Le thon peut rester au menu… pour l’instant

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Peut-on manger du thon sans culpabiliser ? Les médias regorgent en effet de reportages annonçant la disparition des stocks. Et Monaco, la France et le Royaume-Uni réclament tous trois l’interdiction du commerce du thon rouge. Il ne fait certes aucun doute que certains stocks sont victimes d’une surpêche intensive, mais ce n’est pas de là que vient le thon que l’on trouve dans nos sandwichs ou nos salades. En réalité, on peut continuer à manger du thon, du moins pour le moment.

Les thons sont présents dans les eaux du globe, mais les populations sont réduites. Ils grandissent rapidement, atteignent de très grandes tailles et approvisionnent de grandes pêcheries. Ils se déplacent également sur de longues distances et leurs migrations les conduisent dans les zones de pêche de nombreux pays ainsi que dans les eaux internationales.

Cette caractéristique les rend plus difficiles à gérer que les poissons plus sédentaires. Étant donné que la pêche, dans un secteur, peut avoir un impact sur leur abondance dans un autre, il est essentiel qu’il y ait coopération entre les pays dont les eaux accueillent les thons lors de leur migration et ceux qui les pêchent. C’est pourquoi les stocks de thon sont administrés par cinq organisations régionales de gestion des pêches qui ont pour mission de mener des études scientifiques et de mettre en œuvre des mesures de conservation afin que le nombre de captures reste viable.

En tout, les thons représentent 5 % – soit 4,2 millions de tonnes – des prises mondiales annuelles de poisson de mer. Sept espèces principales sont pêchées. Le listao, utilisé majoritairement pour les conserves, représente 59,1 % des prises. L’albacore arrive derrière avec 24 %, puis vient le thon obèse avec 10 %, le thon blanc avec 5,4 %, et enfin les trois espèces de thon rouge (du Sud, du Nord et du Pacifique) constituent le reste, c’est-à-dire 1,5 %. Les thons rouges sont les plus gros et les plus prisés.

Ces sept espèces sont réparties en 23 stocks. Des études scientifiques ont montré que six d’entre eux sont victimes de surpêche, six sont entièrement exploités (ce qui signifie qu’ils ne peuvent supporter une augmentation des captures) et neuf ne le sont pas encore totalement. Les deux stocks restants n’ont pas été soumis à une évaluation suffisante.

Les trois stocks subissant la plus importante surpêche sont ceux de l’Atlantique est et de Méditerranée, de l’Atlantique ouest et du Sud. Ils pourraient ne jamais se reconstituer si aucune mesure n’est prise pour réduire les captures. Quant au quatrième stock, situé dans le Pacifique, des évaluations complètes sont actuellement en cours le concernant.

Sur les trois autres stocks victimes de surpêche, celui de l’albacore de l’Atlantique nord est en train de se renouveler et a presque retrouvé son niveau optimal ; le stock de thon obèse du Pacifique est légèrement surpêché, mais un plan de gestion, prévu pour cette année, pourrait lui permettre de se rétablir ; enfin, l’albacore de l’Océan Indien pourrait lui aussi voir sa population se reconstituer du fait de la présence récente de pirates dans la zone qui a poussé de nombreux bateaux à partir.

Les autres stocks de thon sont en assez bonne santé. Trois des six qui sont totalement exploités courent un risque de surpêche, mais des mesures de conservation sont en cours d’application. En tout, environ 90 % des captures de thon affectent des stocks épargnés par la surpêche.

Ainsi, contrairement à ce qu’on nous a poussés à croire, les stocks de thon sont majoritairement sains. Le défi réside à présent dans le fait qu’ils puissent le rester et que les stocks surpêchés parviennent à se reconstitue

Mais la route est semée d’embûches. Chacune des organisations de gestion comprend en effet entre 6 et 48 États membres et la plupart d’entre elles exigent un consensus de l’ensemble des membres avant d’appliquer des mesures de conservation, consensus difficile à obtenir.

L’un des principaux problèmes vient du trop grand nombre de thoniers, leur capacité étant 10 à 40 % au-dessus de ce qu’elle devrait être pour que la pêche soit soutenable. Il n’existe pas de contrôle rigoureux visant à empêcher que de nouveaux bateaux pénètrent dans les zones de pêche, si bien que leur construction se poursuit. Cette surcapacité se traduit par une concurrence excessive pour des stocks limités et par une baisse des retombées financières, et rend difficile l’acceptation de mesures par les États.

Cet acharnement aveugle à exploiter une ressource sans se soucier des conséquences à long terme a conduit à la surpêche dans de nombreuses zones à travers le monde. C’est le résultat d’une longue tradition d’accès libre aux zones de pêche en haute mer, un concept qui fait partie intégrante de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

L’heure est donc venue de modifier cette convention et d’introduire de nouveaux systèmes de gestion. Première étape : limiter l’entrée dans les zones de pêche. Ensuite : attribuer des quotas bateau par bateau plutôt que de les laisser réaliser le maximum de captures par rapport à un quota global, ce qui pousserait les pêcheurs eux-mêmes à soutenir les mesures de conservation afin de garantir leur part de captures.

Mais il est difficile de parvenir à un consensus à ce sujet du fait des tensions qui règnent entre les pays bien lotis et ceux qui le sont moins. La plupart de ces derniers sont des pays en développement qui aspirent à mettre en place une flotte de thoniers. Les thons traversent des eaux dont ils ont le contrôle et ils sont souvent membres d’une des organisations régionales de gestion, mais dans bien des cas, ils n’ont ni les capitaux ni les infrastructures nécessaires pour gérer une flotte. Cependant, comme ils veulent quand même une part du gâteau, il est peu probable qu’ils accepteront de limiter le nombre de nouveaux bateaux à moins qu’on ne leur garantisse le droit d’en acheter.

Les pêcheries de thon, à l’exception de celles qui exploitent le thon rouge, sont proches de leur productivité maximale. Et à moins que des mesures efficaces ne soient prises, elles vont finir par se retrouver sur la dangereuse pente de la surpêche. La situation est suffisamment grave pour que des chercheurs et des organisations environnementales se soient associés aux principaux producteurs de thon en boîte pour former l’International Seafood Sustainability Foundation (Fondation internationale pour la viabilité des produits de la mer). Leur but est d’aider les cinq organisations de gestion des pêches à accomplir leur tâche, c’est-à-dire à mettre en oeuvre une politique de protection des stocks s’appuyant sur des données scientifiques.

C’est maintenant que les États doivent se mettre d’accord sur des mesures de conservation significatives, avant que les stocks en bonne santé ne deviennent victimes de la surpêche et que ceux qui en sont déjà victimes ne s’effondrent davantage.

Tuna can stay on the menu… for now

29 juillet 2009 par James Joseph

James Joseph est membre du conseil d’administration de l’International Seafood Sustainability Foundation et préside son comité scientifique consultatif

New Scientist – Magazine n°2719

© New Scientist, Reed Business Information

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