Denis Couvet sur l’IPBES : « il ne suffit pas de dire que la biodiversité décline, l’important reste ce que nous pouvons faire »

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Denis Couvet, professeur du Muséum national d’histoire naturelle, travaille sur les relations entre la biodiversité, l’agriculture, la politique et les sociétés humaines. Dans cet entretien, écrit et vidéo, il explique le rôle de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques). Au mois de mars, cet organisme scientifique a rendu des rapports inquiétants sur l’état de la biodiversité.

Quelles sont les conclusions des derniers rapports de l’IPBES (Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques) ?

La disparition de la biodiversité est très préoccupante : elle concerne les espèces et les écosystèmes menacés ainsi que la biodiversité ordinaire avec les oiseaux et les pollinisateurs. Ce phénomène altère le fonctionnement des écosystèmes dont nous dépendons, notamment au travers de l’agriculture. L’IPBES travaille sur différents scénarios. Tous ceux dans lesquels la croissance économique est la priorité conduiront à un déclin plus important de la biodiversité.

Qu’est-ce que l’IPBES, qui tire ces conclusions alarmantes ?

Cette plateforme créée par les Nations-Unies en 2012 travaille sur la biodiversité et les services écosystémiques. Elle vise à améliorer l’interface entre la science et les décideurs politiques et à intégrer l’ensemble des savoirs universitaires ou traditionnels sur la diversité du vivant.

Comment ses rapports sont-ils rédigés ?

Sur le modèle du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), il y a un appel à candidature. Les auteurs rédigent un rapport qui est ensuite soumis à l’approbation des gouvernements.

À quoi sert l’IPBES alors que depuis des années, les études scientifiques et les rapports montrent déjà une crise de la biodiversité ?

L’IPBES produit une expertise scientifique qui est ensuite évaluée et validée par les gouvernements à la différence d’autres travaux scientifiques. De plus, elle lie la biodiversité et les services écosystémiques.

Est-ce que cela débouche sur quelque chose ?

Comme le GIEC, l’objectif est que les gouvernements endossent les résultats des scientifiques et les considèrent par la suite comme des faits incontournables pour édicter des politiques publiques. Pour le moment, les gouvernements sont un tout petit peu schizophrène puisqu’ils endossent ces conclusions mais n’en tiennent pas vraiment compte dans leurs décisions.

L’IPBES a été fondée en 2012. Pourquoi cela a-t-il pris autant de temps à se mettre en place ?

La biodiversité est plus complexe que le climat. Le dérèglement climatique peut se formaliser en termes de gaz à effet de serre émis et de températures moyennes. Les mesurer et les réguler s’avère plus aisé. Pour la biodiversité, les dimensions sont plus variées : faut-il protéger les espèces menacées dans les pays tropicaux ? faut-il préserver les fonctions écosystémiques ? et à quelle échelle ?  Car toutes les activités humaines impactent la biodiversité.

Quel a été le retour médiatique ?

Il a été faible. Les scénarios de l’IPBES ont été peu discutés dans les médias. Il ne suffit pas de dire que la biodiversité décline, l’important reste ce que nous pouvons faire. De ce point de vue, le scenario de l’IPBES sur le fait de cesser de se focaliser sur la croissance économique et transformer la société et nos valeurs mérite d’être débattu dans les médias. Ces conclusions sont inaudibles alors que l’écologie est pourtant devenue un sujet important puisqu’elle dicte les contraintes économiques présentes et futures.

 Et comment intéresser le public avant qu’il ne soit trop tard ?

L’étude du Muséum sur le déclin des oiseaux communs possède l’avantage d’alerter tout en étant concrète. Dans son quotidien, tout le monde peut constater leur disparition. Il y a aussi un besoin de scénarios alternatifs pour présenter la biodiversité de manière constructive. L’essor de l’agroécologie et de l’agriculture biologique prouve que le public a besoin de savoir ce qu’il peut faire individuellement ou collectivement.

Quel objectif, sur le modèle du climat, faudrait-il fixer pour la biodiversité ?

La question commence à émerger chez les experts. Il ne sera pas possible d’arrêter le déclin de la biodiversité, on va donc se fixer un objectif de minimisation de l’érosion du vivant. Ensuite sur les objectifs, si on considère que l’agriculture est sans doute le premier facteur de pression sur la biodiversité, les solutions seront donc à chercher du côté de notre régime alimentaire. Trop riche en sucre en gras et en viande, il peut évoluer. Sans forcément devenir végétarien, adopter un régime de type méditerranéen peut-être une piste. Et, de plus, c’est bénéfique pour la santé.

Plus concrètement ?

Pour ne pas se décourager, il convient de se fixer des objectifs réalistes. Il faut essayer de comprendre pourquoi nous n’arrivons pas à enrayer la disparition de la biodiversité. Est-ce parce que la biodiversité est complexe ? Avons-nous trop mis l’accent sur les espèces menacées ? Et plutôt le mettre sur les milieux et les services écosystémiques ? Avoir 17 % d’espaces protégées ne suffit pas, il faut aller plus loin en fixant des politiques de biodiversité dans les 80 % qui ne sont pas des aires protégées. Et donc de prendre en compte les services rendus par la nature comme la fertilité des sols, la pollinisation. Les acteurs économiques devraient y être sensibles.

Qu’attendre de la prochaine rencontre de l’IPBES à Paris en 2019 ?

On peut attendre une amplification des résultats de l’IPBES, qu’ils soient mieux connus des politiques. J’attends qu’on y discute les scénarios alternatifs. La croissance économique et la compétitivité régionales sont des illusions. L’innovation sociale et la frugalité heureuse sont des enjeux fondamentaux pour les sociétés. Si vous voulez le bonheur de vos enfants et petits-enfants, il faut se pencher sérieusement sur ces scénarios-là. Miser sur l’innovation sociale afin de développer la frugalité heureuse ne sera pas évident car les êtres humains y sont généralement peu sensibles.

Un dernier mot ?

 L’avenir de l’humanité comme de la biodiversité, c’est la frugalité heureuse !

Propos recueillis par Julien Leprovost et Maxime Dewilder

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