Hubert Reeves : « Il n’est pas certain que l’humanité survive »

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Hubert Reeves, astrophysicien canadien et écologiste convaincu, présentait à la Fondation GoodPlanet le film La Terre vue du cœur, réalisé par Iolande Cadrin-Rossignol. Ce documentaire, sorti le 23 mai 2018 en salle, sensibilise le spectateur à la préservation de la biodiversité. Dans un clin d’œil à La Terre vue du ciel de Yann Arthus-Bertrand, Hubert Reeves  met en lumière l’importance de notre affect pour se sentir impliqué dans la préservation de la nature.

Pourquoi avez-vous participé à ce film ?

J’ai participé car j’ai la chance d’être connu. Quand quelqu’un atteint une certaine notoriété, sa parole prend de l’importance. Si je suis astrophysicien de métier, je suis écologiste d’intérêt pour la situation présente. Il y a une responsabilité, lorsque l’on est connu, d’utiliser cet avantage pour faire passer des messages. Les messages, nous les connaissons, par exemple les oiseaux ont perdu 30% de leur diversité, mais les gens ne réalisent pas ce que cela veut dire pour eux dans un futur proche. Je prends la parole pour essayer de les sensibiliser davantage encore. En astronomie, lorsqu’on parle d’avenir, on essaye d’anticiper sur des millions d’années. Ici, on parle de décennies. Personne ne sait comment sera la planète dans 30 ou 50 ans selon les décisions que nous prenons maintenant.

La situation est-elle critique ?

On peut considérer qu’il n’est pas certain que l’humanité survive. Cela dépend de nos choix. L’avenir pourrait être bien mieux comme bien pire.

Donc la situation est critique !

Cette planète a été malmenée par l’humanité et les ravages commencent à se faire sentir un peu partout. On sait, si on parle du réchauffement climatique, que la température va continuer d’augmenter, avec tous les effets indésirables et ingérables que l’on connait comme les tempêtes de plus en plus violentes, la pollution de l’air, l’acidification de l’océan ou l’érosion de la biodiversité. Tout cela commence à être connu. On a tellement abimé cette planète, on l’a tellement saccagée que l’habitabilité de la planète reste en question. Va-t-elle rester habitable, du moins pour les êtres humains ? Nous sommes une espèce fragile. Encore une fois, cela dépend de nos choix actuels.

L’Homme est-il responsable de tous les maux actuels ?

L’Homme a une très grande puissance mais il a beaucoup de mal à la gérer. Il suffit de se rappeler de la Guerre froide pour s’en convaincre. Pendant cette période, l’humanité a frôlé la catastrophe. À plusieurs reprises, nous avons failli être éliminés par notre propre activité. C’est l’Homme qui a créé la bombe atomique. De la même manière, c’est l’Homme qui a créé tous les appareils qui permettent de saccager la nature, de couper les forêts, de stériliser les sols, de faire de la surpêche. Aujourd’hui, là est le problème majeur : comment allier notre très grande puissance et notre survie ? L’être humain menace lui-même sa propre existence.

Les Etats-Unis, première puissance mondiale, s’affichent clairement comme un pays climato-septique par la voix de son président Donald Trump. A-t-on des raisons d’être optimiste ?

Paradoxalement, Donald Trump a joué un rôle positif. Par son attitude climato-septique, il a éveillé les Américains plus que jamais à ces problématiques. En réaction à Donald Trump, énormément d’Etats et de villes aux Etats-Unis sont désormais plus verts que ce que l’on souhaitait ! Du fait que les Américains se sentent presque humiliés d’avoir un président qui comprend si peu ce qui se passe, il y a eu cette réaction positive. Je crois que les villes sont beaucoup plus importantes que les gouvernements pour cela. Je fais souvent des conférences dans des villes françaises, canadiennes, belges ou suisses et je constate souvent que des initiatives positives pour l’environnement sont déjà bien engagées au niveau de la municipalité, à propos du compostage ou des pesticides par exemple. Les gouvernements prendront le train en marche.

Donc il y a une lueur d’espoir ?

Il se passe des choses positives qui font qu’on peut envisager, et cela s’améliore d’années en années, une force de restauration qui va s’opposer à celle de la détérioration. La force de restauration prend de la vigueur, il y a un éveil, une prise de conscience et des gens qui sont prêts à faire quelque chose. Il ne faut pas oublier toutefois que la force de détérioration se poursuit avec la déforestation par exemple et tous les problèmes actuels que l’on connait. On assiste à un combat entre ces deux forces. Il y a un avenir, mais ce ne sera pas facile.

Comment agir ?

C’est une question d’attitude. Il faut éveiller cette envie d’intervenir, de dire : « ça ne peut pas continuer comme cela, il faut agir activement ». Il faut avoir cette attitude combattante, militante. Ensuite, c’est du cas par cas. Ce qu’il faut faire diffère d’un endroit à l’autre. Des règles générales sont édictées dans des livres vendus en librairie mais il ne suffit pas de lire, il faut agir ! Quand on arrive à convaincre les gens, et non pas à les obliger ou à les sermonner, qu’ils sont eux-mêmes en danger, eux et leurs enfants, ils trouvent eux-mêmes ce qu’il faut faire. Nous avons besoin d’innovation, de nouvelles idées. Nous connaissons les méthodes inefficaces et celles qui permettraient à la planète de rester habitable pour les humains.

Pour toutes ces raisons, vous avez décidé de participer à La Terre vue du cœur ?

Il ne faut pas se contenter de savoir des choses, il faut se sentir impliqué et cela touche à la dimension affective, celle que l’on associe généralement au cœur. Le but du film, c’est que toutes ces choses que l’on sait sur la nature et l’environnement – l’information de la menace est universelle même si certains le nient – nous fassent passer de la connaissance à l’action. Et pour passer à l’action, il faut réveiller les émotions. C’est ce que veut dire La Terre vue du cœur. La connaissance abstraite n’est pas suffisante pour mobiliser les énergies pour se mettre en marche. Il faut une connaissance qui touche à la personne elle-même dans son existence, dans sa vie, dans ses émotions.

Propos recueillis par Maxime Dewilder

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