamment l’illusion de pouvoir annuler le problème climatique, principalement à grand renfort de « compensation carbone », avec les conséquences que l’on connaît : triomphe du court-termisme, angoisses du management sur la manière d’y arriver et de communiquer, démobilisation des collaborateurs (« à quoi bon agir, si le travail est fait par d’autres ? »), opacité des efforts de réduction des émissions (« à quoi bon réduire, puisque le total fait de toute façon zéro ? »).

Nous appelons à un changement radical de paradigme dans la définition des concepts et l’utilisation des mots.

Il nous semble plus efficace de considérer les entreprises non plus comme des individualités affairées à rechercher « leur propre zéro », mais plutôt comme des vecteurs d’action au service de la neutralité du monde et des territoires. En somme, il faudrait passer d’un objectif individuel statique, autocentré et opaque (« je suis neutre »), à une aventure collective, dynamique et transparente au service de tous (« je suis un artisan de la neutralité carbone mondiale et française, en voici les preuves »).

Trois batailles à livrer

Pour donner corps à cette ambition, trois batailles doivent être menées en parallèle. Première bataille : il faut remettre au centre du jeu, et en toute transparence, l’exigence de réduction des émissions à la source. Et ce, dans les temps impartis et à la hauteur des budgets carbone sectoriels définis par les scénarios climatiques ou les stratégies nationales bas-carbone.

Deuxième bataille : il faut encourager les entreprises à devenir d’actives contributrices (et non plus compensatrices) à la baisse des émissions mondiales sur le long terme. Tant à travers leurs financements (les règles de mise en œuvre des marchés internationaux carbone devront être surveillées de près à la COP25) qu’à travers la commercialisation de produits et services bas-carbone.

Troisième bataille : il faut que chacune de ces entreprises endosse une part de l’immense effort de conservation et de développement des puits de carbone. L’agro-écologie doit devenir la norme à travers l’agriculture de conservation, biologique et régénérative, l’agroforesterie et une combinaison intelligente entre agriculture et élevage. Les forêts, les mangroves, les zones humides, et en particulier les tourbières, doivent être préservées et restaurées. Quant aux terres dégradées, elles doivent être reboisées et reforestées en favorisant la biodiversité.

Nous invitons les entreprises à suivre leurs performances sur chacun de ces trois fronts au moyen d’indicateurs de suivi robustes et pilotés dynamiquement. Quant à la première bataille, qui consiste à réduire les émissions de gaz à effet de serre dans la chaîne de valeur de l’entreprise, elle reste la plus importante. Et aucune des victoires remportées sur les deux autres fronts ne saurait venir la « compenser ».

S’aligner sur la neutralité carbone appelle à une transformation radicale des modèles économiques des entreprises, à une remise en question complète des modes de production. Il s’agit peut-être du chantier de transformation le plus ambitieux qu’un responsable d’entreprise aura à mener au cours de sa carrière.

« Neutralité carbone : il faut une transformation radicale des modèles économiques des entreprises », publié initialement dans Le Monde

Experts en transition écologique, Renaud Bettin et César Dugast ont rédigé cette tribune. Ils sont membres du Pôle neutralité de Carbone 4, cabinet de conseil spécialisé sur la transition énergétique et l’adaptation au changement climatique, et cofondateurs de Net Zero Initiative, action menée en partenariat avec des entreprises françaises pour rendre cohérentes les politiques d’entreprises avec l’accord de Paris.

Les autres signataires : Yann Arthus Bertrand (Fondation Goodplanet) ; Richard Baron (2050 Pathways Platform) ; Fouzi Benkhelifa (Origins. earth) ; Fabrice Bonnifet (Collège des Directeurs du Développement Durable) ; Sylvain Boucherand (B & L Evolution) ; Dominique Bourg (Université de Lausanne) ; Philippe Ciais (Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, LSCE) ; Michel Colombier (Institut du Développement Durable et des Relations Internationales, IDDRI) ; Christian Couturier (Solagro, négaWatt) ; Minh Cuong Le Quan (Staterre) ; Ronan Dantec (Climate Chance) ; Michel Dubromel (France Nature Environnement) ; Alexandre Florentin (Carbone 4, Net Zero Initiative) ; Augustin Fragnière (Centre interdisciplinaire de durabilité, Université de Lausanne) ; Sabine Frank (Carbon Market Watch) ; François Gemenne (Université de Liège) ; Michel Gioria (ADEME Île-de-France) ; Gaël Giraud (Chaire Économie et Prospérité) ; Alain Grandjean (Fédération Nicolas Hulot, FNH) ; Géraud Guibert (La Fabrique Écologique) ; Antoine Guillou (Terra Nova) ; Jonathan Guyot (All4trees) ; Stéphane Hallaire (Reforest’action) ; Jean-Marc Jancovici (The Shift Project) ; Jean Jouzel (Climatologue) ; Alain Karsenty (Cirad) ; Arthur Laurent (Microsol) ; Elisabeth Laville (Utopies) ; Bettina Laville (Comité 21) ; Hervé Le Treut (Sorbonne-Université, Ecole Polytechnique) ; Stéphane Le Foll (Initiative 4 pour 1000) ; Joël Lebreton (Agrisud International) ; Tristan Lecomte (Pur Projet) ; Benoit Leguet (I4CE) ; Maud Lelièvre (Les Eco Maires) ; Dr. Martin Cames (Öko Institut) ; Charlotte Meyrueis (Cœur de Forêt) ; Arnaud Montebourg (La Compagnie des Amandes) ; Laurent Morel (Institut français pour la performance du bâtiment – IFPEB) ; Xavier Morin (Canopée) ; Bertrand Pancher (Association Bilan Carbone) ; Patrice Papet (Planète Urgence) ; Emmanuel Poilane (Initiative Développement) ; Bruno Rebelle (Transitions Développement Durable) ; Marie-Noëlle Reboulet (Groupe énergies renouvelables et solidarités – GERES) ; Julien Vidal (Ça commence par moi) ; Carsten Warnecke (New Climate Institute).

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