La culture, quatrième pilier du développement durable

Publié le : Last updated:

Saint Michel, Yann Arthus-Bertrand

Flèche de l’Abbaye du mont Saint Michel, Yann Arthus-Bertrand

Et si il manquait quelque chose au développement durable ? Et si les trois piliers qu’inclue sa définition officielle : le social, l’environnement et l’économie, avaient laissé quelque chose de bancal et qu’il en manquait un quatrième pour établir le concept plus fermement ? Plus de 20 ans après la définition proposée par Gro Brundtland pour les Nations Unies, c’est ce que pensent certains experts. Ils proposent d’ajouter la diversité culturelle au triptyque actuel. La culture deviendrait ainsi le quatrième pilier du développement durable.

Prendre en compte la dimension culturelle dans l’alimentation c’est, par exemple, protéger la richesse des traditions gastronomiques de la société française, mais c’est aussi les modes de production alimentaires qui lui sont associés, comme les appellations d’origine contrôlée, qui associent économie agricole, savoir-faire locaux, et environnement. Dans certains cas, l’imbrication est encore plus étroite. Pour améliorer la sécurité alimentaire de plusieurs pays d’Afrique, par exemple, on recommande une diversification des aliments, diversification qui a été mise à mal par les importations de riz ou de maïs à bas prix, aux dépends des productions locales. Mais relancer les cultures locales de légumes implique que les populations redécouvrent des recettes pour cuisiner ces aliments, y trouvent goût, aient envie de les consommer, etc. C’est un problème autant culturel qu’environnemental, économique ou social.

Dans l’habitat, la dimension culturelle est également très forte. Avec deux dimensions contradictoires : d’une part, avec une standardisation croissante des formes d’habitat sur toute la planète. Et de l’autre, avec la réhabilitation des savoir faire-locaux qui ont permis pendant des siècle à des populations de vivre de manière adaptée et résiliente. « Il ne s’agit pas de faire du folklore. Mais dans perspective du développement durable, les savoir-faire ancestraux ont certains mérites. Ainsi, lors de tremblements de terre en Chine ou Pakistan, plusieurs bâtiments traditionnels ont résisté aux secousses tandis que les bâtiments modernes en béton se sont effondrés. Il faut donc faire en sorte que les grandes entreprises de BTP intègrent cette dimension, ce qu’elle sont capables de faire dès lors qu’il y a une demande qui s’exprime », explique Jean Musitelli, ancien ambassadeur de France à l’Unesco et président de Diversum, association qui encourage une prise en compte de l’environnement culturel dans les politiques de développement durable.

En 2002, lors du sommet de la Terre à Johannesburg, cette dimension culturelle a été reconnue. Puis, en 2010, le troisième Congrès mondial de Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU), regroupant de nombreuses villes comme Paris, Mexico, Istamboul et Sao Paulo, a adopté un document intitulé “La Culture: Quatrième Pilier du Développement Durable”. Le document affirme, entre autres, que la culture est nécessaire dans toute sa diversité pour relever les défis actuels auxquels l’humanité doit faire face. « Cette vision repose sur la notion de diversité culturelle portée par l’Unesco », souligne Jean Musitelli.

Le texte mentionne. « Le monde ne fait pas uniquement face à des défis d’ordre économique, social ou environnemental. La créativité, la connaissance, la diversité et la beauté sont autant de fondements indispensables au dialogue en faveur de la paix et du progrès. Ces valeurs sont, en effet, intrinsèquement liées aux notions de développement humain et de liberté. Les défis culturels de notre monde sont bien trop importants pour justifier qu’ils ne reçoivent pas une attention égale aux trois autres dimensions originales du développement (l’économie, l’inclusion sociale et l’équilibre environnemental). Ce quatrième pilier crée de solides passerelles avec les trois autres dimensions du développement, et il est complémentaire avec chacune d’entre elles. »

C’est dans ce cadre que s’inscrit un mouvement plus récent encore : celui de l’économie mauve, lancée en France en 2011 par Diversum. Qu’est-ce donc ? L’économie mauve, c’est un clin d’œil à l’économie verte. Elle repose sur l’idée d’une nouvelle alliance entre culture et économie. Mauve est la couleur « de la créativité et de l’imaginaire, dont les nuances signent le reflet d’une adaptation aux spécificités de chacun, pour autant qu’elles respectent les libertés fondamentales », écrivent plusieurs intellectuels et personnalités dans une tribune publiée par le journal Le Monde.

Plus globalement, alors que la crise économique se fait ressentir chaque jour d’avantage en Europe, l’idée est que « ce marasme n’est pas conjoncturel, mais qu’il renvoie à des causes profondes : l’épuisement du modèle productiviste de nos sociétés occidentales ». D’une part à cause de l’utilisation peu judicieuse des ressources naturelles, mais aussi parce que le monde se reconfigure à l’aube du XXIe siècle, entre autres, autour de l’intelligence et de la culture et que cela n’a pas été suffisamment pris en considération dans les modèles classiques. Or, la culture est une valeur ajoutée, un facteur de croissance, et donc une source d’emplois, un mode de développement qu’il faut encourager.

Pour poursuivre le parallèle avec l’économie verte et le concept associé de responsabilité des entreprises (RSE), il y a également une responsabilité culturelle des entreprises : toute activité humaine produit des externalités positives ou négatives qui impactent sur la culture comme elles impactent sur environnement. Cet aspect a été analysé sur l’environnement mais beaucoup moins sur la culture. Et pour poursuivre le parallèle avec un autre concept « vert », celui de l’empreinte écologique (l’impact sur les écosystèmes), on peut imaginer calculer un jour une empreinte culturelle.

Bref, comme l’explique Jean Musitelli : « Il faut se remettre à penser. »

Olivier Blond

Media Query: