Chronique livre : Sauver les terres agricoles de Stéphane Tonnelat, entre approche ethnographique et engagement militant


GoodPlanet Mag’ propose des chroniques sur les livres, films, documentaires, expositions en rapport avec les thématiques de l’écologie et du vivre-ensemble. Découvrez-les dans notre rubrique nos chroniques culturelles. Cette semaine, notre chroniqueur revient sur l’opposition au projet EuropaCity à Gonesse dans le Val d’Oise. Ce vaste projet d’artificialisation de terres agricoles avait suscité une forte mobilisation dans les années 2010. En tant qu’anthropologue, Stéphane Tonnelat a étudié un collectif d’opposants au projet avant de rejoindre le collectif d’opposants. Il a tiré de ses travaux l’ouvrage Sauver les terres agricoles.

Dans l’ouvrage Sauver les terres agricoles (publié aux éditions SEUIL – Collection « Ecocène » en janvier 2026), Stéphane Tonnelat raconte la lutte du Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) contre les projets EuropaCity et la gare de la ligne 17 Nord du Grand Paris Express. Cette mobilisation citoyenne visait à sauver 280 hectares de terres agricoles, menacées d’artificialisation par des projets excessifs d’urbanisation.

Le projet EuropaCity était dénoncé car déconnecté des besoins des habitants de Gonesse. Les promoteurs d’EuropaCity voulaient profiter de terrains « libres » dans une ville peu favorisée afin d’y implanter un méga-complexe dédié aux loisirs avec une base de loisirs, un parc aquatique, une piste de ski en intérieur, des hôtels, des cinémas, des centres commerciaux et un quartier d’affaires. Pour les opposants, de telles infrastructures ne correspondaient pas aux besoins réels des habitants de ville, sans parler de certaines abberations  et ne justifiaient pas la nécessité de détruire des terres agricoles. Pour lui apporter une réponse, le CPTG proposait également un projet alternatif, CARMA, de transition écologique circulaire avec agroforesterie et maraîchage en permaculture.

« Aligner mes recherches avec mes préoccupations politiques »

L’auteur, Stéphane Tonnelat, a ainsi passé 5 ans avec le CPTG, entre 2017 et 2021, comme observateur mais aussi comme militant actif. Ethnographe au CNRS, Stéphane Tonnelat mène des recherches sur les espaces publics et urbains. Depuis 2000, le chercheur en sciences humaines a publié de nombreux articles et 4 livres. Il mentionne que cette immersion a couvert chez lui « le besoin d’aligner mes recherches avec mes préoccupations politiques quant à l’état écologique et social de notre monde ».

Cette longue observation a d’abord servi pour sa soutenance de thèse d’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), en juin 2025, sous le titre : Vers une démocratie écologique et publique : la mobilisation contre Europa City, pour les terres agricoles du Triangle de Gonesse.

Dans son livre Sauver les terres agricoles, l’auteur décrit méthodiquement les temps forts de la lutte, qui fut loin d’être un long fleuve tranquille, jusqu’à l’annulation d’EuropaCity par le gouvernement en novembre 2019. Les actions du Collectif, de pacifiques au début, glissent progressivement vers l’illégalité.

Le livre revient sur un conflit autour d’un projet. On ressent très vite la distinction entre les « bons » et les « méchants ». Dans le camp des « bons » : les membres du CPTG (majoritairement retraités anciens militants), les élus écolos et LFI qui apportent une couverture médiatique, des anciens de la ZAD de Notre Dame des Landes, et des soutiens juridiques. Dans le camp des « méchants » : les promoteurs immobiliers d’Europa City (filiales d’Auchan et du groupe chinois Wanda), la mairie de Gonesse, le commissaire enquêteur et la Société d’aménagement du Grand Paris. Manquent curieusement les exploitants agricoles…

Les clivages autour d’EuropaCIty n’opposent pas seulement des groupes de personnes, mais aussi des visions du monde, entre ce qui est légal et ce qui est légitime, entre ce qui est du ressort du juridique, au sens de l’application du droit, et ce qui dépend du politique, au sens d’un choix de société. Se mobiliser contre la disparition des terres agricoles va du côté de l’intérêt général.

Si la thèse de Stéphane Tonnelat portait sur « une démocratie écologique et publique », son livre Sauver les terres agricoles poursuit l’exploration du sujet. Le fonctionnement du groupe, notamment pour la prise de décision, est au cœur du propos. Il est analysé à l’aide de 325 références bibliographiques d’anthropologues et d’ethnologues. On retrouve la thèse qui a servi de matière principale à cet ouvrage, ce qui en fait, pour les personnes peu habituées aux écrits académiques peut en faire une lecture loin d’être aisée.

Pour Stéphane Tonnelat, cette enquête de terrain en Ile-de-France, ainsi que le succès de la mobilisation contre un projet à contre-courant des impératifs écologiques, témoignent finalement de l’avènement d’une démocratie écologique et publique, pleinement participative et porteuse de solutions.

Philippe DY

Pour aller plus loin

Sauver les terres agricoles, Stéphane Tonnelat, aux Editions Seuil

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