Les succès de la CITES dans la préservation des reptiles

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Les succès de la CITES dans la préservation des reptiles

Comme bien d’autres reptiles, crocodiles et alligators étaient menacés de disparition dans les années 1960 et 1970 à cause de la chasse pour leur peau. Pour sauver plusieurs espèces, il a fallu apprendre à les exploiter durablement. C’est une forme de paradoxe : pour protéger les espèces sauvages, on a dû développer une filière d’élevage. Désormais, les fermes d’élevage contribuent activement à la conservation des espèces dans leur milieu naturel. Toutes ces actions ont été rendues possibles dans le cadre de la CITES (pour Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction).

IN EXTREMIS

Les crocodiles sont des rescapés. Ils font partie d’un groupe biologique qui remonte aux dinosaures, et ils ont donc survécu et évolué pendant 200 millions d’années. Mais leur histoire aurait pu s’arrêter dans les années 1960, lorsque la chasse pour leur peau a pris des proportions industrielles. Le succès du cuir issu du crocodile du Nil ou bien de l’alligator d’Amérique a failli conduire ces espèces à l’extinction.

« Après la Seconde Guerre mondiale, le commerce des crocodiles a connu une croissance extrêmement rapide et il est devenu un business très important. Entre 11 et 12 millions de crocodiles étaient commercialisés chaque année », raconte Dietrich Jelden, vice-président du groupe de spécialistes des crocodiles de l’UICN (Union Internationale Union pour la Conservation de laNature, une organisation internationale qui recense notamment les espèces menacées) .

Sur les 23 espèces de Crocodiliens (leur nom scientifique), qui incluent les crocodiles, les alligators, les caïmans et les gavials, 16 étaient menacées de disparition. Plusieurs États ont pris des mesures – interdisant ou régulant strictement la chasse –, mais cela ne suffisait pas. La CITES a alors proscrit totalement le commerce des peaux des populations sauvages, en classant les animaux dans son annexe I (ou dans son annexe II dans certains cas). L’interdiction quasi complète de la commercialisation a mis un coup d’arrêt à la chasse et au braconnage, principales menaces qui pesaient sur les animaux.

UNE REPONSE ADAPTEE

Conscients de l’urgence et souvent en collaboration avec la CITES, les autorités nationales ont mis en place des mesures de protection, et, avec l’arrêt de la chasse, les populations de grands reptiles ont pu reprendre leur souffle.

Mais l’interdiction du commerce n’était qu’une mesure d’urgence pour empêcher l’extinction. Il fallait inventer d’autres formes de protection pour que les populations humaines aient intérêt et envie de les protéger. La réponse de la CITES devait être flexible. Progressivement, alors que les populations de reptiles semblaient récupérer, et afin de permettre aux pays de recréer une filière, la CITES a donc autorisé – sous certaines conditions – l’élevage des crocodiles dans ce qu’on appelle le ranching en anglais. Elle a progressivement fait basculer les espèces qui récupéraient de l’annexe I (tout commerce est interdit) à l’annexe II (le commerce est soumis à un ensemble de règles mais il est autorisé).

« C’est en 1981, lors de la troisième conférence des parties, que s’est mis en place le système du ranching. Initialement, cet outil avait été pensé pour la préservation des tortues marines (protégées en même temps que les crocodiles), mais il s’est montré plus généralement adapté aux reptiles, raconte Dietrich Jelden. Il permet en effet de déplacer certaines espèces de l’annexe I et de les faire entrer dans l’annexe II. Cela a même été un objectif pour de nombreux pays, afin de relancer l’exploitation commerciale de l’espèce. »

Après avoir été arrêté complètement, le commerce est donc reparti progressivement, mais dans des conditions qui assurent désormais la survie de l’espèce. Ainsi, sur la décennie 2000-2010, 1,3 million de peaux provenant d’une trentaine de pays ont été commercialisées chaque année. Leur usage s’est réduit, d’une part car la demande a diminué – les peaux de reptiles sont moins à la mode –, et d’autre part car le commerce de ces produits a été bien encadré.

LE SYSTEME DU RANCHING

Le système du ranching allie trois dimensions indissociables. La première est la récolte d’œufs ou de nouveau-nés qui, sinon, risqueraient fortement de mourir. La deuxième est la mise en place d’une filière d’élevage, qui va pouvoir faire grandir les petits et alimenter de manière légale les marchés et contrôlée. La troisième est une interdiction efficace de la chasse aux animaux sauvages.

La mise en place d’une filière économiquement durable crée une offre légale qui peut contenir et neutraliser l’offre illégale, et donc diminuer l’incitation au braconnage. La vente des peaux ou celle de la viande peuvent aller de pair avec une activité de type écotourisme, voire la vente de trophées de chasse.

Le système des ranchs a très rapidement été mis en place aux États-Unis, car le pays avait déjà une longue tradition d’exploitation de l’alligator d’Amérique (Alligator mississippiensis) pour sa viande et son cuir, depuis le XVIIIe siècle. Les ranchs participent à des programmes de réintroduction d’alligators d’Amérique (Alligator mississippiensis) dans leur milieu naturel. Les élevages vivent de la vente de produits comme le cuir ou les œufs. Cette activité a généré 600 millions de dollars de revenus.

ÉCLOSIONS

Aujourd’hui, entre 2 et 3 millions d’alligators d’Amérique vivent à l’état sauvage dans les zones humides du sud-est des États-Unis, tandis qu’une centaine de fermes, situées principalement en Louisiane, en Floride, en Caroline du Sud et au Texas, en élèvent environ 650 000.

Chaque État américain a adopté des mesures de conservation et de régulation, allant de la collecte des œufs à la régulation des populations sauvages, en passant par des quotas de réintroduction.

À l’état sauvage, très peu d’œufs parviennent à l’éclosion et de nombreux jeunes crocodiles sont tués par des prédateurs lors de leurs premiers mois d’existence ; l’espèce se reproduit lentement. Grâce à des prélèvements sélectifs soumis à des quotas, les fermes jouent ainsi un rôle particulier en assurant une meilleure survie de l’espèce, puisque les œufs et les petits capturés ont plus de chances de survivre à la ferme, et que certains des animaux (environ 12 %) arrivés à maturité seront relâchés dans la nature.

LA MISE EN PLACE D’UNE FILIERE

Le système des fermes a permis d’organiser une vraie filière. Les peaux, surtout celles avec les écailles les plus petites et les plus fines, sont les plus recherchées. À l’état brut, elles peuvent valoir entre quelques dizaines et quelques centaines de dollars, mais portefeuilles ou sacs à main en peau de crocodile peuvent atteindre plusieurs milliers de dollars. Cette activité assure un emploi et des revenus à des milliers de personnes.

Comme il n’existe pas de bon produit de substitution et que la qualité prime pour ces produits luxueux, l’ensemble des intervenants de la filière a très vite saisi l’intérêt de préserver la ressource et donc appuyé la démarche. L’industrie tente d’ailleurs continuellement d’améliorer ses standards de qualité et impose aux fermiers et aux tanneries de peaux de crocodiles – moins d’une demi-douzaine d’importance dans le monde – des normes de qualité de plus en plus élevées.

Cela s’est accompagné de la mise en place d’un système de traçabilité des peaux commercialisées. Ces dernières, brutes, tannées ou finies, doivent être identifiées par un système universel d’étiquetage institué dans les années 1990 par la CITES, qui consigne la provenance du cuir, ainsi que le code du pays d’origine et un numéro d’identification unique.

Les industriels appuient cette démarche. C’est, par exemple, le cas de la manufacture Jaeger-Le Coultre, comme l’explique Antoine Martin, qui coordonne les activités de responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) : « Nous nous associons au combat mené pour la protection des reptiles. Le cuir provenant d’alligators d’élevage a remplacé les peaux de python ou de requin dans l’élaboration des bracelets de montre. De plus, nous avons décidé d’arrêter la commercialisation de bracelets en peau de reptiles issus de peuplements sauvages, et avons demandé à nos fournisseurs de s’engager à faire de même en n’utilisant que des peaux d’élevages certifiés. »

DES MENACES PERSISTANTES

Après quelques décennies d’efforts, les Crocodiliens ont pu retrouver dans la nature des niveaux plus importants qu’auparavant. Toutefois, plusieurs espèces restent menacées et leur commerce demeure donc interdit.

Il y a à cela plusieurs raisons. Le braconnage pèse encore dans certaines régions sur les espèces protégées. Les animaux braconnés alimentent alors illégalement le commerce international par l’intermédiaire des fermes. C’est pourquoi les mesures strictes de contrôle et de régulation imposées par la CITES sont importantes, dans les ranchs, les tanneries et à tous les niveaux de la filière. Il est du ressort des autorités nationales de les mettre en place et de les faire appliquer.

Mais le principal problème qui pèse sur les reptiles sauvages, c’est la disparition de leur milieu – qui est à l’image de la régression des milieux naturels partout sur la planète.

Il faut également mentionner que les grands reptiles représentent une menace pour les habitants de nombreux pays. Aux abords des plans d’eau et des rivières, des attaques peuvent survenir. Dans ce contexte, le crocodile du Nil est perçu comme l’un des animaux les plus meurtriers d’Afrique.

En raison du danger qu’il représente – ou que les populations pensent qu’il représente – tant pour les Hommes que pour les troupeaux, des mesures fortes de conservation sont nécessaires. Sans elles, les villageois seront tentés de résoudre le problème par leurs propres moyens. De fait, les crocodiles sont souvent chassés par les villageois au moyen de lances, de poisons ou de crochets.

CONDITIONS D’ELEVAGE

Même si l’exemple de l’alligator d’Amérique semble très positif, il faut préciser que le système de l’élevage n’est pas adapté à toutes les espèces.

Le débat sur les conditions d’élevage est ancien, mais il a surtout été mis en avant pour les mammifères et les oiseaux, pour les animaux utilisés pour les fourrures (visons et renards, par exemple) ou pour les animaux de boucherie (bœufs, poules…). La question a été assez peu posée pour les reptiles. Toutefois, Dietrich Jelden, de l’UICN, note que la question du bien-être et de la souffrance des reptiles commence à émerger et pourrait constituer un futur axe pour la régulation du commerce. En effet, ces animaux à sang froid ne manifestent pas de signes de souffrance facilement perceptibles, mais peuvent encore bouger plusieurs minutes après la destruction de leur cerveau.

Le cas des serpents est tout particulièrement discuté ces derniers temps. Et, en particulier, les méthodes d’abattage les concernant. Certains animaux sont décapités, certains décérébrés, d’autres asphyxiés. Des campagnes de sensibilisation menées par des associations de défense des animaux ont conduit à l’interdiction de l’importation des peaux de certains serpents en Europe et en Suisse.

10 % des 8 700 espèces de reptiles recensées dans le monde sont listées à la CITES, et leur commerce régulé d’une manière ou d’une autre.

LES NOUVEAUX ANIMAUX DE COMPAGNIE

La seconde moitié du XXe siècle a vu l’émergence de nouveaux animaux de compagnie : petits mammifères, tortues, serpents et autres reptiles ont désormais leur place dans les foyers à côté des chiens et des chats. Il en va de même pour les poissons ou les oiseaux exotiques. Ainsi, chaque année, plus de 2 millions de reptiles vivants et des centaines de milliers d’oiseaux sont vendus légalement à l’international.

Mais certains de ces animaux de compagnie sont en fait menacés et sont protégés par la CITES. Le volume des échanges illégaux est difficile à évaluer avec certitude, mais, il croît assez rapidement. Rien que pour l’Europe, les douaniers ont saisi 12 000 animaux illégalement importés entre 2005 et 2009.

Les animaux vendus illégalement sont prélevés dans des populations menacées ; ils ne sont pas transportés dans de bonnes conditions et un grand nombre d’entre eux meurent lors de leur transport. Ceux qui survivent sont souvent abandonnés après quelques années dans le pays d’accueil, ce qui pose parfois des problèmes de sécurité ou menace les écosystèmes locaux par le phénomène des « espèces invasives ».

ÉCAILLES DE TORTUE

Depuis 1977, le commerce des produits issus des tortues vertes et des tortues à écailles, donc des écailles, est interdit grâce à l’intervention de la CITES. Ces deux espèces ont failli disparaître. Cependant, les écailles de tortue ont longtemps été prisées pour la fabrication de lunettes de luxe. L’usage de stocks d’écailles constitués avant la date de l’interdiction et conservés par les fabricants est autorisé – ces écailles sont destinées à la fabrication de bijoux et de lunettes de luxe, dont le prix peut atteindre plusieurs milliers d’euros. En raison de leur rareté, le prix de ces écailles continue d’augmenter.

Les tortues marines forment aujourd’hui un groupe extrêmement menacé. Il existe quelques fermes dans les Caraïbes et le Pacifique, mais la reproduction est difficile et le ranching reste très marginal.

L’EXEMPLE DES VIGOGNES

La vigogne, le plus petit des camélidés et proche cousin des lamas et des alpagas représente un autre exemple d’animal sauvé de la disparition par la CITES. Cette espèce qui habite les Andes a également failli disparaître en raison de la chasse, sa toison fournissant une laine rare de qualité. En 1973, la population des vigognes était tombée sous les 6 000 individus.

Son commerce a été interdit en 1975 à la suite de l’inscription de la vigogne à l’annexe I de la CITES. Il a été autorisé à nouveau en 1987 en raison de l’augmentation des populations, désormais protégées, élevées et exploitées par les villageois des hauts plateaux andins (entre 3 800 et 4 600 mètres d’altitude) qui, tous les deux ou trois ans, en prélèvent la laine.

L’exemple de la vigogne au Pérou est particulièrement intéressant, puisque les animaux sont élevés dans leur milieu naturel. Une fois tondues, les vigognes sont relâchées dans la nature et ne doivent pas être reprises avant un an.

Aujourd’hui, la population des vigognes atteint le demi-million, et le commerce de sa laine, employée pour les textiles haut de gamme, est strictement encadré. Et les bénéfices de l’activité reviennent aux communautés locales.

TRAVAILLER ENSEMBLE

Protéger une espèce nécessite une analyse fine des problèmes auxquels elle est confrontée, et une réponse capable d’évoluer en fonction de la situation. La souplesse des solutions offertes par l’inscription à l’une ou l’autre des annexes de la CITES permet d’adapter les mesures de protection.

Le système du ranching a favorisé la sauvegarde d’espèces qui, sinon, étaient condamnées, mais il n’a été efficace que parce que l’ensemble de la filière a soutenu la démarche, des éleveurs aux fabricants et vendeurs de produits finis. C’est tout particulièrement possible pour un produit de haute valeur comme la peau de crocodile.

Cette utilisation commerciale de la nature peut être déplorée par certains défenseurs de la nature. Toutefois, elle s’inscrit dans une démarche de développement durable : elle assure la protection des animaux en mettant en place une filière économique qui suscite chez ceux qui y participent l’intérêt de préserver la ressource dont ils dépendent. Dans certains cas, comme celui de l’alligator ou de la vigogne, c’est l’unique moyen qui a fait la preuve de son efficacité.

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