Le retour prochain des beaux jours va conduire à un regain d’activités en extérieur et va reposer la question des risques liés aux tiques. Dans cet entretien avec GoodPlanet Mag’, le chercheur à l’INRAE sur les tiques Claude Rispe revient en détail sur le sujet, qu’il appelle à prendre au sérieux sans pour autant paniquer. Spécialiste de la biologie évolutive des tiques et des pathogènes associés, Claude Rispe signe, avec d’autres experts, Laure Bournez, Jonas Durand, Olivier Duron et Magalie René-Martellet l’ouvrage Tiques et santé publié en janvier 2026 aux éditions Quæ.
Pouvez-vous d’abord rappeler ce qu’est une tique ?
La tique, enfin plutôt les tiques puisque l’appellation regroupe plusieurs centaines d’espèces, au moins 900, est un petit animal. Bien qu’elle puisse sembler proche des insectes, la tique n’en est pas un. En fait, la tique se révèle plus proche des araignées.
« Leur grande caractéristique est d’être un parasite sanguin. »
La tique va avoir besoin de piquer des animaux à sang chaud, principalement des vertébrés pour se nourrir de leur sang. Leur grande caractéristique est d’être un parasite sanguin. Mais, la tique se distingue du moustique, car elle n’effectue pas juste une petite piqûre rapide et s’en-va. Non, la tique se fixe sur sa proie où elle va rester pendant quelques jours. Par conséquent, la tique va se gonfler puis va prendre cet aspect qu’on a tendance à trouver un peu dégoûtant.

Et, ces repas sanguins servent bien à leur croissance ?
Ces repas sanguins leur servent effectivement à se transformer : une fois assez de sang prélevé, la tique se détache et poursuit son cycle de vie sous une nouvelle forme. Par exemple, Ixodes ricinus, qui est l’espèce de tique la plus commune en Europe, réalise trois de ces repas au cours de son cycle de vie. Elle se fixe sur un animal sauvage ou domestique, comme le chat ou le chien, voire un être humain. Elle le pique, sa salive agit comme un anesthésiant qui fait qu’on ne remarque pas tout de suite la piqûre, elle a alors le temps de se servir et de gonfler. Grâce au sang ponctionné, elle gagne en taille et en volume passant ainsi du stade de larve à celui de nymphe et enfin à celui d’adulte.

En quelques années, les tiques sont devenues une préoccupation de santé publique en France métropolitaine, voire un objet de crainte, comment l’expliquez-vous ?
En fait, c’est plus un changement de connaissances qu’un changement de réalité sur le terrain. La menace posée par les tiques n’a pas vraiment changé au cours des dernières décennies. En revanche, il peut y avoir certains endroits où en fonction de modifications forestières, il y a davantage de tiques. C’est la nuance que je vais apporter. Mais, globalement, cette menace demeure en France métropolitaine à peu près au même niveau.
« La menace posée par les tiques n’a pas vraiment changé au cours des dernières décennies »
Il en va de même pour les risques de maladies liées aux tiques. Ils restent à peu près au même niveau. C’est surtout notre connaissance qui a changé, notamment à propos de la maladie de Lyme.
« Plus un changement de connaissances qu’un changement de réalité sur le terrain »
La maladie de Lyme représente une problématique importante de santé publique parce qu’il y a plusieurs milliers de cas chaque année en France. En fait, elle n’était pas connue jusqu’aux années 1980, c’est à dire assez récemment dans notre histoire médicale et médiatique. Sa nouveauté explique qu’on se soit penché dessus. Elle est de mieux en mieux connue.
Arrêtez-moi si je me trompe, mais il me semble que la maladie de Lyme est une maladie identifiée assez récemment justement. Elle avait été identifiée comme telle dans les années 1960 aux États-Unis, et tire son nom d’une bourgade où plusieurs cas ont été diagnostiqués, est-ce bien le cas ?
Effectivement, c’est, dans l’Ouest des États-Unis, dans une localité qui s’appelle Lyme que la maladie a d’abord été caractérisée. C’est ce qui a donné le nom de la maladie dans les années 1960-1970. Il a ensuite fallu attendre 1982 afin d’identifier la bactérie responsable. Il s’agit de Borrelia burgdorferi.
« Dans un premier temps, on avait compris que c’étaient alors les piqûres de tiques qui transmettaient la maladie de Lyme »
Dans un premier temps, on avait compris que c’étaient alors les piqûres de tiques qui transmettaient la maladie de Lyme. Puis, on a plus précisément compris que ce n’était pas la piqûre en elle-même, mais une bactérie qui était transmise lors de cette piqûre.
Est-ce que les craintes en matière de santé publique sont fondées ? Ou bien s’agit-il d’une évolution des connaissances ?
L’évolution des connaissances nous amène à nous y intéresser davantage et à mieux compter le nombre des cas. Les craintes sur la maladie de Lyme sont réellement fondées parce que c’est quand même une maladie problématique pour les patients. Il faut néanmoins savoir dédramatiser. Il convient de ne pas faire de cette pathologie une espèce d’épouvantail, ni de faire plus que de raison peur aux gens. En effet, la maladie de Lyme se soigne dans l’essentiel des cas avec un traitement antibiotique approprié. Or, les médias ont tendance à créer de la panique sur ce sujet en présentant les tiques comme des tueuses.
« Les craintes sur la maladie de Lyme sont réellement fondées. Il faut néanmoins savoir aussi dédramatiser »
Cela dit, il faut reconnaître qu’il existe un risque réel à ne pas négliger en cas de piqûres de tiques. La menace provient non pas de la morsure en elle-même mais bien d’une potentielle transmission d’un agent pathogène comme celui de la maladie de Lyme. Le danger vient de la négligence si la transmission n’est pas détectée assez tôt puisque la maladie de Lyme pose des problèmes importants de santé, surtout dans les cas pris en charge tardivement. Ils sont difficiles à gérer. Donc, le danger n’est certes pas à négliger, mais il ne faut pas non plus l’exagérer car globalement la maladie se traite assez bien.
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Où en sommes-nous dans la prise en compte des tiques en matière de santé publique ?
C’est une vaste question parce qu’il y a plusieurs niveaux dans la prise en compte. Il y a celle par l’État, par le système de santé, par le système de suivi car quand on parle de santé et de tiques il y a derrière plusieurs maladies vétérinaires et humaines. C’est pourquoi plusieurs systèmes de suivi existent et cohabitent, il y a, par exemple, précisément pour la maladie de Lyme, un système spécifique de suivi.
« Les leviers au niveau individuel pour favoriser la prévention et limiter le risque de transmission existent. »
Enfin, il y a aussi la prise en compte par le public. Les citoyens sont quand même aussi amenés à se prendre un peu en charge vis-à-vis du risque et de l’adaptation des comportements. Nous défendons un peu cette position dans le livre. Les leviers au niveau individuel pour favoriser la prévention et limiter le risque de transmission existent. Il faut informer et sensibiliser les personnes exposées aux risques de piqûres de tiques. Le promeneur, le chasseur, mais aussi le professionnel de plein-air, agriculteur, forestier, doit essayer de contribuer à diffuser de la connaissance pour limiter les risques, faire davantage attention en évitant certains risques ou encore se surveiller davantage en cas de piqûres.
D’ailleurs, en lisant l’ouvrage, j’ai eu l’impression que le volet santé vétérinaire est mal connu du grand public. En quoi les tiques posent un problème pour les animaux domestiques ?
Oui, c’est bien le cas. De façon générale, pour les animaux domestiques, les piqûres de tiques représentent un réel danger, elles peuvent être mortelles, y compris pour les chiens et les chats.
On a tendance parfois à simplifier le sujet des tiques pour ne parler surtout que d’une espèce Ixodes ricinus, mais il y a en Europe et dans le monde beaucoup plus d’espèces de tiques. Or, à l’échelle mondiale il est certain que les tiques posent vraiment des problèmes majeurs au niveau de l’élevage, alors qu’en France, ce n’est pas tant que ça le cas. Ce décalage explique pour quelles raisons il arrive que parfois nous ayons une vision un peu francocentrée du sujet qui nous fait négliger la dimension vétérinaire. Pour l’élevage dans les milieux tropicaux, y compris en France dans les DOM-TOM, les tiques représentent une véritable épée de Damoclès entraînant des taux de mortalité très importants notamment pour les espèces bovines.
« À l’échelle mondiale il est certain que les tiques posent vraiment des problèmes majeurs au niveau de l’élevage »
Pour élargir maintenant un peu le sujet, toutes les espèces regroupées sous l’appellation générale de tique font partie du vivant, quels rôles jouent-elles justement ?
Pour un biologiste de l’évolution tel que moi, poser la question en termes de rôle et y répondre se révèle un peu compliqué car la notion de rôle porte une forme de vision dans laquelle la nature serait un tout où tout est agencé. Ce qui n’est absolument pas le cas.
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L’approche moderne de la biologie évolutive ne partage pas nécessairement une telle vision du vivant comme d’un tout agencé où chaque élément joue un rôle et a une fonction. Néanmoins, il est possible de parler du fait que les tiques ont une place parce que tout simplement, au fil de l’évolution, elles ont trouvé leur place, elles se sont maintenues.
« Les tiques ont une place parce que tout simplement, au fil de l’évolution, elles ont trouvé leur place, elles se sont maintenues. »
Après, de dire qu’elles joueraient un rôle, ce serait d’une certaine manière qualifier le côté positif éventuel. Or, cette idée-là est très subjective, il s’agit d’un point de vue humain. Surtout que de notre point de vue, les tiques sont des parasites se nourrissant de sang. Mais, pour d’autres espèces, les tiques sont une proie qui sert de nourriture. Pour certains animaux, dont des espèces d’oiseaux ou d’insectes, les tiques représentent une sorte de plancton. Il existe même des insectes qui sont des parasites pour la tique, comme une forme de micro-guêpe qui utilise exclusivement les tiques pour se reproduire. Bref, les tiques ne sont pas perdues pour tout le monde puisqu’elles sont utilisées comme ressources, voire une ressource vitale pour certains insectes qui dépendent des tiques pour l’alimentation ou la reproduction.
Que savons-nous à l’heure actuelle de l’état des espèces de tiques ?
C’est une bonne question à laquelle il n’y a pas forcément une réponse très précise parce que, par nature, les tiques ne sont pas des animaux faciles à suivre et à compter en raison de leur petite taille et du fait qu’ils vivent au niveau du sol, dans la litière. À l’inverse des grands mammifères vertébrés terrestres comme les éléphants ou les tigres.
« On ne constate pas forcément de signaux d’explosion de la population des tiques »
Toutefois, de façon globale, je dirais qu’on ne constate pas forcément de signaux d’explosion de la population des tiques comme certaines personnes le disent parfois dans les médias sensationnalistes. Laisser entendre l’existence d’une invasion de tiques est faux. En revanche, certaines modifications du milieu, l’augmentation de la population de la faune, comme les chevreuils, peuvent parfois aboutir dans certains cas à une hausse du nombre de tiques.
« L’érosion de la biodiversité affecte aussi les tiques. »
Enfin, il ne faut pas perdre de vue que l’érosion de la biodiversité affecte aussi les tiques. Même si sur les 900 espèces de tiques recensées, beaucoup ne sont pas bien documentées, on sait que certaines dépendent d’autres animaux. Aussi, la disparition de ceux-ci conduit à la disparition du parasite associé. Il arrive que l’animal vertébré très rare sur lequel on a beaucoup de connaissances disparaisse, alors la tique qui lui était spécifique disparait aussi avec lui. C’est notamment, par exemple, le cas de la tique Archaeocroton sphenodonti associée au sphénodon, un reptile de Nouvelle Zélande qui s’est éteint. À l’avenir, il n’est pas à exclure que le phénomène se reproduise pour les tiques associées aux éléphants ou aux rhinocéros qui sont en voie d’extinction.
Quelles seraient les répercussions de leur disparition ? Et éventuellement, pourquoi est-il important que la tique soit préservée ?
Votre question est posée en des termes humains, elle suppose que les tiques aient une fonction. Globalement, ce serait sans doute une disparition peut-être moins dramatique que celles de certaines autres espèces plancton plus essentielles. Je précise que ce terme de plancton ne m’apparait pas complètement inapproprié dans les milieux terrestres.
Ainsi, ce n’est pas la disparition d’une ou quelques espèces de tiques qui va entraîner une catastrophe. Elles sont loin d’être des espèces clef de voute.
Est-il possible malgré tout de concilier la prévention des risques que font peser les tiques et leur préservation ?
Tout d’abord, bien que j’aie appris à apprécier les tiques en les étudiant, ces dernières restent réellement des parasites. Pour cette raison, je suis dubitatif sur l’idée de préservation à leur égard car, d’une part, elles posent des problèmes sanitaires, d’autre part, elles ne sont pas des organismes essentiels même si elles appartiennent à une sorte de plancton terrestre. Les tiques sont peut-être moins essentielles que les moustiques qui sont vraiment un plancton extrêmement important pour de nombreux d’animaux, ET leur disparition menacerait sans doute la survie de certains oiseaux et de certains poissons.
« Une volonté d’éradication des tiques serait vraiment très néfaste d’un point de vue environnemental »
Mais, au lieu de mettre en avant l’éventuel besoin de préservation des tiques, il serait plus judicieux et pertinent de tourner le sujet un peu différemment. Je remettrai en question la volonté de les éradiquer. En effet, je pense qu’une volonté d’éradication des tiques serait vraiment très néfaste d’un point de vue environnemental. Elle impliquerait l’utilisation massive d’insecticides qui s’en prennent indistinctement aux insectes. De toute façon une telle approche ne serait pas réaliste dans les milieux naturels. Cela reviendrait à massacrer les écosystèmes.
Par contre, ce n’est pas aberrant d’y recourir pour traiter ponctuellement les bovins dans les élevages. Cela a été fait spécifiquement et localement dans le sud des États-Unis pour éradiquer la tique responsable de la babésiose, une maladie parasitaire qui touche les élevages bovins aussi connue sous le nom de piroplasmoses.
Les tiques sont aussi associées aux impacts sur la biodiversité du changement climatique, de quelle manière ce dernier influe-t-il sur leur répartition ? Qu’attendre à ce sujet dans une France à +4°C d’ici 2100 ?
Le sujet commence à être bien documenté et effectivement les modifications du climat peuvent favoriser les tiques, en particulier avec l’arrivée de nouvelles espèces. Par exemple, la tique Hyalomma marginatum, une espèce adaptée aux climats chauds et secs méditerranéens, est en train de remonter vers le nord. Cette migration s’est effectuée en quelques dizaines d’années, des spécimens d’Hyalomma marginatum ont été identifiées en France. D’autres espèces adaptées aux climats tropicaux et subtropicaux devraient suivre le mouvement.
« Les modifications du climat peuvent favoriser les tiques, en particulier avec l’arrivée de nouvelles espèces. »
À l’inverse, on peut avoir les tiques auxquelles on est très habitué, notamment le vecteur de la maladie de Lyme commencer à trouver des conditions moins favorables pour lui en France. Et donc, voir ses populations diminuer, d’un point de vue anthropocentrée, sa disparition peut sembler une bonne nouvelle, mais elle serait noyée dans un océan d’autres problèmes provoqués par le changement complet du climat.
Est-ce qu’il y a une idée reçue sur les tiques que vous tenez absolument à déconstruire ?
Il faut absolument revenir sur l’idée fausse selon laquelle la tique est forcément dangereuse. Certes, c’est un fait que la tique peut être porteuse d’agents pathogènes et piquer. Toutefois, il faut relativiser ce risque, même s’il est réel, il est loin d’être systématique.
Avez-vous un dernier mot ?
Le changement climatique n’est pas le seul facteur dans l’évolution des tiques, il y a également au niveau local les transformations des milieux. C’est pourquoi la façon dont on gère les espaces, les forêts et la faune, demeure très importante. L’augmentation des populations d’animaux sauvages peut contribuer à augmenter le risque de rencontrer des tiques. C’est notamment possible avec l’augmentation assez importante des populations d’ongulés, notamment les chevreuils et les sangliers. Les tiques ont pu profiter des remontées de population de ces animaux. Cela devrait amener à des réflexions et des débats sur la gestion des milieux et des tiques.
Propos recueillis par Julien Leprovost
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