Jean Jouzel réagit au rapport du Giec sur un Réchauffement planétaire de 1,5 °C : « ce rapport met les décideurs politiques face à leurs responsabilités »

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Le climatologue Jean Jouzel © AFP PHOTO / FRED DUFOUR

Lundi 8 octobre, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a publié son « Rapport spécial sur  les conséquences d’un réchauffement planétaire de 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels et les profils connexes d’évolution des émissions mondial es de gaz à effet de serre, dans le contexte du renforcement de la parade mondiale au changement  climatique, du développement durable et de la lutte contre la pauvreté ». L’objectif de ce document est d’alerter les décideurs sur l’impact d’un réchauffement à 1,5 degré Celsius, objectif souhaité de l’Accord de Paris, au lieu du 2 degré Celsius utilisé traditionnellement dans les scénarios et les objectifs de négociations sur le climat. Le climatologue Jean Jouzel, ancien vice-président du groupe scientifique du GIEC nous livre, au cours de cet entretien, sa réaction au rapport du GIEC sur un monde à 1,5°C.

Que retenez-vous de ce dernier rapport du Giec ?

Les scientifiques apportent des arguments clairs pour valider l’objectif de 1,5 degrés mentionné dans l’Accord de Paris. Les résultats sont dans la continuité des travaux précédents du Giec. Le principal intérêt de ce rapport réside dans la meilleure connaissance des conséquences du réchauffement climatique. Un demi degré compte et conduit à un monde différent. Au départ, les scientifiques pensaient qu’on ne verrait pas beaucoup de différences. Ils se sont pourtant aperçus qu’il n’en était rien. Le réchauffement climatique est déjà largement perceptible : nous avons déjà constaté un degré de réchauffement depuis le début de l’ère industrielle.

Qu’est-ce qu’un monde à 1,5°C de réchauffement signifie concrètement  ?

Le extrêmes climatiques, qui sont les conséquences les plus visibles du changement climatique, évoluent significativement. Le nombre de sècheresses et d’inondations augmente. Les records de températures diurnes évoluent deux fois plus vite que les températures moyennes. Dans le même temps, les températures nocturnes se réchauffent trois fois plus rapidement que la valeur moyenne. Entre 1,5°C et 2°C se trouvent des seuils de risque pour la biodiversité et la hausse du niveau des océans.

Qu’en est-il de l’élévation du niveau des mers ?

Entre 1,5 et 2 degrés, l’écart est d’une dizaine de centimètres. Cela représente néanmoins plusieurs millions de personnes qui vivent sur les littoraux. Rester sous les 1,5 degrés Celsius permettrait d’empêcher la fonte complète du Groenland. Elle entrainerait une hausse de 7 mètres du niveau des mers.

Quel sera l’impact de ce rapport ?

Les négociateurs n’étaient pas convaincus qu’un demi degré pouvait faire la différence. C’est pourtant bien le message que le Giec délivre pour la prochaine conférence de négociations sur le climat, la COP24 de Katowice en Pologne en décembre 2018. Ces résultats seront au cœur des discussions d’autant plus que le rapport du Giec répond à une demande formulée lors de la COP21 de Paris.

Est-ce que ce rapport donnera plus de poids à la science dans les décisions et négociations sur le climat ?

Je l’espère. Ce rapport met les décideurs politiques face à leurs responsabilités. Beaucoup de mesures à prendre s’avèrent en phase avec les Objectifs de Développement Durable sur l’accès à l’eau, la santé, la préservation de la biodiversité et la lutte contre la pauvreté. Le principal risque du changement climatique est d’accroitre les inégalités entre les pays pauvres et les pays riches. Il est cependant difficile de relancer les négociations au moment où le 2e pays émetteur, les États-Unis, quitte l’accord de Paris. On ne peut pas le faire sans tous les pays.

2 degrés était un objectif politique, est-ce qu’un monde à 1,5°C de réchauffement est encore possible puisque nous sommes déjà à mi-parcours en termes de réchauffement ?

Rester en deçà de 1,5°C est souhaitable. C’est techniquement possible, mais les difficultés sont politiques. Pour ce faire, il faudrait laisser 90 % des réserves de combustibles fossiles dans le sous-sol sans les exploiter. Et, surtout, réduire de 45 % par rapport à 2010 nos émissions de gaz à effet de serre en 2030. En clair, cela veut dire les diviser par 2 entre 2020 et 2030. L’ambition serait d’atteindre en 2020 le pic des émissions puis de parvenir à la neutralité carbone vers 2050. Les efforts se poursuivront au-delà en limitant les rejets et en pompant une partie du CO2 dans l’atmosphère. Il faut partir de l’idée qu’il y a des avantages à réduire le réchauffement. Il faudrait un changement rapide et sans précédent de l’ensemble de nos sociétés. Ce ne sera possible que si tout le monde s’y met dans tous les pays et quelque soit le secteur d’activité. Les politiques doivent prendre le taureau par les cornes.

Enfin, le rapport du Giec appelle à des grandes transformations, quelles grandes transformations peuvent se faire rapidement pour limiter le réchauffement a 1,5 degré ?

L’efficacité énergétique reste le premier levier pour réduire l’empreinte carbone. Il faut aussi rester attentif aux autres gaz à effet de serre, dont le méthane, qui proviennent de l’agriculture et de notre alimentation. La mobilité, dans les pays comme la France, constitue un point noir. Il y a un taux de mobilité de plus en plus important, y compris chez les jeunes générations. Au niveau mondial, l’habitation et la construction doivent aussi répondre aux enjeux du climat. Les villes compteront 3 milliards d’habitants en plus d’ici 2050. Il faudra bâtir des villes moins émettrices et plus adaptées à leur environnement local pour éviter les îlots urbains de chaleur.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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