Marc-André Selosse à l’occasion de la sortie de son livre De la biodiversité comme un humanisme : « la biodiversité est un outil pour l’avenir »


Marc André Selosse ©Emmanuelle Marchadour

Biologiste et professeur au Muséum national d’histoire naturelle, Marc-André Selosse a publié son nouveau livre La biodiversité comme un humanisme, le 6 février, aux éditions du Seuil. L’ouvrage conduit à réfléchir à la place de l’espèce humaine sur la planète. Des bactéries aux oiseaux, Marc-André Selosse explore la possibilité de repenser la biodiversité comme étant indispensable à l’être humain et, donc, comme un humanisme.

Comment en êtes-vous venu à écrire ce nouveau livre ?

J’ai écrit ce livre parce que je crois vraiment à son message. L’idée part d’une conférence que j’ai souvent donnée, et donc d’une narration qui a évolué avec le temps. J’ai observé que mon audience était étonnée par certaines choses et enthousiasmée par d’autres. Ces connaissances pouvaient offrir au public des éléments de compréhension qu’il n’avait pas forcément a priori. J’ai donc décidé d’écrire ce livre, en m’inspirant du format accessible des conférences.

Pourquoi concevoir la biodiversité comme un humanisme ?

Le livre part d’une description assez scientifique de la biodiversité, mais on s’aperçoit très vite que l’humain n’est pas très loin de la biodiversité. Au contraire même, il en contient. Le monde qui nous entoure est aussi constitué de biodiversité, notamment de ce qu’on appelle « biodiversité fonctionnelle », c’est-à-dire toutes les espèces qui façonnent leurs milieux.

« L’entretien de la biodiversité doit être pensé comme l’entretien de l’humain »

On s’aperçoit donc que la biodiversité est aussi un outil pour l’humain. Car, il n’est pas juste près de la biodiversité, sa vie en est constituée. La biodiversité se trouve partout dans les activités économiques, dans les activités agricoles et puis dans la santé, à travers le microbiote. Il ressort finalement de ces interdépendances que de fait l’entretien de la biodiversité doit être pensé comme l’entretien de l’humain.

La biodiversité n’a-t-elle pas une valeur en soi ?

Je pense que oui, mais cette approche ne marche pas forcément. On a passé des générations à dire qu’il faut préserver la biodiversité avec un grand B pour des raisons morales, mais ça n’a pas marché.

« On a passé des générations à dire qu’il faut préserver la biodiversité avec un grand B pour des raisons morales, mais ça n’a pas marché. »

Beaucoup de gens pensent que le désastre est une bonne chose parce que l’humanité va en prendre conscience et agir. Mais je pense que l’humain s’habitue facilement, qu’on est fait pour survivre dans n’importe quelle condition. Regardez les inondations qu’il y a en ce moment dans l’ouest de la France. Elles n’empêchent pas certains de refuser de croire au changement climatique, ou de continuer à agir comme d’habitude, comme s’il ne se passait rien.

« La prise de conscience n’est pas à la hauteur de ce qu’il faudrait faire pour préserver le vivant. »

Le nouveau livre de Marc-André Selosse, De la biodiversité comme un humanisme

On se rend compte aujourd’hui que la biodiversité est un outil pour l’avenir. Et donc, même si la biodiversité ne nous importe pas, on doit la préserver pour préserver l’humanité. C’est une vision très utilitariste, qui réduit la dimension morale. Pourtant, on a beau invoquer la dimension morale depuis qu’on parle de préservation du vivant, on n’a rien fait de concret.

Ce qui me panique, c’est que je sens que la prise de conscience n’est pas à la hauteur de ce qu’il faudrait faire pour préserver le vivant. En effet, la biodiversité en elle-même n’est pas proche de sa fin au sens d’extinction totale, mais pour les humains, il y a une forme d’urgence à préserver ce qui rend possible leur existence sur Terre.

En quoi la connaissance de la biodiversité est-elle donc fondamentale pour l’humanité ?

La biodiversité nous permet de mieux comprendre comment on est fait. On ne voit pas notre microbiote, ni les systèmes agricoles dont on dépend. Quelque part, c’est une façon d’explorer les coulisses de nous-mêmes. Et aujourd’hui, surtout dans le milieu urbain, le vivant apparait comme quelque chose d’extérieur à notre société.

« On dit souvent qu’il faut qu’on se reconnecte au vivant, mais on l’est déjà. »

On dit souvent qu’il faut qu’on se reconnecte au vivant, mais on l’est déjà. Quand on parle de reconnexion, c’est une façon maladroite de dire qu’il faut une reconnexion conceptuelle, car nous n’avons jamais été déconnectés du vivant. Regardez ce que vous avez dans votre assiette, dans votre frigo. Moi, en ce moment, je suis en costard cravate. J’ai sur moi du mouton, du fil de ver à soie, du coton et une ceinture en cuir de bœuf. Aujourd’hui, il faut se reconnecter conceptuellement au vivant.

« Nous n’avons jamais été déconnectés du vivant »

Dans le livre La biodiversité comme un humanisme, j’explique qu’il n’y a pas aujourd’hui une crise de la biodiversité, qu’elle survivra à la crise climatique. À la fin du Permien, il y a environ 260 millions d’années, 95 % des espèces vivantes sur Terre à cette ère s’étaient éteintes. Mais grâce au mécanisme de l’évolution les quelques survivants ont recréé de la biodiversité.

Nous n’avons pas compris, en tant qu’humains, que nous serions parmi les premières victimes en cas d’extinction massive du vivant. Nous l’imaginons comme un problème de la biodiversité alors que c’est un problème de l’humanité avant tout. La biodiversité, en tant que processus vivant, survivra parce que ce processus est inextinguible.

Le dernier rapport de l’IPBES alerte sur le fait que la littérature scientifique n’est pas toujours à la portée du public, notamment des entreprises. Qu’en pensez vous en tant que scientifique et vulgarisateur scientifique ?

Il n’est pas étonnant que le dictionnaire Vidal soit écrit pour des médecins, ou qu’un manuel d’ébénisterie contienne des mots techniques pour des ébénistes. C’est normal que la littérature scientifique ne soit pas compréhensible pour tout le monde. Ce qui n’est pas normal, c’est d’avoir une vision de la science qui s’arrête à la production de la littérature technique et qui n’implique pas suffisamment la vulgarisation.

« Ce qui n’est pas normal, c’est d’avoir une vision de la science qui s’arrête à la production de la littérature technique et qui n’implique pas suffisamment la vulgarisation. »

Les scientifiques ont une part de responsabilité. Bien que tout le monde soit responsable de l’avenir de la planète, il faut, comme scientifique, qu’on fasse de grands efforts pour pratiquer l’empathie et partager nos connaissances. La vulgarisation, ce n’est pas seulement parler de sujets qui vous intéressent, mais raconter des histoires pertinentes à vos lecteurs.

J’ai écrit ce livre « La biodiversité comme un humanisme » pour montrer cette facette de la science qu’on ne transmet pas assez au public. La deuxième partie du livre se passe dans le possible, dans l’effort de ré imagination du monde que l’on habite. Je pense que la science peut beaucoup nous aider dans cet exercice.

Propos recueillis par Sofia Dal Bianco

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