Jean-Marc Landry : « comprendre le loup réel et adapter les mesures de protection »

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loup

Jean-Landry, spécialsite du loup © FJML

Jean-Marc Landry est biologiste de formation spécialiste du loup qu’il a étudié en Europe et en Amérique depuis 20 ans. Avec sa fondation, il prône la coexistence entre le loup et le pastoralisme. Il vient de publier Le loup, chez Delachaux et Niestle, un ouvrage exhaustif sur cet animal et les moyens à envisager pour assurer la protection des troupeaux. La France compte plus de 400 loups qui gagnent des territoires. Ils suscitent un débat passionné, voire clivant entre opposants et défenseurs, que Jean Marc Landry tente de dépasser.

Comment expliquez-vous la croissance des populations de loups en France ?

Elle s’explique par la déprise agricole, l’augmentation des populations d’ongulés sauvages et la protection de l’espèce dans les pays européens, notamment Italie d’où il n’a jamais disparu. Il a pu se répandre dans des régions où les activités agricoles diminuent. De plus, le loup est une espèce sociale qui vit en meute. Chaque année, des petits quittent le groupe, pour se disperser. Ils peuvent parcourir des centaines de kilomètres. Il colonise rapidement de nouveaux territoires.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les capacités d’adaptation et de survie du loup ?

Ses sens sont très développés et son intelligence l’aide à déterminer ce qui le menace. Le loup a surtout cette particularité d’avoir toujours vécu à proximité de l’homme. Mais, il s’adapte à des milieux très différents et sauvages, comme les déserts d’Arabie Saoudite ou le Grand Nord. Les cornets olfactifs au niveau de son museau lui permettent de réchauffer l’air qu’il inhale pour faire face au froid extrême. Ils lui permettent aussi de refroidir son cerveau, capacité utile avec l’endurance pour la traque et la course sur de longues distances. Sa vision porte loin et Il repère ses proies à plusieurs centaines de mètres grâce son odorat.

Jean-Marc Landry © © C. Grandjean/FJML

 Est-il aujourd’hui à la conquête de nouveaux territoires ?

Le loup va s’étendre sur des territoires tant qu’il y a de la place, du gibier et qu’il est tranquille. Il peut aller partout. Contrairement aux idées reçues, il n’est pas uniquement un animal d’espaces sauvages. La Castille-et-León, en Espagne, compte 1200 loups, le tiers des meutes vit en zone agricole, dans des plaines où le maïs est cultivé. Il a besoin d’une tanière pour mettre bas et de pouvoir se déplacer sans être vu. Donc, il est probable de voir le loup s’installer en plaine dans les prochaines années en France.

Le loup suscite passions et controverses en France. Pourquoi donc tant de clivages ?

Le premier clivage vient du fait que les gens ne se connaissent pas : les pro-loup ne savent pas ce qu’est la réalité du métier d’éleveur tandis que le monde de l’élevage ne comprend pas ce qui se passe avec la colonisation par le loup, et la perte d’emprise de l’homme qui abandonne certaines régions agricoles. Le loup est aussi un révélateur de certaines difficultés actuelles du monde rural. Il n’en est pas la cause. L’agriculture souffre de la mondialisation. En 150 ans, on est passé de 30 millions de brebis à moins de 7 millions en France. Franchement, une attaque de loup sur un troupeau reste un drame, mais pas la cause principale de l’industrialisation de l’élevage et du mal-être des paysans. Le manque de considération et des difficultés à s’en sortir poussent certains paysans au suicide. Le loup devient alors un bras de levier pour attirer l’attention des autorités et dire qu’ils ont besoin d’aide. Il faut soutenir les éleveurs qui ont des problèmes avec le loup tout en se demandant pourquoi nous en sommes arrivés là.

Une part du problème ne provient-elle pas de l’indomptabilité du loup qui est pourtant le cousin du chien, le plus ancien animal domestiqué par l’être humain ?

Aujourd’hui, le loup reste l’un des derniers éléments naturels qu’on peine à maîtriser. L’homme et le loup sont deux espèces territoriales, ils vivent parfois sur le même territoire où tous les deux sont en quelque sorte « les boss ». Quand un loup vit quelque part tout le monde doit faire attention, que ce soit les cerfs, les chevreuils et les brebis. Or, depuis le néolithique nous nous efforçons de maîtriser notre environnement. Tout d’un coup, le loup nous rappelle, par son caractère indomptable, que nous ne contrôlons pas tout. Il nous envoie un autre message : nous devons faire la paix avec l’environnement.

Qu’est-ce que le loup apporte aux écosystèmes ?

Il participe à l’équilibre des écosystèmes en aidant la végétation par la régulation des grands ongulés. Il vit dans un milieu où il chasse toute l’année le grand gibier. En Suisse et dans les Vosges, le loup peut jouer un rôle de régulateur en limitant la densité de cerfs et de chevreuils, ce qui aide la régénération forestière. Les arbres jouent un rôle de protection en cas d’avalanches ou de glissements de terrain.

Et à l’économie des régions ?

La Castille-et-León et le parc de Yellowstone aux USA ont fait du loup un outil du développement de l’éco-tourisme. Le tourisme d’observation de la faune et de la flore rapporte. Ceux qui subissent le loup sont toujours les bergers et les éleveurs, or ce sont aussi les premiers oubliés de cette économie.

Est-il possible de concilier élevage et les prédateurs ?

Une troisième voie est tout à fait possible ; elle passe par l’acquisition de connaissances. C’est le rôle de la fondation que de favoriser cette coexistence, grâce à la science, et de fournir des outils pour répondre aux comportements du loup. Jusqu’à aujourd’hui, on se basait sur un loup imaginaire, or, de fait, personne ne sait comment le loup se comporte. Nous allons filmer, de nuit, les troupeaux avec des caméras thermiques. Nous rendre sur le terrain nous permet de comprendre le loup réel et d’adapter les mesures de protection.

loup troupeau

Un troupeau © Jean-marc Landry

Quelles mesures concrètes prendre pour concilier loup et élevage ?

Il faut revoir le choix des chiens de protection en France, il faut des chiens capables de cohabiter avec l’humain tout en se confrontant aux loups. Il faut aussi travailler sur des systèmes de clôture qui empêchent le loup d’entrer dévorer des brebis dans un enclos. Il ne faut pas oublier que 80 % des éleveurs dan les Alpes déplorent 3 à 4 victimes par an. Je ne sais pas si on pourra aller en-dessous de chiffre. On voit que la protection fonctionne en fait aujourd’hui assez bien et c’est sur les 20 % qui totalisent bien plus de victimes qu’il faut travailler pour aller vers la coexistence. L’un des outils est le tir de loups, sous certaines conditions et si cela protège effectivement les troupeaux. Tous les loups n’ont pas le même comportement, il faut donc savoir qui cibler dans la meute. Car il semblerait que tous ne s’en prennent pas aux troupeaux à la même fréquence.

Quels dispositifs est-il possible de mettre en place ?

Dans les zones de colonisation, il faut informer les éleveurs de l’arrivée du loup, faire de la protection en amont et dédramatiser. Il faut améliorer les clôtures, installer des barrières physiques, effaroucheurs statiques, avoir un réseau de soutien aux éleveurs pour mettre en place et former à la protection des bêtes avec les chiens. Nous travaillons également sur un collier répulsif à apposer directement sur les brebis. Nous pouvons aussi utiliser les odeurs pour marquer des territoires et créer des biofences, c’est-à-dire des frontières olfactives, que le prédateur ne semble pas franchir. Une telle mestre est provisoire et doit servir à gagner du temps pour mettre en place des mesures à long terme.

Qu’attendre du futur plan loup ?

Les éleveurs ont besoin de soutien et de solutions, le plan loup commence à leur apporter des réponses sur le terrain. Il prend le parti d’étudier et de considérer le loup dans son milieu et dans le système agro-pastoral, c’est nouveau, ça va dans le bon sens. Il prévoit aussi de n’indemniser que les éleveurs qui protègent leurs bêtes. On va tirer des loups en action de prédation d’un troupeau et plus n’importe lequel comme ce fut souvent le cas. Il manque cependant le soutien aux éleveurs dans les futures zones de colonisation. Tous éleveurs désirant protéger son troupeau devraient être soutenus indépendamment de sa localisation par rapport à l’aire de répartition des loups.

La consultation du public à ce sujet va-t-elle dans le bon sens ?

Tout le monde peut donner son avis. C’est une bonne chose. Le loup n’appartient pas aux scientifiques ou aux éleveurs, et peut-être ainsi de nouvelles idées émergeront. Si le public veut du loup, il faudra s’adapter. Par exemple, en acceptant la présence des chiens et en leur permettant de travailler à plusieurs centaines de mètres du troupeau. Il faut rappeler que soutenir le pastoralisme participe à une alimentation saine.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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