Fongicides SDHI : Fabrice Nicolino alerte sur une catastrophe sanitaire « plausible » et épingle la proximité des agences sanitaires avec les industriels

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Fabrice Nicolin SDHI ANSES pesticides

Le journaliste Fabrice Nicolino en 2016 LOIC VENANCE / AFP

Fabrice Nicolino alerte une nouvelle fois sur les dangers des pesticides : en ligne de mire les produits contenant des molécules dites SDHI. Les SDHI pour « inhibiteurs de la succinate déshydrogénase » regroupent principalement des fongicides qui opèrent en bloquant une enzyme essentielle dans la respiration cellulaire. Dans son dernier ouvrage « Le crime est presque parfait –  L’enquête choc sur les pesticides et les SDHI », il investigue pour en savoir plus sur ces produits. Les réserves soulevées depuis quelques années par des scientifiques ne semblent pas avoir été prises en compte par les autorités sanitaires compétentes. Dans cet entretien, Fabrice Nicolino revient sur son travail et réclame des contrôles plus indépendants.

Le titre de votre livre est éloquent « Le crime est presque parfait – L’enquête choc sur les pesticides et les SDHI », qu’y dénoncez-vous ?

J’ai senti qu’il y avait un énorme problème quand Pierre Rustin, un scientifique français de renommée mondiale, alerte les autorités et que ces dernières ne réagissent pas. Aujourd’hui, 4 grands groupes agrochimiques mettent sans cesse sur le marché de nouveaux produits. À partir de 2013, en France, une nouvelle classe chimique de pesticides a été épandue pour lutter contre les champignons pathogènes et les moisissures. Les fongicides nouvellement mis sur le marché se retrouvent aujourd’hui sur 80 % des surfaces de blé, 70 à 75 % de celles d’orge, sur les tomates, les vignes et les terrains de sport. Ces produits sont très efficaces, mais leur mise sur le marché interroge sur la manière dont l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) autorise et contrôle les produits phytosanitaires.

Que sont au juste les SDHI ?

Ce sont des molécules qui se définissent par leur fonction d’inhibiteurs de la respiration cellulaire. Les scientifiques désignent la fonction respiratoire sous le sigle SDH (pour succinate déshydrogénase), le « I » de SDHI désigne leur rôle d’inhibiteur de la respiration. Employés dans les cultures comme fongicides, ils agissent en étouffant les champignons pour les tuer. Spécialiste des maladies mitochondriales, Pierre Rustin découvre l’existence de ces molécules et se demande si elles ont des effets sur la santé humaine. Après des expériences en laboratoire, il montre que les SDHI s’attaquent à la fonction respiratoire chez les champignons (c’est leur rôle), mais aussi chez les vers de terre, chez les abeilles et chez les êtres humains.

Que se passe-t-il alors ?

Pierre Rustin sait que cette découverte signifie que les SDHI mènent à des maladies graves, lourdes et souvent incurables. L’affaire devient une question de santé publique. En octobre 2017, il alerte l’Anses, la grande agence de santé publique de notre pays.  Six mois passent sans réponse de leur part, Pierre Rustin et ses collègues décident alors, en avril 2018, de publier une tribune dans Libération. Deux mois plus tard, ils sont enfin reçus par l’Anses. Mais, les arguments de Rustin et de 8 autres scientifiques ne sont pas pris au sérieux.

Comment se fait-il que les SDHI soient quasi-inconnus, y compris de vous, jusqu’à très récemment alors que des produits utilisant ces propriétés existent depuis des années ?

Une douzaine de molécules synthétisées chimiquement et agissant comme SDHI sont commercialisées en France. Les SDHI regroupent une série de molécules employées dans des produits commerciaux. La trentaine de paysans que j’ai interrogés ne connaissaient pas les SDHI. Idem pour les responsables administratifs. C’est passé sous le radar, on les met partout, pourtant personne ou presque ne connaît leur existence.

Trouve-t-on le sigle SDHI sur les produits ?

Les produits sont vendus sous un nom commercial et les molécules entrant dans leur composition sont indiquées. Encore faut-il savoir lesquelles sont des SDHI. De fait, de nombreuses personnes utilisent des SDHI sans le savoir car SDHI désigne avant tout le mécanisme d’action.

Vous pointez le manque de volonté et de moyens des agences publiques censées garantir la santé face aux grandes entreprises du secteur agrochimique, est-ce à dire que l’État faillit à sa mission ?

Oui, c’est une faillite d’État qui remonte à loin. À la sortie de la Seconde guerre mondiale se crée, à la base pour de bonnes raisons, une coalition entre les fabricants de pesticides, les syndicats agricoles et l’État. Ils partagent le même point de vue sur les pesticides. À l’époque, la nocivité n’était pas connue. Les défaillances actuelles de l’État s’expliquent en partie parce que ces gens-là continuent de suivre le dossier des produits phytosanitaires et de prendre des décisions en notre nom. De plus, il existe des porosités entre les structures et les acteurs. J’appelle cette situation un lobby.

Qu’est-ce que cela implique ?

Les structures de l’État, comme l’Anses, préfèrent défendre les intérêts industriels plutôt que la santé. Cette situation est périlleuse car, à mon sens, les écosystèmes, la société française et la santé ne sont plus protégés. Or, les intérêts industriels ne devraient pas interférer avec la santé publique.

Qu’est-ce qui vous a le plus choqué au cours de votre enquête ?

J’ai découvert que trois des quatre membres du comité d’experts désignés par l’Anses pour évaluer l’alerte de l’équipe de Pierre Rustin ne connaissent pas les maladies mitochondriales et les problèmes de santé liés à la SDH. Leurs compétences dans ce domaine n’étaient donc pas suffisantes pour une telle évaluation tandis que la 4e personne avait de nombreux liens avec l’industrie des pesticides. À mes yeux, il s’agit d’un conflit d’intérêts manifeste. Enfin, depuis des années, l’Anses soutient la diffusion des SDHI dans des notes communes avec l’INRA (Institut national de la Recherche agronomique)

Qu’est-ce que cette enquête révèle sur le statut des lanceurs d’alerte et sur la presse ?

Je suis étonné de voir que des sujets très importants ne passionnent pas la presse. Avec les SDHI, nous sommes peut-être en amont d’une catastrophe sanitaire. Personne ne le sait avec certitude. Le simple fait que des arguments scientifiques permettent de dire qu’une telle catastrophe est plausible me semble suffisant pour qu’on arrête d’utiliser, pour l’instant, des produits dangereux. Cette question devrait intéresser tout le monde pourtant la presse généraliste la traite peu. Je me demande ce que font les journalistes.

Pour éviter de nouveaux scandales environnementaux et sanitaires, que faut-il revoir dans le processus de mise sur le marché des molécules chimiques ?

C’est un autre débat très long. Il faudrait revoir en totalité les tests car ils sont datés et se basent sur un fondement inventé, dans les années 1950, au moment où la science ne savait pas grand-chose de l’impact des pesticides. Il s’agit de la dose journalière admissible (ou DJA). Cette notion a cependant été remise en cause par la découverte de « l’effet cocktail », de travaux en épigénétique ainsi que de certaines molécules qui ont des effets non-linéaires. La toxicologie moderne a découvert que certains produits ont davantage d’effet à des doses plus faibles. En clair, moins vous êtes exposés à ces molécules, plus vous êtes malade. L’industrie ne veut pas revoir ces tests car ils mettraient hors-la-loi bon nombre de pesticides.

Selon vous,  faut-il revoir le rôle de l’Anses ?

 Je suis pour la dissolution de l’Anses car elle ne fait pas son travail et accumule les conflits d’intérêts. Il faudrait créer une vraie agence indépendante de contrôle qui ne se chargerait pas des autorisations de mise sur le marché.

Est-ce que les décideurs politiques ont suffisamment compris la question des pesticides ?

Absolument pas car les ministres se reposent sur leurs administrations centrales. Ces dernières sont mêlées de très près aux lobbies agricoles et chimiques. Nous l’avons bien vu dans le dossier des néonicotinoïdes qui ont été soutenus des années durant par les ministres en dépit de leur dangerosité.

Où en est le mouvement « nous voulons des coquelicots » que vous avez lancé il y a un an dans le but d’obtenir l’interdiction totale en France des pesticides de synthèse ?

Je préside ce mouvement qui a recueilli 850 000 soutiens qui ont signé en ligne. Pour faire changer le système, nous allons entrer dans la désobéissance civile en demandant aux responsables politiques et administratifs des comptes. Nous défendons le droit élémentaire à ne pas être empoissonné. Nous allons leur demander pourquoi ils ne peuvent pas nous protéger face aux SDHI.

Un dernier mot ?

Révolte. Quand le système disjoncte et ne parvient plus à protéger sa population, c’est le contrat social qui est en jeu. Il faut passer à une confrontation avec le système de manière non-violente et pacifique.

Est-il encore possible de lutter face au lobby agroalimentaire et chimique ?

Bien sûr. On ne peut avoir que des bonnes surprises car l’opinion est réveillée. Et celle-ci finira par obtenir des résultats.

Propos recueillis par Julien Leprovost

L’enquête choc sur les pesticides et les SDHI par Fabrice Nicolino, édition Les Liens qui Libèrent

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