Le combat contre la pollution lumineuse

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Stade du Camp Nou à Barcelone © Yann Arthus-Bertrand/Altitude

Alors qu’il est de plus en plus admis que l’utilisation excessive de la lumière nuit à la faune et à la flore et menace la santé humaine, de nouvelles initiatives en France et ailleurs visent à faire éteindre ces lumières qui inondent une partie de plus en plus vaste de la planète.

Le mois dernier, dans toute la France y compris dans la ville lumière, il a fait soudain plus sombre au milieu de la nuit à l’instant où est entré en vigueur l’un des arrêtés les plus exhaustifs qui aient été pris dans le monde en matière d’éclairage.

Désormais, les lumières des magasins doivent rester éteintes entre 1 heure et 7 heures du matin et l’éclairage à l’intérieur des immeubles de bureaux doit être coupé dans l’heure qui suit le départ du dernier salarié. L’éclairage des façades des bâtiments ne peut intervenir avant le coucher du soleil. Quant à la réglementation limitant l’éclairage des panneaux d’affichage, elle prendra effet au cours des deux prochaines années. Ces mesures ont pour objectif de réduire à terme les émissions de dioxyde de carbone de 250 000 tonnes par an, soit l’équivalent de la consommation énergétique annuelle de 750 000 foyers, et de faire baisser la facture énergétique totale du pays de 200 millions d’euros.

Autre motivation, et non des moindres, selon le ministère français de l’Écologie : « la réduction de l’empreinte de l’éclairage artificiel sur l’environnement nocturne ». Le ministère reconnaît ainsi que l’utilisation excessive de la lumière dans de nombreuses régions de la planète met notre santé en danger, ainsi que celle des écosystèmes dont nous dépendons. La bonne nouvelle est que nous sommes aujourd’hui en mesure de contrôler la pollution lumineuse.

Jusqu’à il y a peu, les efforts que nous fournissions pour limiter notre utilisation de la lumière étaient avant tout destinés à lutter contre la pollution lumineuse astronomique qui faisait disparaître les nuits étoilées. Mais les chercheurs s’intéressent de plus en plus à ce qu’on appelle la pollution lumineuse écologique et tirent la sonnette d’alarme : la perturbation de l’alternance naturelle entre lumière et obscurité et donc celle des structures et des fonctions des écosystèmes a de profonds impacts.

Le problème s’aggrave actuellement en Chine, en Inde et au Brésil, sans compter qu’un grand nombre d’autres pays se développent de plus en plus et s’urbanisent. Les images satellites de la Terre la nuit montrent de vastes étendues en Amérique du Nord, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie où dominent les taches blanches, tandis que seules les régions les plus reculées de la planète – la Sibérie, le plateau tibétain, le Sahara, l’Amazonie et l’intérieur de l’Australie – demeurent plongées dans le noir. Plusieurs pays, comme la Grande-Bretagne, et certains États américains, dont le Connecticut et la Californie, ont promulgué des lois visant à réduire la pollution lumineuse, mais la plupart des pays et des villes ne s’emploient que peu à lutter contre l’usage excessif de la lumière.

Les avancées technologiques, comme les leds ou « diodes électroluminescentes », peuvent nous aider à réduire et à mieux réguler l’éclairage, mais il se pourrait en fait que ces ampoules ne fassent qu’aggraver la situation, car elles produisent une forte lumière blanche tirant sur le bleu qui perturbe tout particulièrement le rythme circadien.

Les scientifiques cherchent de nouveaux moyens de fournir à la société l’éclairage dont elle a besoin pour la sécurité, pour les commerces et pour des questions esthétiques tout en faisant sensiblement baisser le flot de lumière qui interfère de plus en plus avec la santé humaine et le fonctionnement de nombreux êtres vivants. Un groupe de recherche, subventionné par le gouvernement allemand et intitulé Verlust der Nacht c’est-à-dire « la disparition de la nuit », coordonne de nombreuses études sur la pollution lumineuse, qu’il s’agisse de recherches d’ordre sociopolitique sur la diminution de la pollution lumineuse dans la communauté urbaine de Berlin ou des effets de cette même pollution sur les mammifères nocturnes.

« On ne peut pas modifier la lumière la moitié du temps sans qu’il y ait des conséquences. »

Environ 30 % des vertébrés et plus de 60 % des invertébrés sont nocturnes et la majorité des autres sont crépusculaires, c’est-à-dire qu’ils sont actifs au lever et au coucher du soleil. Selon les scientifiques, tous sont potentiellement touchés par l’utilisation croissante de la lumière artificielle. « Nous enregistrons des niveaux de lumière des centaines voire des milliers de fois plus élevés que le niveau naturel de nuit », explique l’astronome italien Fabio Falchi, créateur de l’Atlas mondial de la clarté artificielle nocturne du ciel, qui regroupe des cartes générées par ordinateur montrant de façon spectaculaire l’étendue de la pollution lumineuse à travers le globe. « Que se passerait-il si on modifiait la lumière du jour en la réduisant des centaines ou des milliers de fois ? » Ce serait bien pire, concède-t-il. Mais il ajoute : « On ne peut pas modifier la lumière la moitié du temps sans qu’il y ait des conséquences. »

Chaque interrupteur qui est actionné contribue à perturber des schémas ancestraux en matière de reproduction, de migration, d’alimentation et de pollinisation, sans laisser le temps aux espèces de s’adapter. Sur l’île de Tobago, dans les Caraïbes, une étude menée en 2012 sur des tortues luth – une espèce présente sur terre depuis 150 millions d’années – a montré que « la lumière artificielle sur les plages de nidification constitue la menace numéro un pour la survie des petits qui viennent de naître et le principal facteur de déclin des populations de tortues luth ». Alors que leur instinct les pousse normalement à suivre le reflet de la lumière des étoiles et de la lune pour rejoindre l’océan depuis la plage, les nouveau-nés se fient au contraire aujourd’hui à la lumière des hôtels et des rues, ce qui fait qu’ils meurent de déshydratation, qu’ils sont dévorés par des prédateurs ou qu’ils finissent écrasés par une voiture.

De nombreux oiseaux migrateurs, déviés de leur route par la lumière artificielle, viennent grossir le nombre colossal d’oiseaux – entre 100 millions et 1 milliard, on ne sait pas exactement – tués chaque année suite à une collision avec des structures installées par l’homme. Les papillons de nuit, qui contribuent à la pollinisation de la flore de la planète, voient nos éclairages extérieurs comme d’irrésistibles flammes et meurent en nombre, ainsi que d’autres insectes, ce qui entraîne des répercussions sur l’ensemble de la chaîne alimentaire.

D’autres études récentes montrent que les chauves-souris – dont la fonction de prédateur naturel de certains organismes nuisibles fait chaque année économiser des milliards de dollars à l’agriculture américaine, selon une étude parue en 2011 dans Science – sont perturbées dans leurs déplacements et leur habitudes alimentaires étant donné qu’un grand nombre d’espèces cherchent à éviter les zones illuminées. De récents articles portant sur différentes espèces d’animaux révèlent plusieurs effets de la lumière artificielle sur l’écologie. Ainsi, les recherches indiquent que l’éclairage public influence le parcours migratoire du saumon atlantique et que les lumières vives modifient la composition de communautés entières d’insectes et d’autres invertébrés.

Bien évidemment, « les êtres humains aussi sont des animaux », souligne Steven Lockley, du Département de médecine du sommeil de la Harvard Medical School, « donc lorsque les cycles lumière/obscurité bouleversent les schémas saisonniers des arbres ou le cycle de reproduction des amphibiens, il n’y a aucune raison de penser que cela ne nous perturbe pas, nous aussi ».

On a cru jusqu’en 1980 que les hommes étaient immunisés contre les effets de la lumière artificielle la nuit,

On a cru jusqu’en 1980 que les hommes étaient immunisés contre les effets de la lumière artificielle la nuit, mais des recherches continues ont montré que la lumière nocturne perturbe notre sommeil et notre rythme circadien – ces processus biologiques qui se déroulent sur 24 heures et régulent nos fonctions corporelles – et entrave bien plus qu’on ne le pensait la sécrétion de mélatonine, l’hormone du sommeil.

La lumière que nous voyons la nuit – qu’il s’agisse de gadgets électroniques ou d’éclairage extérieur – est de plus en plus souvent constituée de longueurs d’onde bleues qui perturbent particulièrement notre rythme corporel. (Ces longueurs d’onde, plus que toutes les autres, indiquent à notre cerveau que la nuit est finie, que le ciel bleu du matin est revenu et que la journée commence ; elles lui envoient donc le signal inverse de celui que notre cerveau doit recevoir la nuit.) Les études continuent à indiquer qu’une exposition excessive à la lumière durant la nuit augmente les risques d’obésité, de diabète et de maladie cardiovasculaire. L’an dernier, l’American Medical Association a publié une déclaration demandant que la recherche sur les « avantages et inconvénients de l’exposition professionnelle et environnementale à la lumière durant la nuit » soit intensifiée et recommandant « de nouvelles technologies d’éclairage chez les particuliers et au travail qui perturbent moins le rythme circadien ».

Les chercheurs s’inquiètent de l’impact de certaines technologies d’éclairage nouvelles. Si leur faculté à pouvoir être contrôlées et orientées par ordinateur pourrait faire des leds une solution décisive pour réduire la pollution lumineuse, il se pourrait cependant qu’elles ne fassent qu’aggraver sensiblement la situation. Présentées comme économes en énergie et diffusant une lumière plus claire, la plupart des leds qui sont aujourd’hui installées produisent une lumière souvent plus vive que celles des ampoules qu’elles remplacent, ce qui augmente encore la pollution lumineuse. En fait, expliquent Fabio Falchi et d’autres dans un récent article du Journal of Environmental Management, les leds pourraient « multiplier par plus de cinq les effets connus et inconnus de la pollution lumineuse sur la santé humaine et l’environnement ».

Les chercheurs et les défenseurs de l’obscurité souhaitent atténuer les effets nocifs des nouvelles technologies d’éclairage et concevoir des solutions pour remédier au flot de lumière qui supprime la nuit dans de nombreuses régions du globe. L’International Dark-Sky Association et l’Illuminating Engineering Society of North America ont rédigé un décret relatif à l’éclairage que les communautés peuvent adopter, quelle que soit leur taille. Il recommande de limiter la quantité de lumière selon cinq zones d’intensité lumineuse différentes et préconise d’interdire dans toutes les zones l’éclairage non protégé.

Dans le Journal of Applied Ecology, les chercheurs listent plusieurs mesures pratiques à prendre pour réduire la pollution lumineuse [le lien hypertexte ne fonctionne pas] : modifier la composition spectrale de l’éclairage (et notamment des leds), réduire la durée de l’éclairage, limiter la « lumière intrusive » dans les zones qui ne sont pas destinées à être éclairées, modifier l’intensité de l’éclairage et éviter le plus possible l’éclairage artificiel.

Il est relativement simple de masquer les ampoules en installant une structure qui dirige la lumière vers le bas et vers la cible à éclairer, et c’est ce que nous pouvons faire de mieux pour contrôler la pollution lumineuse. Si nous laissons rarement les ampoules sans rien autour chez nous, la plupart des éclairages extérieurs ne sont en revanche pas protégés, si bien que la lumière part directement dans le ciel, dans nos yeux et dans la chambre à coucher de nos voisins. Jusqu’à récemment, les consommateurs n’avaient pas beaucoup de solutions alternatives à leur disposition, mais la situation est en train de changer. Des entreprises comme Lowe’s, une chaîne de magasins proposant des solutions pour améliorer son intérieur, vendent aujourd’hui des éclairages protégés. Qu’il s’agisse de l’éclairage public ou de celui des stades, des parkings ou des stations-services, tous peuvent aujourd’hui être masqués.

On objectera que cet éclairage est nécessaire à la sécurité en expliquant que lumière égale sécurité et qu’obscurité égale danger. Cette croyance populaire justifierait le fait que nombre de stations-services et de parkings soient plus de dix fois plus éclairés qu’il y a encore 20 ans et que la pollution lumineuse continue d’augmenter, parfois de 20 % par an dans certaines régions. Les questions d’éclairage de nuit et de sécurité sont en réalité complexes et peu de faits convaincants viennent étayer les points de vue couramment entendus. Ainsi, un éclairage toujours plus vif pourrait en fait nuire à la sécurité en diffusant une lumière aveuglante qui gène la vision et en créant des zones d’ombre que les délinquants peuvent utiliser pour se cacher.

Les spécialistes estiment qu’il est bien plus important d’utiliser la lumière de façon efficace que d’éclairer partout. Alors qu’elle s’exprimait au sujet du nouvel arrêté sur l’éclairage, l’ex-ministre française de l’Écologie Delphine Batho affirmait que le gouvernement souhaitait « changer les mentalités » pour introduire une utilisation responsable de la lumière. On ne peut qu’applaudir des deux mains, car un nombre croissant d’études – sans compter nos propres yeux – nous disent que nous utilisons beaucoup plus d’éclairage que ce dont nous avons besoin, et pour un coût faramineux.

Bringing Back the Night:  A Fight Against Light Pollution

par Paul Bogard
© Yale360
2013-08-14

Paul Bogard

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Paul Bogard est un écologiste américain. Il a écrit plusieurs ouvrages sur la fin de l’obscurité et la disparition de la nuit.

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