Ouch Leng : « au Cambodge, le pouvoir ne respecte ni la loi, ni la forêt. »

Publié le : Last updated:

ouch leng

Ouch Leng, militant écologiste cambodgien © Goldman Environmental Prize

Ouch Leng a grandi au sein d’une famille de paysans pauvres de la province de Takeo, à quelques dizaines de kilomètres de Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Lorsque les Khmers Rouges prennent le pouvoir, la  jungle devient pour quatre années le refuge de sa famille. Dans ce petit pays du sud-est asiatique, l’écosystème forestier est menacé par des entreprises à qui le gouvernement cède des ELC (Economic Land Concessions ou concessions économiques sur des terres). Ces baux leur permettent d’expulser les habitants et de couper les arbres pour les bois précieux. Il a créé l’organisation Cambodia Human Rights Task Forces (groupe d’action en faveur des droits de l’homme au Cambodge) en 1993 pour défendre les victimes d’expropriation et protéger la forêt à qui il doit tant. En 2015, l’activiste a mis à jour 2000 cas d’exploitation illégale de bois. Il a ainsi pu faire connaître son combat dans le monde entier. Et a reçu lundi 18 avril le prix Goldman, qui récompense des militants écologistes de terrain.

Dans le dernier rapport de votre organisation en 2011, vous indiquez que plus de 3 millions d’hectares de forêt sont affectés à des concessions économiques. Comment fonctionne ce système des ELC (Economic Land Concessions, ou concessions économiques terriennes)?

Ce système a été créé par le gouvernement, sans vote ni concertation avec les populations. Il permet de légaliser une forme de corruption du gouvernement, qui reçoit de l’argent des entreprises. En échange, elles exploitent les espèces de bois précieux de la forêt. Les ELC ont appauvri les gens : les compensations reçues ne valent rien comparées à la valeur des terres qu’ils perdent.

Justement, quel genre de compensation reçoivent les familles expulsées ?

Le gouvernement verse une maigre indemnité aux populations lorsqu’il les expulse alors qu’il reçoit des millions de dollars des entreprises. Les familles reçoivent aussi un petit terrain pour les dédommager. Mais ce système est incompréhensible : les locaux sont déjà les propriétaires de leurs terres, ils n’en veulent pas d’autres !

Qu’est-ce que cette collusion  entre le gouvernement et les entreprises implique ?

Avec mon ONG, nous aimerions que les entreprises négocient directement avec les populations avant de les expulser sans préavis. Mais les entreprises, souvent chinoises ou vietnamiennes, fonctionnent comme des mafias : elles payent des pots de vin au gouvernement pour accélérer les expulsions et accaparer des terrains. Elles payent les ministres et les forces armées plutôt que les populations. Si les compagnies étrangères devaient dédommager au juste prix  les habitants, elles perdraient des millions.

Le Cambodge est le pays où la déforestation est la plus rapide du monde. La valeur commerciale du bois illégal est estimée à 11 milliards de dollars au niveau mondial, ce qui est comparable à la valeur du marché de la drogue (13 milliards de dollars). Mais à quels marchés ce bois est-il destiné ?

Le bois coupé au Cambodge est transporté au Vietnam et en Chine majoritairement, mais aussi en Corée du Sud.

Vous photographiez et filmez les espaces de déboisement pour réunir des preuves, vous avez travaillé sous couverture dans une de ces entreprises…Pourquoi avez-vous décidé de dédier votre vie à la protection de la forêt ?

Mes terres et mes plantations ont été confisquées puis détruites par les autorités locales. Nous sommes retournés à Phnom Penh. J’ai alors décidé de me battre contre les exploitations forestières illégales. J’ai vu les entreprises couper le bois tous les jours sans que l’on ne puisse faire quoi que ce soit. Malgré les protestations de la population, le gouvernement n’agit pas : au contraire, il soutient ce commerce illégal. C’est pourquoi j’ai décidé d’agir, malgré les menaces du gouvernement et des entreprises.

Vous recevez chaque jour des menaces de mort. De qui proviennent-elles et comment mener un tel combat lorsqu’on en est victime ?

Il n’y a personne pour dire haut et fort ce qu’il se passe dans les forêts cambodgiennes. Il est nécessaire d’interpeller la communauté internationale pour qu’elle aide les Cambodgiens à résoudre ces problèmes. Il faut absolument protéger ce qu’il reste de la forêt. Certaines organisations internationales proposent de me reloger avec ma famille dans un endroit sûr. Mais je travaille dans la jungle, à la vue de tous. J’appelle les personnes qui le peuvent à mener avec nous ce combat pour la forêt. En plus de mon organisation, je suis aidé par des communautés d’étudiants et des religieux locaux, ainsi que des militants des partis d’opposition. Il faut protéger la forêt de manière collective, car elle ne m’appartient pas seulement à titre individuel, elle vous appartient aussi !

Travaillez-vous avec d’autres organisations internationales ?

Je collabore avec des ONG asiatiques et internationales comme le WWF et Oxfam, pour ne citer qu’elles. Elles m’aident à porter mon combat pour les forêts et les droits humains au-delà des frontières du Cambodge.

Après des années de lutte, remarquez-vous des évolutions positives en termes de gouvernance forestière ?

Cela empire ! Le gouvernement cherche à intimider les opposants à cette industrie, car il a peur d’une révolution. Je suis actuellement fiché comme « ennemi du gouvernement ». Les autorités ne sont pas du tout ouvertes au dialogue ni prêtes à entendre nos recommandations. Elles ont promis de protéger la forêt, mais elle reste toujours en grand danger. En somme, au Cambodge, le pouvoir ne respecte ni la loi, ni la forêt.

Comment voyez-vous la forêt cambodgienne dans une dizaine d’années ?

Si l’on continue comme ça, la forêt ne sera plus là dans dix ans! Peut-être ce système peut-il perdurer deux ou trois années encore, mais pas plus. Certaines zones protégées ne comptent plus que 18% de leur végétation originelle. Il faut planifier durablement la gouvernance forestière, car pour l’instant, les autorités ne sont concernées que par l’argent. Or, la forêt joue un rôle dans la prévention des catastrophes naturelles comme les ouragans ou les glissements de terrain.

Propos recueillis par Chloé Schlosser

Media Query: